Criton – 1952-06-14 – Reflux

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Le Courrier d’Aix – 1952-06-14 – La Vie Internationale.

 

Reflux

 

L’écroulement de la puissance communiste en France est un événement de portée internationale. Il a étonné l’opinion mondiale qui n’y pouvait croire, surprise qui se nuance d’un peu d’incrédulité. Les meilleurs observateurs ne pensaient pas que les lézardes annonçaient la chute de l’édifice. Et les Français eux-mêmes n’en ont pas encore réalisé la portée et les conséquences. Elles se manifesteront peu à peu, mais déjà le prestige national s’est relevé à un degré que la presse internationale souligne avec complaisance et admiration.

 

Les Difficultés du Communisme

On aurait tort de croire qu’il s’agit d’un phénomène isolé, d’un sursaut purement national. La révolte contre la tyrannie rouge, contre le mensonge et la terreur est, à des degrés divers, perceptible aussi bien en deci qu’au-delà du rideau de fer. En Ukraine, un véritable bouleversement des cadres du parti a commencé. Un tiers à un quart des dirigeants a été remplacé en quelques semaines, en particulier dans les provinces limitrophes des pays satellites.

En Tchécoslovaquie, le premier Zapotocki a dû reconnaître l’échec de la collectivisation agraire et l’état « désespéré » des mines de charbon.

En Roumanie, la purge est complète ; plus de cinquante hauts fonctionnaires ont été liquidés après Luca, Anna Pauker, Techarl et Georgescu. L’agitation a gagné les provinces musulmanes de l’U.R.S.S., en particulier la Kirghizie. Encore ne s’agit-il que des faits officiellement publiés par « La Pravda ». Si l’on tenait compte des rapports officieux, la liste des déviations et des sabotages tiendrait des pages entières.

Ce n’est certes pas la première fois que l’on constate des secousses de ce genre. Mais les crises d’autorité dans le monde soviétique avaient jusqu’ici un caractère sporadique. Elles étaient étouffées avec brutalité et s’apaisaient. Pour la première fois, on se trouve en présence d’un ébranlement généralisé et simultané. Il ne faut pas en exagérer la portée. Un fait est certain : les difficultés des autocrates du Kremlin s’amplifient, et cela explique la modération actuelle de leur politique alors qu’on s’attendait au pire. La Radio soviétique à usage interne est beaucoup moins agressive depuis quelques jours. Les événements extérieurs passent en second plan, et l’on revient à l’exaltation habituelle des réalisations dans l’ordre économique et culturel, l’inauguration du canal Don-Volga et les progrès de la santé publique.

 

Eden, Président de l’Organisation Economique de Coopération Européenne

La nomination de M. Eden à la présidence de l’O.E.C.E. est un fait symbolique de l’évolution des esprits vers la coopération européenne, non seulement de la part des continentaux qui ont accueilli avec satisfaction cette rentrée de l’Angleterre, mais surtout des Anglais eux-mêmes jusqu’ici hostiles à tout engagement en Europe. Les craintes de la France devant la renaissance rapide de la puissance allemande et d’un tête-à-tête avec Bonn, les inquiétudes de l’opinion anglaise devant l’isolement dans la conjoncture difficile de l’économie britannique ont obligé à rompre la glace. Enfin, la certitude que le Parti républicain prendra le pouvoir aux Etats-Unis et qu’Eisenhower même devra tenir compte des sentiments peu anglophiles de la vieille garde du Parti, pousse les Anglais à reconsidérer leur politique continentale. Il faut se hâter de faire l’Europe si l’on ne veut pas se heurter à une offensive de l’isolationnisme américain qui, s’il a évolué, n’est pas mort. Il y va non seulement de la défense du continent et de la Grande-Bretagne en cas de conflit, mais du rétablissement des échanges normaux de la zone Dollar qui impliquent du côté américain de longs sacrifices auxquels l’opinion d’outre-Atlantique ne semble pas encore préparée.

En poussant hier son cri d’alarme, au sujet de l’économie britannique, Churchill a voulu justifier l’évolution de sa politique et avertir en même temps les Etats-Unis.

 

Une seule Politique possible

Disons le nettement : la politique pratiquée tant par la France que l’Angleterre est imposée par des nécessités vitales. Toute autre est inconcevable, si l’on en mesure les conséquences. M. Eden l’a compris après Schuman et Adenauer. Les arguments des neutralistes de gauche des deux côtés de la Manche, tout comme ceux des nationalistes de droite chez nous et parmi certains « Tories » tiennent, soit de la passion politique, soit de l’ignorance des véritables données du problème, autant sans doute de l’un que de l’autre. Dans l’état présent du monde, il n’y a pas deux attitudes possibles, ni en matière économique, ni en politique extérieure ; à preuve que Churchill n’a fait, à quelques détails près et cela de plus en plus, que continuer la politique de M. Attlee, et Attlee aurait fait aujourd’hui ce que font Eden et Butler.

Certes, on aurait pu concevoir une autre méthode, et nous l’avons indiqué abondamment en ce qui concerne l’Angleterre ; mais la nation n’aurait pas eu la force de supporter certains remèdes. Il y a en démocratie des impossibilités que la seule raison ne peut vaincre. La routine des peuples est parfois réfractaire de leur intérêt. Et cela est vrai aussi en France.

Dans ces conditions, l’intégration du monde libre sous l’égide américaine est une nécessité à laquelle on ne pourrait se soustraire que par des mesures que ni les Anglais ni nous n’aurions le courage d’appliquer et qui supposeraient une cohésion nationale qui n’existe ni chez les uns ni chez les autres. En Angleterre, le Parti travailliste est divisé en deux fractions hostiles. Les Conservateurs de même, bien que ce soit moins apparent. En France, il y a autant d’opinions que de bonnets, le plus souvent gratuites. Il est heureux que devant l’accession des Républicains à la Maison Blanche, l’Angleterre a compris qu’il fallait faire des sacrifices pour créer un front commun des Européens pour éviter que l’Europe soit abandonnée à elle-même, car abandonnée, elle ne survivrait pas longtemps.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1952-06-07 – L’Heure du Redressement

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Le Courrier d’Aix – 1952-06-07 – La Vie Internationale.

 

L’Heure du Redressement

 

A la suite des accords de Bonn, les augures nous avaient prédit tous les malheurs. Les foudres du Kremlin allaient s’abattre. Ce que nous avons vu jusqu’ici reste dans le cadre des prévisions : la politique des coups d’épingle continue. Moscou savait depuis longtemps que l’intégration de l’Allemagne de Bonn dans la communauté occidentale était inévitable. Il est probable même que cette intégration n’était pas pour déplaire aux Soviets. Ils n’ont jamais désiré l’unification de l’Allemagne. En rendant la coupure plus nette entre les deux tronçons, Moscou se donnait un prétexte pour accélérer l’intégration de sa zone dans le bloc des satellites, et procéder au réarmement de la Jeunesse. Deux armées allemandes d’obédience opposée vont se trouver complètement isolées et face à face, ce qui exposerait toute tentative de poussée de l’Occident à une guerre civile entre Allemands. On peut dire sans paradoxe que, loin d’accroître les risques de guerre, ce nouvel équilibre de forces le rend moins probable : car celui qui lancerait les Allemands les uns contre les autres ne peut pas prévoir ce qui en résulterait. On élève parfois des chiens pour se faire mordre.

 

Les Incidents de Berlin

Ce qui s’est passé à Berlin reste un échange de mauvais procédés. Les Russes ont coupé le téléphone, barré la route de Berlin vers l’Ouest aux patrouilles alliées, rendu nécessaire des passeports pour circuler d’une zone à l’autre : les Anglais ont riposté en isolant le poste de radio soviétique enclavé dans leur secteur. Enfin, une véritable frontière de barbelés séparera les deux Allemagnes. Le rideau de fer deviendra plus impénétrable, et la fissure berlinoise si pénible aux Russes, se trouvera presque colmatée ; quant au blocus de Berlin, il ne semble pas probable. Il en résulterait une épreuve de force que les Alliés ont les moyens de gagner, et l’on ne voit pas le profit qu’en retireraient les Russes. Ils ont d’ailleurs reçu sur ce point des avertissements sérieux.

 

La Ratification des Accords de Bonn

Les accords de Bonn signés, reste la ratification. Notre impression est qu’elle sera plus facile et plus rapide qu’on ne pouvait le croire. Le Congrès américain va donner l’exemple dès juillet. A Bonn les difficultés ensuite ne semblent pas insurmontables, moins encore à Londres. Le Parlement français sera saisi le dernier, et devant un accord déjà établi, on peut penser qu’il se laissera convaincre. Les arguments ne manqueront pas lorsque l’on aura étudié de plus près le texte même des accords qui présentent pour la France beaucoup plus d’avantages qu’on ne veut en voir. Que ne les avons-nous obtenus en 1919 !

