-
ORIGINAL-Criton-1951-08-11 pdf
-
Le Courrier d’Aix – 1951-08-11 – La Vie Internationale.
L’Offensive de Paix
Les discussions avec les Orientaux, tant à Téhéran qu’à Kaesong, n’avancent pas vite. On s’y attendait. Mais rien n’est venu remettre en question l’issue favorable qu’on espère.
Les Pétroles Persans
L’affaire des pétroles persans est maintenant bien engagée. M. Harriman s’est rendu à Londres afin de préparer pour le Cabinet britannique la solution de compromis offert par Mossadegh. La mission Stokes est enfin partie, et le conseiller du président Truman veille sur les pourparlers qui seront laborieux.
Tout le monde est d’accord sur un point : la nationalisation des gisements et des raffineries. Persans et Américains y tenaient particulièrement. Car on sait que les Soviets avaient obtenu de Téhéran un droit de prospection et d’exploitation sur les richesses pétrolières du Nord de la Perse. Cette concession avait été rejetée par le Parlement de Téhéran. En proposant que désormais les ressources du pays ne seront plus confiées à des étrangers, on coupe court à toute revendication future. L’U.R.S.S. est donc éliminée de la partie et, du même coup, bien des difficultés prévisibles. Reste à trouver la formule qui permettra aux Anglais de rester sur place et de diriger comme par le passé, les produits pétroliers vers le monde occidental. On y parviendra.
Les dissensions Sino-Russes
Deux articles parus dans le « New-York Herald » sous la signature des frères Alsop ont fait sensation. Pour la première fois, ils apportent des preuves d’une dissension entre Mao Tsé Tung et Staline. Il s’agit du manifeste du Politburo chinois publié le 1er Août où le nom de Joseph Staline ne figure pas. Mao Tsé Tung, déifié à son tour, y développe une théorie communiste personnelle qui constitue selon lui une contribution nouvelle au Marxisme léninisme, destinée aux peuples qui s’émancipent de la tutelle coloniale. Le caractère indépendant du mouvement est fortement marqué et il n’est fait mention de l’exemple soviétique que pour souligner le caractère original de la révolution chinoise.
Il ne faudrait pas exagérer la portée de ce document. Il montre seulement les ambitions de ce nouvel impérialisme chinois qui cherche à s’étendre à toute l’Asie et le ressentiment à l’égard de l’U.R.S.S. qui n’a pas fourni aux Sino-Coréens les moyens de vaincre les Américains.
Ces faits ne surprendront pas nos lecteurs. Nous avons dit à plusieurs reprises que l’U.R.S.S. ne tenait pas plus que les Etats-Unis à voir une Chine puissante commander au monde jaune. L’expansion du communisme n’intéresse les Russes que dans la mesure où ils en sont les maîtres. La doctrine n’est qu’un moyen de domination. Le triomphe rapide du communisme irait à l’encontre du but de Moscou. Car le contrôle leur échapperait. Ils ont dû être effrayés de l’explosion de nationalisme qui a suivi le succès de l’intervention chinoise en Corée, fin novembre dernier.
Le communisme doit rester un mythe qui pousse à la révolte les peuples de couleur, active les troubles et retient au loin les forces des occidentaux. Un succès qui mettrait ces peuples en face de la réalité aurait tôt fait d’amener une désillusion qui les rejetterait vers leurs anciens maîtres, et une Chine triomphante ne tarderait pas à être un dangereux rival. Aussi les Russes n’ont-ils rien fait, ni en Corée, ni en Indochine pour aider au succès des rouges. Ils ne voient sans doute pas avec déplaisir une reprise de la guerre civile chinoise aux confins de la Birmanie où les Nationalistes ont engagé à nouveau la lutte. C’est aussi pourquoi ils ont contraint les Sino-Coréens à demander l’armistice en leur refusant une aide massive.
L’Offensive de Paix
L’offensive de paix de Moscou bat son plein et l’on se demande jusqu’où on entend la mener. Il y a eu la publication – fait sans précédent – du manifeste de M. Morisson dans la « Pravda », et hier le message du président Chvernik au président Truman où l’on semble accepter un contrôle des armes atomiques. Il est difficile de faire la part de l’intention sincère et de la propagande.
A Berlin, les Russes ont contraint les Alliés à établir un nouveau pont aérien pour l’évacuation de marchandises dont les Soviets refusent d’autoriser l’exportation. Il y a aussi les menaces à Tito dans le discours Molotov à Varsovie, et la grande parade de la jeunesse communiste à Berlin. Les Soviets se rendent bien compte qu’il est trop tard pour arrêter le réarmement des Etats-Unis.
Le Congrès américain vient de voter 56 milliards de dollars (21 mille milliards de nos francs) pour l’exercice 1951-52 destinés aux forces terrestres, aériennes et navales auxquels viendront s’ajouter les crédits pour l’établissement de bases à l’extérieur et les 8.500 milliards d’aide militaire aux Nations du pacte atlantique ; Le chiffre prévu de 65 milliards, près de 25.000 de nos milliards, sera largement dépassé. Cela est à peu près huit fois ce que les Russes, en se privant au maximum de biens consommables, peuvent consacrer à leur préparation militaire. Evidemment, la main-d’œuvre n’est pas chère en U.R.S.S. Un travailleur ne coûte que 500 roubles en moyenne (7.500 frs) par mois et il y a le travail forcé qui coûte encore moins, mais le rendement est bien moindre aussi. Il n’atteint pas en certains cas le dixième du rendement américain. Ceci compense cela.
On comprend que les Soviets sont tentés d’arrêter les frais, ou tout au moins de les réduire et d’essayer de consolider leur actuelle position. Mais ils n’ignorent pas plus que nous que l’heure est passée, sinon d’arriver à un modus vivendi, du moins de suspendre l’exécution du programme des Etats-Unis. D’autant que, comme nous le signalions la semaine passée, en politique extérieure et militaire, il n’y a plus d’opposition. Le Congrès vote à peu près ce qu’on lui demande. Le parti Taft s’est déclaré d’accord là-dessus avec Truman et il semble même que Républicains et Démocrates se rallieraient à une candidature du général Eisenhower si celui-ci acceptait de se présenter à l’élection présidentielle en 1952. Truman y a fait une allusion directe et les Républicains seraient heureux après l’échec de la campagne Mac Arthur de patronner un candidat qu’ils ont toujours considéré comme des leurs. Une union nationale autour d’Eisenhower se ferait sans opposition. Les industriels de leur côté et les économistes ne s’effraient plus de l’ampleur du programme militaire. La petite crise si inattendue dans la vente des produits de consommation, loin de s’atténuer, s’accentue, et le Congrès a refusé pour cette raison d’accorder au Président des pouvoirs discrétionnaires de contrôle des prix. L’économie semble assez forte pour supporter la charge des armements. On se demande même si sans elle les affaires iraient si bien. De quoi, pour une fois, donner, à un certain point de vue, raison aux marxistes. La bourse de New-York, a battu le 6, tous ses records de hausse depuis vingt ans. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Si l’effort d’armement est un puissant facteur d’expansion économique, ce surplus trouverait, s’il venait à se ralentir, d’autres débouchés. Ce qui est perdu et stérilisé en armement serait distribué aux peuples arriérés, et il ne manque pas de mains tendues.
CRITON