 

Les Elections en Italie

Les élections municipales italiennes dans le Sud ont donné lieu aux appréciations les plus divergentes. Tous les partis se déclarent satisfaits et les chiffres comparés varient, selon qu’on se réfère à 1948, année de l’apogée de la Démocratie chrétienne, ou de 1945 où les communistes avaient fait le plein, ou encore de 1951.

Tout bien pesé, voici ce qu’il ressort : les partis du Centre alliés autour de De Gasperi ont, comme prévu, perdu du terrain, moins cependant qu’ils ne le craignaient. Les partis de Droite, Monarchistes et Néofascistes, ont enregistré une avance énorme, moins impressionnante cependant si l’on se souvient que  le Parti de «l’Uomo qualunque » aujourd’hui défunt et qui eut une grande vogue, représentait des tendances similaires. Enfin, les partis d’extrême-gauche, Communistes et Nennistes perdent un peu de terrain, les seconds surtout, en regard des chiffres comparables de l’année dernière. La situation politique de la Péninsule est assez embrouillée. De Gasperi suivra-t-il la pente indiquée par l’électorat et cherchera-t-il à ramener dans la coalition démocratique les éléments monarchiques et conservateurs ? C’est ce qui semble le plus probable encore que de réalisation fort difficile.

Par ailleurs, nous avons signalé que la fraction socialiste de Nenni, associée jusqu’ici aux Communistes pencherait avec précaution vers un retour à l’unité du parti, et par conséquent à la participation au pouvoir. Comment concilier ces deux possibilités ? Peut-être en préparant pour les élections législatives de 1953 un programme minimum acceptable pour tous ceux qui consentiraient à entrer dans une véritable union nationale ? En tous cas, le sentiment général après ces élections est plutôt optimiste surtout dans les milieux d’affaires.

Contrairement à ce qu’on lit en France à ce sujet, il semble que le peuple italien aspire à une politique raisonnable où le progrès social serait poussé dans les limites des possibilités, et non par la force de la démagogie. La Démocratie chrétienne avait ces derniers temps donné beaucoup de gages à la gauche. Le corps électoral ne l’a pas suivie. D’autres mouvements similaires feraient peut-être bien de méditer cet enseignement. Le progrès social n’est possible que par le développement de la richesse nationale, c’est-à-dire par la concorde civique et le travail. Dans un état moderne de civilisation industrielle, la répartition de la richesse est à peu près la même quel que soit le régime politique. Une révolution n’y changerait rien sinon en plus d’inégalité et de misère. L’U.R.S.S. et la Yougoslavie en sont l’illustration.

Ces vérités premières si délibérément ignorées par les semi-intellectuels qui croient représenter l’opinion de l’élite, sont au contraire mieux comprises des masses. Le déclin du Communisme masqué par les statistiques électorales est aujourd’hui suffisamment éclatant – chez nous, et ce sera sans doute demain en Italie – pour nous permettre d’insister sur ce bon sens de l’homme moyen, long parfois à se manifester, mais qui sait dire un jour son fait aux idéologues qui ne sont pas tous marxistes. Bien entendu, ces remarques ne peuvent s’appliquer qu’aux peuples très évolués dont la conscience politique a subi un commencement d’éducation. L’erreur fondamentale du bolchévisme, surtout ces derniers temps, est d’avoir sous-estimé l’intelligence des peuples. Ces révolutionnaires habitués à endoctriner les masses russes de 1917, enfermés depuis dans leurs murailles, n’ont pas senti évoluer la conscience humaine. Il pourrait leur en coûter,  et même chez eux.

 

En Roumanie

Après les déportations sanglantes des habitants de Bucarest, le scandale éclate parmi les dirigeants du Gouvernement fantôme de Roumanie. Anna Pauker, ex-favorite de Staline qui autrefois l’avait débarrassée de son mari, tombe en disgrâce tandis que son amant, le ministre Luca ainsi que le camarade Georgescu descendent la pente fatale qui va leur faire rejoindre les Gomulka, Petchkoff et autres Slansky. On voit dans l’élimination de la Pauker une nouvelle manifestation de l’antisémitisme dont le Kremlin se sert depuis plusieurs années pour détourner l’attention des masses de leur misère, en réveillant de vieux instincts. Seul Kaganovitch, beau-père de Staline, demeure en place. Pour combien de temps ?

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1952-05-31 – Commentaires

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Le Courrier d’Aix – 1952-05-31 – La Vie Internationale.

 

Commentaires

 

Comme prévu, les accords contractuels avec l’Allemagne de Bonn et le traité d’armée européenne ont été signés. Au milieu de tant de commentaires passionnés et contraires, et parfois contradictoires, nous est-il permis de dire ceci : Dans la situation complexe et difficile où se trouve le monde, et surtout l’Europe occidentale, ces traités représentent ce qu’on pouvait faire de mieux. Et quelles que soient les réserves à formuler, on ne peut que féliciter les auteurs de ce compromis laborieux, de leur patience, de leur courage et de leurs sens politique.

Qu’auraient fait à leur place ceux qui les critiquent ? En tous cas, M. Schuman pour la France a utilisé au mieux les atouts qu’il possédait, M. Acheson et derrière lui le président Truman ont, pour satisfaire la France, donné tout ce qui était en leur pouvoir et que le Congrès pouvait accepter, et M. Eden a mis toute la bonne volonté possible pour accorder à l’Europe ce que l’opinion britannique pouvait tolérer. Quant au chancelier Adenauer dont la position était la plus dangereuse et la plus difficile, on ne peut qu’admirer sa ténacité et son courage. Nous sommes peut-être les seuls à donner à ce travail monumental l’approbation chaleureuse qu’il mérite. A l’avenir comme toujours, de dire qui a eu raison. Nous verrons bien.

Une seule réserve que nous avons déjà formulée souvent. Était-il nécessaire de reconstituer une armée allemande de douze divisions ? On aurait épargné bien des difficultés en associant l’Allemagne occidentale à la défense commune par d’autres moyens. Une armée moderne a besoin de beaucoup plus de services que de combattants, et l’on aurait trouvé pour cela assez de volontaires à encadrer dans des formations internationales. De plus, ce ne sont pas les divisions sur l’Elbe qui feront reculer les Russes s’ils étaient prêts à sauter le pas. Le point de vue des militaires américains est normal pour des militaires. Ils veulent le plus possible de soldats et les meilleures troupes. Mais les civils auxquels revient la décision auraient pu en juger autrement.

Pour ce qui concerne la France, elle obtient, quoi qu’on en pense, toutes les garanties souhaitées, du moins celles qui peuvent s’inscrire sur un papier. Un traité n’est jamais qu’une promesse que le changement des situations rend tôt ou tard sans valeur ou sans objet. Mais lorsqu’on se rappelle que l’objectif constant de la politique française a été pendant près de quarante ans le démembrement de l’Allemagne, quel traité plus que celui qui vient d’être signé a de chances de perpétuer l’actuelle coupure ? La Prusse d’un côté, les autres états Allemands dans le camp occidental, n’est-ce pas l’équivalent de ce qu’on a entendu réclamer par les grands politiques du nationalisme intégral ?  Que ce soit une solution idéale, on en peut discuter. Mais voilà une situation qui n’est pas notre fait et qui peut devenir durable. Ce n’est pas en tous cas nous qu’il gêne, au contraire.

De là à dire que le traité de Bonn va créer en Europe une nouvelle Corée, il y a un grand pas. Les Russes vont achever d’organiser leur zone en état satellite, cela a toujours été leur but et ne changera rien. Qu’ils l’utilisent pour mener la guerre des nerfs, on s’y attendait, le tout est de savoir s’ils oseront se servir des Allemands de l’Est contre ceux de l’Ouest ; les risques sont tels qu’on en peut sérieusement douter.

 

L’Indochine et l’Afrique du Nord

La France met à profit la signature des accords de Bonn et de Paris pour presser les Etats-Unis sur les questions plus immédiates et plus importantes au fond, de l’Afrique du Nord et de l’Indochine. On ne sait encore rien du résultat de ces conversations. Mais il est faux de dire que sur ces deux points, l’attitude du Gouvernement de Washington est présentement hostile aux intérêts français. Les Etats-Unis ont – surtout après l’échec des pourparlers de Pan Mun Jon – un besoin essentiel de sauvegarder l’Asie du Sud-Est, et il n’est pas douteux qu’ils mettront en œuvre tous les moyens dont ils peuvent moralement disposer. En Afrique du Nord, ils ne peuvent sans doute renier leur politique constante en prenant parti contre les Arabes. Mais leur intérêt stratégique est, en Tunisie comme en Egypte, à la conciliation des antagonismes. Il ne leur est pas facile de s’entremettre, mais il n’est pas douteux qu’ils appuieront toute formule d’apaisement. Ce n’est pas affaire de sentiment, mais de bon sens.

 

La Guerre Bactériologique

L’affaire de la guerre bactériologique a fait l’objet de nombreux commentaires, et successivement M. Lovett, secrétaire américain à la défense, et le général Ridgway, ont clairement dit que si les Soviets y mettaient tant d’insistance, c’est qu’ils avaient eux-mêmes l’intention de recourir à cette arme à l’occasion. Il y a plus de trois ans que nous attirons l’attention sur ce point. Une affiche d’ailleurs assez naïve sur nos murs, nous prévient que tolérer la guerre bactériologique en Corée, c’est accepter de la voir se répandre chez nous. Qui pourrait le faire ? Ce ne sont point les Américains qui dans ce cas s’infecteraient eux-mêmes. Alors ? D’ailleurs, à la lumière des avis de techniciens, il ne semble pas que le danger soit insurmontable. Mais le mot seul entretient la peur et fait fléchir les nerfs. C’est, pour les Soviets, le but recherché.

 

Les Difficultés Britanniques

Les Anglais ont dû se résigner à abandonner toutes leurs entreprises en Chine. La reconnaissance du gouvernement de Mao Tsé Tung qui a entretenu entre eux et les Américains une controverse si âpre, n’a servi de rien. Quant aux promesses d’échanges commerciaux faites à la Conférence de Moscou, on n’en voit toujours pas l’effet. Parmi les articles offerts par le bloc oriental figure en première ligne le bois de construction dont la pénurie est reconnue en U.R.S.S.

L’abandon des intérêts anglais en Chine qui étaient, avant la première révolution si importante, laissera une perte de l’ordre de 300 de nos milliards, perte d’ailleurs déjà pratiquement inscrite dans le bilan britannique. La situation de la balance des paiements continue d’autre part d’être désappointante. Le déficit atteint à l’Union Européenne de paiements son plafond, à plus d’un milliard de dollars. Les économies prévues par les restrictions à l’importation n’ont pas donné les résultats escomptés, et l’exportation se maintient à grand peine. Dans la balance, la situation est peu changée, ce qui n’est pas pour faciliter la tâche du Gouvernement conservateur.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1952-05-24 – La Morale et la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1952-05-24 – La Vie Internationale.

 

La Morale et la Paix

 

Après onze mois de négociations, il n’y a plus officiellement qu’un obstacle à la conclusion d’un armistice en Corée : le rapatriement des cent dix mille Chinois et Nord-Coréens qui refusent de retourner aux mains de leurs maîtres. Problème exclusivement moral. Approuvés en cela par les Gouvernements de Londres et de Paris, les Etats-Unis ne veulent pas livrer contre leur gré ces hommes de couleur et cela, au risque de ne jamais revoir les quelques milliers d’Américains (sans compter les Anglais, les Français et autres soldats des Nations-Unies), prisonniers des communistes. Si douloureux que soit ce sacrifice, aucune protestation ne s’est élevée pour faire passer l’intérêt personnel avant les principes d’humanité. Seul – ce qui est assez singulier – un journal anglais de droite le « Sunday Express » se demande s’il ne vaut pas mieux renoncer aux droits de l’homme pour sauver la Paix.

Il est singulier que les Communistes, qui avaient tous les prétextes pour faire échouer les pourparlers, aient choisi de fixer l’impasse sur ce point. Cela prouve à quel point la mentalité du bolchévisme est étrangère aux principes qui fondent notre civilisation, et l’impossibilité de jamais régler l’antagonisme de l’Est et de l’Ouest par un traité de bonne foi.

 

Les Raisons Profondes d’un Refus

Mais l’intransigeance américaine est habile. Elle montre aux peuples de couleur que les Etats-Unis ne font pas bon marché de la vie des hommes, même s’ils sont d’autres races, et ne consentiront pas à les sacrifier pour racheter les leurs. Si chez nous l’événement n’a pas frappé les esprits, il a une haute importance à l’O.N.U. où les jeunes nations d’Asie hésitent encore à se ranger dans le camp occidental.

Cette affirmation de la primauté du droit pèse plus qu’on ne pense sur l’avenir du monde. Les Russes et les Chinois ne se rendent probablement pas compte que la violence de leur propagande à propos de la prétendue guerre bactériologique et des soi-disant meurtres commis dans les camps de l’île de Kojé, nuit plus à leur cause qu’elle ne la sert. Sans doute de calomnier, il en restera toujours quelque chose, mais la crédulité a des bornes. Il ne faut pas abuser des gros mensonges. A bien des signes, on sent que beaucoup de sympathisants commencent à en éprouver du dégoût.

 

L’Evolution du Parti Socialiste Italien

Le plus significatif est sans doute l’évolution qui se dessine en Italie parmi les troupes de Nenni, le leader socialiste qui a fait jusqu’ici cause commune avec les communistes de Togliatti. Des déclarations réticentes sur l’unité d’action, d’allusions à une reconnaissance possible du Pacte Atlantique, on en conclut en Italie que la reconstitution d’un bloc socialiste indépendant est en vue, où les fractions séparées de Saragat, Romita et Nenni se fondraient à nouveau. Les élections de dimanche prochain seraient le point de départ de ce changement dans la carte politique italienne. Si les espoirs se réalisent, le parti communiste se trouverait comme dans les autres pays occidentaux, isolé et rejeté de la communauté nationale.

 

Nouvelle Phase de la Conjoncture Economique

Parallèlement, une évolution dans l’ordre économique se fait jour qui permettrait de renforcer la solidarité du monde libre par la convertibilité des monnaies. L’action présente du gouvernement français va précisément dans ce sens ; en Allemagne, la hausse du Mark ne tardera pas à en faire une devise forte. Les autres monnaies européennes suivraient sans peine. Reste évidemment la Livre. Mais ce qui importe – et il ne peut y avoir d’unité européenne continentale sans cela – c’est un moyen d’échange commun entre les diverses nations qui la composent.

Par ailleurs, il semble que la dépression dont nous avons dit ici qu’elle n’était pas le prélude à une crise générale, s’atténue. Depuis une semaine un certain équilibre est perceptible et quelques  marchés reviennent à l’état normal où on les trouvait avant l’invasion de la Corée. Si cette stabilisation se précise – ce n’est encore qu’une promesse – on verrait les échanges internationaux retrouver leur souplesse perdue. La défense de l’Occident – qui est plus économique encore que militaire comme l’a dit Eisenhower – en serait singulièrement facilitée.

 

Les Signatures Prochaines

Malgré les augures et de féroces et souvent malhonnêtes oppositions, les accords germano-alliés seront signés à point nommé. On ne peut contester à M. Acheson, si âprement critiqué chez lui, d’avoir montré une fermeté et une habileté remarquables. Par la réponse à la note de Moscou il a affaibli l’opposition socialiste à Bonn. Si les Russes veulent vraiment une réunification de l’Allemagne, il faut procéder à des élections libres et laisser au futur gouvernement allemand issu de ces élections une entière liberté d’action. C’est là offrir aux Allemands plus que ne le faisait Moscou, sans grand risque d’ailleurs. Car Moscou n’a jamais eu l’intention de libérer sa zone. C’est aussi rassurer les Français qui craignaient qu’une conversation à Quatre ne soit le prélude à la reconstitution d’une Allemagne unifiée et indépendante et réarmée par surcroît, comme le proposait les Russes.

A l’égard de l’opinion américaine, c’est jouer le jeu et mettre les Russes au pied du mur. En Angleterre même, c’est enlever à l’opposition un peu de ses arguments puisque la signature préalable des accords avec l’Allemagne laisse à la Russie, entre ce moment et la ratification par les divers parlements intéressés, le temps de changer de politique.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-05-17 – Histoire de Marin

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Le Courrier d’Aix – 1952-05-17 – La Vie Internationale.

 

Histoire de Marin

 

Le développement des événements internationaux a été éclipsé cette semaine par la publication dans « Le Monde » d’un pseudo-rapport de l’amiral Fechteler, commandant de la flotte américaine de l’Atlantique. Polémiques et démentis ont excité les passions : plus encore que la violence des opinons partisanes, elles ont mis en lumière l’ignorance de ceux qui traitent des questions internationales, publicistes mal informés ou diplomates limités à leurs rivalités personnelles.

En effet, les intentions des rédacteurs du « Monde » ne sont que trop claires : En publiant ce rapport le jour de la premières signature du protocole d’armée européenne, ils ont cru justifier leur entreprise de démoralisation nationale par un argument massu. Or, si on examine ce texte objectivement, sa signification politique est loin d’avoir l’importance qu’on lui voulait donner.

D’abord ce document est-il vrai ou faux ? Il est peu probable qu’il émane de l’amiral Fechteler lui-même qui a toujours eu la confiance de la Maison Blanche et du Département d’Etat qui lui ont confié des missions non seulement militaires, mais diplomatiques, comme le montrent ses récents entretiens à Londres.

Plus déraisonnable encore d’y voir la main de Moscou. Ce n’est pas dans la manière du Kremlin qui ne fabrique que de gros mensonges pour alimenter les haut-parleurs de la propagande et destinés aux masses crédules et non aux politiques.

Une chose est sûre : Il émane d’un marin. S’il n’est pas l’œuvre d’un quelconque sous-ordre de la marine américaine, il a été fabriqué à Londres par quelqu’un qui a fréquenté l’Amirauté.

 

La Rivalité de la Marine et de l’Armée aux Etats-Unis

Ce n’est pas un secret que la rivalité aigüe et constante aux Etats-Unis entre la Marine et l’Armée lutte surtout autour des crédits budgétaires, polémiques d’ordre tactique et stratégique  qui s’étalent jusque dans les journaux. Cette rivalité entre les deux Armes n’est pas un fait proprement américain. Les Français en savent quelque chose, mais aux Etats-Unis elle revêt le caractère bruyant et publicitaire d’usage.

L’Amirauté américaine considère sans respect les plans des terriens, et l’armée européenne lui semble une façade sans consistance qui s’effondrera au premier choc. Après quoi, c’est à la Marine que reviendra la tâche de redresser une situation compromise par la présomption des militaires.

C’est exactement ce que dit le rapport « Fechteler ».

L’armée européenne sera balayée en trois jours par l’armée rouge, et l’Angleterre envahie par les parachutistes soviétiques et atomisée par surcroît. L’Atlantique infesté de sous-marins russes sera intenable et fermé aux convois. Seule la Méditerranée restera libre à la flotte américaine protégée par les verrous de Gibraltar et des Dardanelles, et les bases de l’Afrique du Nord, des Balkans et du Moyen-Orient, à l’abri derrière la flotte, serviront de points de départ aux raids destructeurs contre les points vitaux de l’U.R.S.S. Les porte-avions feront le reste. L’ennemi une fois paralysé pourra être refoulé efficacement par l’armée de terre débarquée dans les Balkans, soutenue par les révoltes de partisans dans les pays satellites derrière le rideau de fer et l’Europe délivrée de l’occupation russe. Une seule condition pour la réussite : l’amitié et le concours des pays arabes où seront rassemblés les troupes d’invasion et pour l’obtenir faire entendre raison aux Colonialistes français et anglais, car les Arabes, si nous paraissons soutenir leurs adversaires, nous considèreront comme des ennemis et nous créeront des difficultés. Ce plan est donc celui des Amiraux, dans le cas pour eux vraisemblable, où les terriens se feraient battre à plate-couture comme cela leur est arrivé quelquefois. La Marine, elle, comme chacun sait, est invincible.

Voilà toute l’affaire. Inutile de dire que ce plan est à l’opposé des vues du général Eisenhower, du Pentagone, du président Truman et de M. Acheson. Toute la politique suivie à Washington le prouve amplement.

Le pseudo rapport exagère d’ailleurs. Si faible que soit l’armée européenne, l’armée rouge mettrait plus de trois jours à atteindre l’Atlantique. Hitler lui-même qui avait jeté des ponts au milieu de la Meuse a mis plus d’un mois. Il faudrait que les Russes, non seulement aillent de l’Elbe au Rhin, mais le franchissent avec leur matériel ce qui n’est pas une simple besogne même en simple manœuvre. Et cette armée aurait à venir en grande partie de Pologne et d’au-delà. Quant aux parachutistes, la D.C.A. anglaise et les chasseurs en auraient descendu quelques-uns avant l’occupation de Londres. Enfin, Eisenhower n’installerait pas en Allemagne six divisions américaines s’il pensait qu’elles se feraient tuer inutilement.

 

Conclusion

Voilà le document avec lequel on a cherché à secouer l’opinion et ameuter les neutralistes de toute provenance… Dernière remarque. Les données présentes de la tactique militaire comprenant l’emploi de l’artillerie font prévoir que l’ère des mouvements de masses est dépassée. Les groupements compacts seraient une cible trop vulnérable en sorte qu’une armée dispersée et de faible importance, mais puissamment équipée serait en mesure de défendre l’espace relativement restreint des Alpes à la Mer du Nord. Le facteur nombre, sans être négligeable, n’est pas aussi déterminant qu’en 1940.

 

Un Discours de Foster Dulles

Plus intéressant que les querelles politico-stratégiques, c’est le discours, peu commenté du reste, de M. Foster Dulles, à Paris. Celui-ci qui est républicain et partisan d’Eisenhower, peut-être futur secrétaire d’Etat, est, comme on sait, l’artisan du traité de paix avec le Japon et le seul grand diplomate républicain qui ait joué un rôle sous l’administration démocrate. Ce discours, de plus, a reçu l’approbation du Département d’Etat. Il en ressort deux déclarations : la première, qu’en cas d’attaque chinoise contre l’Indochine, les Etats-Unis n’interviendraient pas sur terre mais par mer et dans les airs, et frapperaient la Chine en tous ses points vulnérables, mettant en action le plan Mac Arthur dont Dulles était partisan en 1951 et sans doute avec raison. La seconde, que les Etats-Unis n’emploieraient pas l’arme atomique sans le consentement de ses Alliés et même de l’O.N.U. Cela pour dissiper les craintes d’une guerre préventive, crainte qui a fait dire à Dulles, dans une autre déclaration qu’elle préoccupait plus les Européens qu’une attaque de l’armée rouge.

 

La Signature des Accords avec l’Allemagne

En attendant ces éventualités improbables, les négociations avec Bonn se poursuivent. Le chancelier Adenauer semble avoir ressaisi sa majorité et les accords contractuels et le traité d’organisation de l’armée européenne seront signés comme prévu avant la fin du mois par les ministres responsables. Il n’en pouvait être autrement.

Que feront les Russes ? Un nouveau blocus de Berlin ? De nouvelles menaces plutôt, car Moscou n’est pas décidé aux aventures pour le moment.

 

                                                                                  CRITON

N.D.L.R.- Cet article était sous presse quand la radio anglaise a annoncé qu’un journal hollandais avait retrouvé un article – précisément écrit par un officier de marine américain – datant de 1950 et publié aux Etats-Unis dont le pseudo rapport Fechteler serait un démarquage. Cela n’enlève aucun intérêt – au contraire – au commentaire de notre collaborateur.

Criton – 1952-05-10 – Cafouillage

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Le Courrier d’Aix – 1952-05-10 – La Vie Internationale.

 

Cafouillage

 

La confusion autour du problème allemand s’est encore accentuée. La cruelle infériorité des démocraties en face des dictatures pour établir une politique cohérente et suivie rappelle les faiblesses de l’entre-deux-guerres. Le mal est incurable. Il a suffi d’une manœuvre pourtant facile à déjouer du Kremlin, pour mettre les Alliés et l’Allemagne dans un embarras inextricable. Cependant de cet imbroglio même devra sortir une décision rapide, car il est impossible d’avouer un échec qui serait pour Moscou un triomphe. On peut même espérer que les accords qui doivent nécessairement intervenir seront mieux acceptés après qu’on aura mesuré les risques d’un refus.

 

Le Projet Américain

Les Américains ont cru opportun de lancer l’idée d’une Conférence à Quatre limitée aux Commissaires alliés et soviétiques en Allemagne et au seul problème d’élections libres dans les quatre zones. Ils pensaient pouvoir du même coup démontrer le bluff soviétique, relever le prestige d’Adenauer, apaiser les Travaillistes anglais et les Sociaux-démocrates allemands qui prétendent qu’une conversation avec Moscou doit précéder l’intégration de la République de Bonn à l’Occident.

Contrairement à leurs espoirs, l’idée a été mal accueillie. Les Allemands y ont vu la résurrection de la Commission quadripartite de fâcheuse mémoire. Ils ont craint, à Bonn surtout, que les Quatre ne s’entendent sur le dos de l’Allemagne. Les Anglais ont trouvé la proposition inefficace, les Commissaires n’ayant pas l’autorité pour décider de questions de politique majeure. Ce qui a le plus surpris, c’est l’attitude du Quai d’Orsay que l’on accusait jusqu’ici, non sans vraisemblance, de vouloir retarder la signature des accords germano-alliés et qui trouve aujourd’hui qu’une discussion avec les Russes la retarderait. De là à conclure que la France ne tient pas spécialement à une réunification de l’Allemagne, il n’y a qu’un pas. En fait, les Américains déconcertés ont retiré leur projet, sans trop de regret sans doute.

La situation du chancelier Adenauer est chaque jour plus difficile. Les élections en Hesse ont vu fondre les effectifs du parti Chrétien-démocrate, et surtout des Libéraux. Les Socialistes ont gagné un peu de terrain et les Pangermanistes davantage. L’électeur allemand peu averti en politique, sait seulement qu’il ne veut pas redevenir soldat. Il semble aussi que la menace de Wilhelm Pieck et de Grotewohl de procéder à la formation d’une armée allemande communiste en cas de réarmement à l’Ouest ait fait passer devant les imaginations germaniques le spectre redouté de la guerre civile. Les Soviets en ont donné un échantillon à Berlin en poussant leurs manifestants dans le secteur français à provoquer des bagarres. Faisant suite à l’agression de l’avion d’Air France, ces coups de botte visent le gouvernement Pinay que Moscou voudrait mettre en échec. On peut s’attendre prochainement à de nouveaux incidents pour ébranler la confiance.

Berlin est pour les Russes le point faible du rideau de fer, et l’échec du blocus de 48 reste à venger. Ils ont détourné des secteurs alliés de la ville toutes les voies ferrées et navigables qui les empruntaient. Ainsi Berlin serait plus vulnérable aujourd’hui qu’il ne l’était alors. Les Soviets ont voulu montrer aux Alliés que la formation d’une armée allemande à l’Ouest serait neutralisée par celle qu’ils formeront encore plus vite à l’Est et ils ont par surcroît renforcé d’une soixantaine de mille hommes leurs garnisons en Allemagne. A cet ensemble de manœuvres, les Alliés et Bonn ont-ils l’autorité et la force pour répondre énergiquement ? C’est ce qu’on saura avant la fin du mois.

 

Les Emeutes au Japon

On ne peut contester aux Soviets leur habileté à sonder et à exploiter les points vulnérables. Ils ont monté dans le secret une puissante émeute à Tokyo et à Kyoto qui a pris par surprise le gouvernement Yoshida. Le parti communiste n’est pas nombreux au Japon mais il a su entraîner la foule dans un accès de xénophobie contre les Américains. La manœuvre peut alerter l’opinion japonaise et renforcer le gouvernement démocratique au Japon, mais elle peut aussi en montrer la faiblesse et préparer les voies à un retour de la clique militariste qui régnait au Japon avant la guerre et fournir alors à la propagande communiste une belle cible : le fascisme fait toujours recette.

 

Perspectives Economiques

Dans le domaine économique, la tendance dépressionnaire s’accentue. Les matières premières de plus en plus abondantes s’effondrent, le caoutchouc et le plomb en particulier. Une véritable crise n’est pas vraisemblable, mais un affaiblissement de la conjoncture pourrait amener les Etats-Unis à réviser leur politique. Le Point Quatre auquel nous faisions allusion est étudié plus sérieusement et l’on prévoit la création d’une « société de finance internationale » qui favoriserait des investissements privés partout où ils seraient rentables. On reparle même d’une aide américaine pour rétablir dans une certaine mesure la convertibilité des monnaies européennes. Les voyages de M. Reynaud et de M. Rueff aux Etats-Unis sont certainement liés aux besoins du Gouvernement français d’une aide américaine pour la stabilisation du Franc. On parle même d’une redistribution de l’or de Fort-Knox qui serait autrement efficace pour fortifier les monnaies que les Dollars de l’aide Marshall.

Ballons d’essai sans doute, mais qui ont pour objet de préparer les voies à une politique plus large lorsque les élections présidentielles et législatives auront pris fin aux Etats-Unis. Sans entretenir trop d’illusions, on sent que les Américains comprennent la nécessité de solutions à une autre échelle que les crédits jusqu’ici alloués parcimonieusement. En 1953, une véritable coopération du monde libre sera possible sur d’autres bases que l’aumône périodique.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-05-03 – La Politique et le Bon Sens

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Le Courrier d’Aix – 1952-05-03 – La Vie Internationale.

 

La Politique et le Bon Sens

 

Les antagonismes politiques, les rivalités électorales, de puissantes coalitions d’intérêts, sans parler des manœuvres soviétiques, ont dressé toutes sortes d’obstacles à l’intégration de l’Allemagne dans la Communauté européenne. Les mêmes facteurs ont troublé les relations franco-allemandes et réveillé de vieux antagonismes. Les accords cependant tiennent bien, même si la signature doit en être retardée. Reste à savoir si, une fois signés, ils seront ratifiés et, une fois ratifiés, mis en pratique.

 

Les Déclarations d’Adenauer

C’est sous l’angle politico-électoral qu’il faut interpréter les déclarations d’Adenauer qui ont ému l’opinion française, toujours mal informée. Le Chancelier a rappelé – ce qu’on savait – qu’un gouvernement pan-allemand issu d’élections libres serait fondé à demander la révision des accords signés par la République de Bonn ; cela pour couper court aux vociférations des socialistes qui accusaient Adenauer de lier l’Allemagne pour toujours à l’Occident et de rendre impossible une conférence à quatre et par conséquent la réunification de l’Allemagne. Or tous les Alliés, y compris les Etats-Unis ont déclaré que la porte demeurait ouverte à des négociations quadripartites.

Personne n’est de bonne foi. Car les conditions que le Chancelier met à une conversation avec Moscou sont inacceptables pour les Soviets s’ils voulaient réellement négocier. Les conditions soviétiques, nous l’avons vu, étaient également inacceptables. Seuls les Anglais auraient souscrit à une Allemagne réunifiée, neutre et réarmée, ce que ni Washington ni Paris ne pouvaient admettre.

 

La Sarre

Les mêmes formes politiques et économiques qui luttent contre l’Europe ont fait échouer les velléités d’accord sur la Sarre que Schuman et Adenauer semblaient souhaiter.

Du côté français, les éclats d’un ambassadeur un peu encombrant, jouant les proconsuls, a irrité les Sarrois. Du côté allemand, les pangermanistes de droite et l’opposition socialiste non moins nationaliste, ont intimidé la majorité  du Bundestag. Entre temps, le Chancelier a perdu sa majorité au Sénat-Bundesrat allemand, à la suite de défections inattendues. Le résultat, c’est  que le problème sarrois est ajourné sine die.

Un article significatif de la « Deutsche Zeitung » expliquait que le temps travaille pour l’Allemagne. D’abord parce qu’à mesure que l’Allemagne redresse son économie et que le chômage diminue, la réunion apparaît moins inquiétante aux Sarrois surtout attentifs à leurs intérêts. De plus, aux récentes élections syndicales l’adversaire du gouvernement, Hoffman Kutsch, l’a emporté sur la fraction modérée. Si le sentiment des ouvriers n’est pas encore ouvertement pro-allemand, il le deviendrait aisément si cela devenait avantageux.

La question sarroise aurait dû être résolue, et elle pouvait l’être quand l’inégalité des conditions économiques était encore manifeste. L’avenir pourrait montrer quelle erreur on commet à attendre. Là encore la politique a joué son triste rôle.

 

L’Espagne

L’Espagne en est un exemple plus triste encore. Longtemps isolée du monde par un ostracisme politique absurde au mépris des plus élémentaires intérêts, l’Espagne maintenant qu’elle a pu par ses propres moyens redresser son économie, cherche aujourd’hui sa revanche. Elle a cru la trouver dans les avances faites à Franco l’an passé par les Etats-Unis qui voulaient s’assurer en Espagne des bases jugées alors indispensables. Le Gouvernement espagnol a été cruellement déçu. Le Pentagone estime l’Espagne aujourd’hui moins intéressante au point de vue stratégique, et les factions protestantes des Etats-Unis qui déjà avaient empêché Truman de nommer un ambassadeur au Vatican, s’opposent à toute alliance avec un pays où la liberté religieuse n’existe pas. Il faut dire que les attentats contre des chapelles protestantes en Espagne et les déclarations agressives du Cardinal Segura n’étaient pas pour arranger les choses.

Pour trouver une compensation à un amour-propre toujours chatouilleux, le Caudillo a organisé en pays arabe le voyage de son ministre Artajo, accompagné de sa fille et de son gendre. On parlait déjà d’un pacte de la Méditerranée, d’une médiation espagnole dans les conflits entre le monde musulman et l’Occident, et surtout d’une politique marocaine qui aboutirait à faire de la zone de protectorat espagnol une région autonome. Enfin, Franco lançait deux notes sur Tanger dans l’administration de laquelle l’Espagne depuis 1945, n’avait plus la place que les accords de 1926 lui avaient reconnu. Mais les diplomates ont bien vite senti que Franco cherchait plutôt à s’assurer des moyens de marchandage qu’à entreprendre une grande politique dont l’Espagne n’a pas les moyens.

Le Monde Arabe a été déçu de ne pas trouver l’Espagne nettement opposée à la France et l’Angleterre dans les Affaires de Tunisie et d’Egypte. Par ailleurs, on pense à Madrid que le renversement politique en France va permettre aux deux pays de collaborer à nouveau et qu’au demeurant, les intérêts français et espagnols au Maroc sont solidaires. Nous croyons que Madrid a reçu des apaisements dans ce sens. Il était temps.

 

Le Déficit en Dollars

Dans un excellent article, le chroniqueur italien Cesare Merzagora traite du déficit de l’Europe en Dollars. Ni les critiques de M. Acheson contre le protectionnisme de son propre pays, ni les requêtes de l’Angleterre après celles de l’Italie et de la France pour l’abaissement des tarifs douaniers américains ne serviront à combler le déficit des pays européens.

Les Etats-Unis ne pourront jamais acheter à l’Europe assez de marchandises, car ils en auront de moins en moins besoin. D’autre part, le système des subventions gratuites à l’Europe ne peut indéfiniment durer. Le Congrès américain ne saurait y consentir. Restent deux voies possibles pour atteindre à l’équilibre des échanges entre la zone Dollar et le reste du monde libre, ou bien que les Etats-Unis se chargent d’assurer et de garantir la libre convertibilité de la Livre sterling. Alors les ventes effectuées dans ce vaste domaine où règne la monnaie anglaise pourraient suffire à approvisionner tout le monde en Dollars nécessaires aux achats de matières premières. Mais nous ne pensons pas que M. Merzagora se fasse beaucoup d’illusions sur la possibilité d’une telle solution. La charge pour les Etats-Unis serait trop lourde. Elle dépasserait de beaucoup les sommes qu’ils mettent gratuitement à la disposition de l’Europe. Cela pour ne rien dire des obstacles d’ordre politique qui sont évidents.

Reste une dernière et unique voie : C’est la solution dite du « Point 4», l’aide aux pays économiquement sous-développés d’Asie et d’Afrique. Jusqu’ici, la réalisation de ce point du programme Truman a été presque insignifiante : de l’ordre de 150 millions de dollars. Il faudrait que ces pays arriérés qui constituent en puissance un marché illimité soient mis en valeur en partie par l’industrie européenne qui serait assurée ainsi d’un plein emploi et recevrait pour l’équipement fourni les dollars que les Etats-Unis accorderaient à ces pays sous-développés. Les modalités de ce plan seraient calculées exactement pour fournir aux Européens les sommes nécessaires à leur propre approvisionnement. Le progrès économique ainsi réalisé profiterait à l’ensemble du monde. Dans l’avenir, le profit de ces investissements retournerait aux Etats-Unis eux-mêmes. Solution simple et idéale moralement, politiquement et financièrement. Reste à savoir si les Etats-Unis consentiraient à accorder à leurs Alliés cette indépendance économique dont ils craignent peut-être qu’elle ne les conduise à l’indépendance politique. Pour tenir les Alliés bien en mains, ne faut-il pas que ceux-ci demeurent, eux, la main tendue ?

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1952-04-26 – Pas un Pas en arrière

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Le Courrier d’Aix – 1952-04-26 – La Vie Internationale.

 

Pas un Pas en Arrière

 

Les augures en seront pour leurs frais d’imagination. Les accords contractuels avec l’Allemagne de Bonn et le traité d’organisation de l’armée européenne seront signés bientôt, sans doute le 17 mai, comme si la note russe du 10 mars n’avait jamais été écrite.

 

Les Raisons Politiques

L’argument qui a convaincu les députés du Bundestag, c’est que si les Soviets veulent réellement – ce qui n’est pas sûr d’ailleurs – empêcher l’inclusion de l’Allemagne Occidentale dans le Bloc atlantique ils y mettront un prix plus élevé lorsqu’ils se trouveront devant un fait accompli _ ajourner la conclusion des accords serait leur fournir un succès à bon compte -. C’est pourquoi l’opposition socialiste même a jugé prudent de battre en retraite.

Un autre argument a joué : il est de toute importance que le général Eisenhower lorsqu’il rentrera le 1er juin pour la campagne présidentielle aux Etats-Unis, puisse faire état du succès de sa mission en Europe auprès des électeurs. Un échec des négociations, même un retard à leur conclusion, enlèverait des chances au Général au profit de Taft. Une victoire de Taft marquerait pour l’Allemagne et pour l’Europe un préjudice incalculable.

 

La Garantie contre l’Allemagne

Mais il n’y a pas que l’Allemagne en cause. On ne peut espérer une ratification des accords par le Parlement français si une garantie n’est pas donnée que l’armée allemande de 400.000 hommes prévue pour l’armée européenne, ne pourra en aucun cas s’en détacher, au gré d’un futur gouvernement allemand. Acheson était très embarrassé pour trouver une formule adéquate.

D’une part, on ne pouvait inscrire une clause discriminatoire contre l’Allemagne dans un pacte qui lui donne des droits égaux à ceux des autres partenaires. D’autre part, on ne peut sans un vote spécial du Congrès donner une garantie qui engage à une action militaire quelconque les forces armées des Etats-Unis. Et sur ce point, le Congrès est très jaloux de ses prérogatives.

La formule semble cependant être trouvée. Les accords contractuels et le plan d’armée européenne seront signés simultanément et seront liés en droit de telle façon qu’ils n’auront de valeur que l’un par l’autre. Or, les Alliés se réservent dans les accords en question la faculté d’intervention en Allemagne au cas où s’élèveraient des circonstances de nature à en mettre en péril l’exécution. Si par exemple, un gouvernement allemand non démocratique, rouge ou brun, prenait contrairement aux accords en vigueur des initiatives jugées dangereuses par l’un des cosignataires du pacte. Ainsi, un coup de force comme celui d’Hitler, en mars 1936, réoccupant militairement la Rhénanie, ne pourrait se renouveler. On ne peut évidemment tout prévoir, surtout à longue échéance et une garantie de ce genre n’a pas une valeur pratique absolue. Elle a cependant une valeur morale suffisante pour calmer de légitimes inquiétudes.

Par ailleurs, il ne semble pas que les Soviets aient beaucoup de hâte à changer de politique. Ils ont mis quelque temps à répondre au premier questionnaire des Alliés et ceux-ci en ont mis encore plus à rédiger une seconde réponse. Il ne faut pas en conclure déjà qu’il ne s’agissait que de propagande et d’ici la mi-mai d’autres manœuvres sont possibles. Un fait cependant à retenir : brusquement, les services d’informations germano-russes ont inauguré une campagne en faveur de la constitution d’une armée allemande d’obédience communiste alors que jusqu’ici la pacifique République orientale devait renoncer à jamais au port de l’uniforme (celui de policier excepté). Une nouvelle armée satellite serait en projet qui s’opposerait au besoin à la formation d’en face. L’hypothèse que la note soviétique servirait de prétexte à une incorporation plus étroite de la zone d’occupation soviétique dans le système militaire des démocraties populaires pourrait se confirmer.

 

Les Pourparlers de Pan Mun Jon

Sur un autre plan, les pourparlers de Pan Mun Jon qui pourront bientôt célébrer leur anniversaire en sont toujours au point mort. Récemment encore, les négociateurs américains eux-mêmes annonçaient qu’un armistice pourrait être signé le 1er avril, puis le 1er mai, enfin au 1er juin. Aux dernières nouvelles, le général Ridgway ne semble plus y croire. Nous avons toujours été sceptiques, mais il était difficile de s’inscrire en faux à l’égard de gens qui discutaient sur place. Leur bonne foi a-t-elle été surprise ou y a-t-il de l’autre côté du Pacifique aussi des manœuvres de propagande à l’usage interne ? Ce qui est sûr, c’est que les Alliés ne pourront jamais admettre que l’U.R.S.S. fasse partie de la Commission de contrôle d’un armistice, ni obliger les prisonniers Nord-Coréens à regagner contre leur gré leurs anciens maîtres. Principes sur lesquels les communistes savent bien que les Etats-Unis ne transigeront à aucune condition. Il était d’ailleurs facile de prévoir lorsque les Soviets ont, en janvier à l’O.N.U., demandé que l’affaire coréenne soit transférée au jugement des grandes puissances, que les pourparlers sur place entre militaires n’avaient pas grande chance d’aboutir.

 

L’Expérience Pinay

L’expérience politique et financière tentée en ce moment en France intéresse intensément l’opinion mondiale, et c’est dans cette perspective que nous donnons notre avis : on s’accorde à penser qu’un échec serait pour l’avenir de l’Europe, un dangereux précédent. Or elle ne peut réussir que si ses objectifs ne dépassent pas les possibilités : Tout ce qu’on peut raisonnablement atteindre n’est pas une baisse profonde des prix mais une stabilisation à un niveau légèrement inférieur aux records atteints. Une déflation accentuée provoquerait une crise qu’on entend précisément éviter. D’autre part, le budget français de plus de 3.500 milliards est absolument incompatible avec le niveau officiel du franc de 350 pour un dollar. A titre de comparaison le budget italien des dépenses de l’ordre de 2.200 milliards de lires, soit au taux actuel du marché libre 1.350 milliards de francs pour un revenu national de 6.000 milliards de notre monnaie soit un peu plus de la moitié du nôtre, est jugé tout juste supportable pour maintenir en Italie l’actuelle parité des changes (650 lires pour un dollar).

Il faudrait donc réduire notre budget à 2.600 milliards au maximum, ce qui est hors de question. D’autre part, notre système des prix est peu compressible. Chacun sait que si les salaires touchés par l’ouvrier français est relativement bas, le salaire économique, celui qui est payé effectivement par le bénéficiaire du travail est deux fois et demie à trois fois plus élevé et plus encore quand il s’agit de grands travaux payés par l’Etat ; assurances sociales, impôts, intérêts bancaires et profit même réduit de l’employeur chargent cette addition  fantastique, bien au-delà du total payé à l’étranger. Revenir là-dessus paraît impossible dans le climat politique actuel. Il faudra donc s’en tenir – ce qui est déjà très beau – à une dévaluation raisonnable pour laisser du champ à l’exportation – que l’on finance déjà par un dumping déguisé et malsain – et une stabilisation des prix proche du niveau actuel. Eveiller de plus vastes espoirs serait compromettre le succès final. Telle est l’opinion des observateurs qualifiés.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1952-04-19 – De nouveaux Aspects de la Belligérance

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Le Courrier d’Aix – 1952-04-19 – La Vie Internationale.

 

De Nouveaux Aspects de la Belligérance

 

Après avoir abondamment préparé l’opinion à une grande action diplomatique du Kremlin, les commentateurs ne voient plus dans la note russe du mois dernier sur le traité de paix avec l’Allemagne, qu’un moyen pour les Soviets de justifier une annexion de leur zone d’occupation au système des démocraties populaires. Ce scepticisme subit est sans doute exagéré, moins cependant que l’optimisme excessif que nous avions discuté précédemment. Nous demeurons convaincus que la note russe était un sondage de l’opinion allemande. Le résultat ayant été nettement négatif, il se peut en effet que les Russes n’insistent pas. Quant à parachever l’annexion de la zone orientale, on ne voit pas ce qu’ils pourraient faire de plus. L’annexion est pratiquement chose accomplie depuis longtemps ; la proclamation d’une république indépendante constituée en nouvel état, ne changerait que des étiquettes.

 

Les Résultats de la Conférence de Moscou

On peut en dire autant de la Conférence économique qui vient de se tenir à Moscou. Le commerce entre l’Est et l’Ouest, avait peu à peu décliné, parce que le Bloc communiste avait refusé de s’intéresser aux offres qui lui étaient faites. La France en particulier – comme le rappelait une note officielle – avait publié une liste de marchandises qu’elle désirait échanger contre des produits de l’autre côté du rideau de fer, cela sans résultat. De même, les Anglais avaient en vain proposé à bas prix aux Chinois des textiles entassés à Hong-Kong.

Aujourd’hui, on publie des contrats impressionnants portant sur des trocs de l’ordre de 30 milliards de francs pour la France et l’Angleterre. Est-ce encore là de la propagande ? On sait que de nombreux accords commerciaux ont été conclus depuis 1945 par les Soviets et leurs satellites avec divers pays et qu’après un commencement d’exécution, la plupart de ces contrats ont été annulés parce que les pays de l’Est n’avaient rien à vendre de ce qu’ils avaient promis. D’où le scepticisme actuel des gouvernements intéressés. D’ailleurs, les modalités des contrats souscrits à Moscou ne sont pas établis et jusqu’ici les prix demandés par les Soviets étaient beaucoup plus élevés que le cours mondial, ce qui avait empêché les industriels de conclure, et constitué un prétexte pour leurs partenaires à rompre.

Aussi bien en matière commerciale que diplomatique, la tactique soviétique est de susciter des espoirs pour les décevoir par la suite. Il se pourrait toutefois que les Russes espèrent grâce à une intensification des échanges faire passer plus facilement en contrebande des produits stratégiques prohibés par les Etats-Unis. Il sera intéressant de faire dans un an le bilan des accords conclus à Moscou, mais les firmes en cause ne doivent pas s’abandonner à un espoir sans mélange.

 

La guerre Bactériologique

On est alarmé par la publicité donnée par les communistes, dans tous les pays, à la prétendue guerre bactériologique organisée par les Etats-Unis. Nos lecteurs savent que depuis plus de trois ans, ce thème agité sous des formes diverses, par la propagande soviétique, nous inquiète. La Radio du Vatican (à laquelle nous laissons la responsabilité de son information, mais qui d’ordinaire ne diffuse pas de nouvelles sans fondement sérieux), a donné des détails sur une épidémie de typhus qui s’est déclarée en plein hiver dans la région de Lodz en Pologne, aux environs d’une usine russe de produits bactériologiques, et les efforts de la police secrète pour empêcher la nouvelle de se répandre à l’extérieur. Sans vouloir dramatiser, il est certain qu’en cas de conflit – et même en dehors de tout conflit déclaré – il existe malheureusement des risques de voir l’arme bactériologique s’insinuer dans le vaste conflit qui angoisse le Monde.

 

Nouvelles Méthodes en Malaisie

Précisément, les Anglais – officiellement d’ailleurs – viennent de mettre à l’essai une méthode toxicologique pour venir à bout des terroristes en Malaisie. Avec des produits chimiques adéquats, ils rendent impraticables de vastes étendues de pistes par où se ravitaillent les rebelles et en répandant des hormones stérilisantes, ils s’attaquent à la végétation des zones fertiles où leurs ennemis se cachent et se nourrissent. Là où la bombe atomique, le napalm et l’obus sont sans effets sérieux, de nouveaux procédés de destruction sont adaptés à cette forme particulière de guérilla qui se poursuit dans la jungle et les rizières. Ainsi peu à peu pourrait se répandre une forme nouvelle de belligérance dont l’extension, si elle se révèle efficace, est inévitable … soit par la maladie, soit plutôt par la famine, des peuples pourraient être à la merci d’une minorité qui profiterait d’une panique pour s’emparer du pouvoir. De quels antidotes dispose-t-on ? On demande à voir.

 

La Politique anglaise jugée par l’ « Economist »

Nous avons lu, avec satisfaction et aussi surprise, dans le dernier numéro de l’ « Economist ». Deux articles, l’un sur la politique intérieure du gouvernement Churchill, l’autre sur la politique extérieure de M. Eden, qui coïncident avec les jugements que nous exprimions récemment ici. Articles dont la sévérité dépasse nos propres expressions.

Le premier intitulé « Moutons et Agneaux » conclut : « La tâche des ministres est de faire ce qu’ils croient nécessaire pour sauver le pays et assurer sa prospérité. S’ils se comportent en politiciens détournés par la peur de leur ligne de conduite, ils appellent l’abattoir ».

L’autre intitulé « Vendetta à Downing Street » accuse M. Eden de mener un travail de sape contre la coalition européenne, et d’avoir cherché à porter le « coup de grâce » (en français) à l’O.E.C.E. et après avoir noté que cette attitude indispose non seulement la France, l’Allemagne et l’Italie, mais aussi Washington et même Ottawa et Canberra, l’ « Economist » conclut que la politique de M. Eden n’est pas « extra-européenne, ni impériale, ni océanique, mais proprement isolationniste. Quand la pression de la menace communiste qui oblige aujourd’hui les Nations à s’associer, se sera relâchée, l’Angleterre risque de tomber entre ces cercles concentriques (Washington, les Dominions, l’Europe) et de se trouver sans un allié sûr dans le Monde ».

On ne saurait mieux dire.

 

La Déclaration Anglaise d’Assistance à l’Europe

Ce n’est pas la déclaration d’hier par laquelle l’Angleterre étend ses engagements déjà pris à Bruxelles de se porter en cas d’agression au secours des pays de l’Alliance atlantique, qui change quelque chose. Tout au plus, cette assistance mutuelle couvrira-t-elle l’Allemagne et l’Italie qui étaient d’ailleurs implicitement déjà couvertes par les textes de 1948 et de 1951. Cet engagement ne fait que mettre en évidence un changement de situation auquel il convient d’adapter les engagements anciens.

Ce que la France voudrait obtenir, c’est la garantie que l’Allemagne, une fois réarmée et incluse dans l’alliance et dans l’organisation défensive européenne, ne puisse s’en détacher pour devenir la puissance militaire d’autrefois. La promesse d’aujourd’hui semble précisément un moyen d’éluder la déclaration nouvelle et autrement importante que nous attendons de Londres. Remercions l’« Economist » dont l’indépendance fait honneur à l’esprit britannique, d’avoir pris parti sur une question aussi brûlante. Nous doutons fort toutefois que la politique de Downing Street en tienne compte, même si la fraction la plus éclairée de l’opinion pense que dans l’état grave sinon désespéré où se trouve l’Angleterre, celle-ci a besoin du concours et de l’amitié du monde entier.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-04-12 – La Force de l’Opinion

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Le Courrier d’Aix – 1952-04-12 – La Vie Internationale.

 

La Force de l’Opinion

 

Deux faits s’imposent à l’attention cette semaine : le succès des Travaillistes aux élections cantonales en Angleterre et le vote de confiance obtenu par le chancelier Adenauer à Bonn après la discussion au Bundestag de la politique internationale de l’Allemagne.

 

Le Débat de Bonn

Ce débat a passé presque inaperçu des observateurs, ce qui est d’autant plus surprenant qu’on s’accorde à penser que le Chancelier dont les déclarations avaient été critiques dans son propre parti et par la presse qui lui est fidèle, semblait se heurter au sentiment de beaucoup d’Allemands. Or, non seulement la discussion a été plus calme et plus académique qu’à l’ordinaire, mais le vote de confiance accordé au Chancelier a été acquis à mains levées et, fait plus surprenant encore, l’opposition socialiste a approuvé certains articles de l’ordre du jour présenté par les démocrates-chrétiens et leurs alliés.

Il se passe à Bonn quelque chose d’analogue à ce que l’on décèle au Parlement français. Une opinion dont le sentiment était mal apprécié par ses représentants a su faire pression sur ceux-ci et modifier leur état d’esprit. Les Allemands de l’Ouest se méfient des Soviets, et tout ce qui vient d’eux leur est suspect. S’ils n’ont qu’une confiance limitée dans les Occidentaux, ils n’en sentent pas moins que leur avenir et leur sécurité sont liés aux leurs. On ne peut savoir, si les Soviets s’attendaient à une réaction aussi nette. Ce qui est sûr, c’est qu’ils en tiennent compte.

 

Les Avances de Staline

Sitôt connu le vote du Bundestag, Staline a convoqué l’ambassadeur de l’Inde à Moscou, et celui-ci à la suite de son entretien avec le généralissime, a fait entendre que l’U.R.S.S. se préparait à négocier sur des bases plus larges avec l’Occident et envisagerait même avec faveur une conversation entre les chefs d’Etat, confirmant ainsi les déclarations récentes de Staline en réponse au questionnaire envoyé par des journalistes américains. Cela, joint à la publicité donnée aux discours prononcés à l’occasion de la Conférence économique qui se tient à Moscou, fait prévoir une action diplomatique soviétique dans un proche avenir.

 

Une Controverse

Walter Lippmann, toujours en désaccord avec la politique suivie par Acheson et Truman en conclut que tous les laborieux efforts de la diplomatie américaine, au cours de ces derniers mois, tant pour rattacher l’Allemagne au Bloc atlantique et former une armée européenne, que pour conclure avec elle les accords contractuels, va se révéler inutile au moment d’aboutir « comme un voyageur qui au moment où le train va partir voit s’ouvrir sa valise et ses effets se répandre sur le quai ».

Nous permettra-t-on d’être d’un avis totalement opposé ? C’est le moment au contraire, comme le veulent Adenauer et Acheson de mettre l’U.R.S.S. devant le fait accompli – ce qui n’empêche nullement de négocier, au contraire –. Les Soviets n’en profiteront pas pour se livrer à de nouvelles menaces auxquelles il serait possible de répondre et d’ailleurs que peuvent-ils faire de plus, sinon la guerre, ce qui est, pour le moment, exclu. Ils seront obligés de dire le prix qu’ils consentent à mettre pour éviter ce qu’ils craignent manifestement plus que tout : la constitution d’une armée européenne où l’Allemagne aurait une place importante. On leur demandera, non des promesses ou des signatures, mais des actes et l’on se montrera d’autant plus exigeant que les accords entre l’Allemagne de Bonn et les Alliés se seront révélés plus solides et seront sanctionnés par les Parlements respectifs des pays intéressés.

Ajourner des projets est une chose, revenir sur des accords, une autre. Le prix des Alliés est connu : paix en Corée, traité avec l’Autriche, suspension de l’aide au Viet-Minh, élections libres en Allemagne et liberté pour l’Allemagne réunifiée d’orienter sa politique extérieure selon la volonté populaire. Si ces conditions ne sont pas remplies et que les négociations échouent, cela ne fera qu’une conférence de plus pour rien après d’autres, et la guerre tiède n’en sera pas changée.

 

Un Accord est-il Possible ?

Disons tout de suite qu’à notre avis les Soviets sont trop engagés pour faire un geste d’apaisement aussi large. Sans doute ils n’ont pas d’opinion à ménager et les volte-face ne leur coûtent guère, mais ils savent aussi que la levée du rideau de fer et un recul stratégique serait le commencement d’un repli dont l’étendue ne peut être calculée. Ils sont, qu’ils le veulent ou non, prisonniers de leur politique parce qu’ils ne peuvent compter sur une action diplomatique proprement dite qui suppose un minimum de confiance entre les partenaires. Leur signature et leur parole sont sans valeur. On demande des actes.

C’est pourquoi, nous pensons une fois de plus qu’il ne peut y avoir et qu’il n’y aura jamais d’accord entre l’Ouest et l’Est. Au surplus, nous sommes dans une année d’élections générales aux Etats-Unis et Acheson et Truman dont le mandat est moralement déjà résolu ont de bonnes raisons pour laisser à leurs successeurs la responsabilité d’un engagement de la portée envisagée. Ils se prêteront aux conversations mais laisseront à leurs successeurs le soin de conclure.

 

Les Elections Cantonales Anglaises

Les élections cantonales anglaises ont donné aux Travaillistes un succès sur lequel eux-mêmes ne comptaient pas. Six mois ont passé depuis les élections générales et le revirement de l’opinion est d’autant plus net que ces élections cantonales qui d’ordinaire portent plutôt sur des questions d’intérêt local se sont faites cette fois sur des problèmes politiques. Nous avions fait prévoir que le spectre du chômage qui s’étend en Angleterre – dont d’ailleurs ni les Travaillistes ni les Conservateurs ne sont particulièrement responsables – allait provoquer dans le pays une émotion susceptible de se traduire par une vague de fond.

Nous disions que Churchill devait regretter sa victoire et qu’Attlee qui prévoyait l’événement avait été sage de dissoudre le Parlement à temps. La partie flottante de l’opinion qui s’était décidée en octobre en faveur des Conservateurs attendait de ceux-ci un changement de politique. Or, ils n’ont rien fait que les Travaillistes n’auraient fait à leur place. Sans doute, le budget de M. Butler a réduit les subventions agricoles et engagé quelques mesures d’assainissement. Mais cela n’apportent pas à la situation de l’Angleterre des remèdes adéquats. Le péril n’est pas, comme en France, d’ordre budgétaire. Le budget britannique a toujours été en équilibre et même excédentaire en temps de paix. Si la balance des paiements extérieurs s’est améliorée en mars, cette amélioration n’est due qu’à des restrictions d’importation, sources de difficultés nouvelles. On attendait de Churchill des idées neuves, un programme hardi. Un renforcement de l’austérité est le contraire d’une solution. La preuve en a été largement faite. On ne relève un pays qu’en obtenant plus de travail et en contre-partie plus de bien-être une alimentation meilleure surtout, fut-ce au prix d’une inflation passagère. Il fallait rétablir coûte que coûte les stimulants du profit, desserrer l’étau fiscal.

Après les votes de ces derniers jours, l’autorité du Gouvernement conservateur est minée. Ses adversaires ne se presseront pas de forcer sa chute, mais il ne vivra que de sursis. De plus, le regain de confiance dans la Livre, bien modeste d’ailleurs, que le retour des conservateurs avait ranimé ne tardera pas à se dissiper. La prudence voudrait qu’on s’inclinât et qu’on passât la main, que les Travaillistes mènent jusqu’au bout leur politique. Eux au moins auront l’appui des masses à moins que la faillite n’emporte tout. Mais il serait regrettable pour le monde libre que Churchill dû céder par impuissance.

 

                                                                                  CRITON