Criton – 1953-01-31 – La Conjuration contre l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-31 – La Vie Internationale.

 

La Conjuration contre l’Europe

 

La grande offensive contre l’union européenne est à son paroxysme. Le prochain voyage de M. Foster Dulles va mettre à l’épreuve les forces en présence. Le moment est venu de faire le point.

 

La Coalition en France

C’est en France que la conjuration se montre à découvert. En première ligne du combat, c’est encore elle qui en subira les dommages. Si – ce qui est peu probable – on aboutissait à une rupture de la collaboration franco-américaine, les bénéficiaires seraient Staline d’abord, Churchill ensuite, et sans nul doute les nationalistes allemands. Les Français y perdraient, outre l’Indochine, peut-être l’Afrique du Nord, sûrement leur monnaie. Il suffit d’énumérer les risques pour évaluer l’enjeu. Mais au point où sont ici montées les passions, il est difficile de prévoir la formule de compromis qui prévaudra. La France heureusement est la patrie des Juristes.

 

Les Adversaires

On sait que se liguent ici contre l’Europe de puissants intérêts, et leur conjugaison disparate fait une majorité parmi les politiciens. Les communistes, comme c’est leur rôle en appuyant la politique moscovite feront tout pour mettre en échec une fédération européenne. Les socialistes également mais pour des motifs différents. L’Europe qu’on prépare est pour eux une Europe libérale ou tout au moins d’économie concurrentielle ; peu d’espoirs que les nationalisations s’étendent. Les politiciens y seraient mal placés pour s’emparer progressivement de l’économie par le truchement de l’Etat comme ils l’ont fait depuis un demi-siècle. Ce serait aussi l’arrêt provisoire des conquêtes sociales nécessaire pour donner aux autres partenaires européens, le temps d’avoir constitué des richesses suffisantes pour pouvoir les distribuer, au lieu d’avoir, comme en France, réparti par l’inflation, des richesses inexistantes, créé de faux revenus qui ont abouti à l’avilissement monétaire.

Les socialistes craignent aussi, non sans raison, que dans la nouvelle Europe, le rythme du travail ne doive plus s’accorder au moindre effort mais au contraire au meilleur rendement, ce qui explique qu’un grand nombre d’industriels français moyens qui vivent à l’abri du protectionnisme et la plupart des gros qui vivent à l’abri de ceux-là,  – les moins bien placés – qui protègent leurs bénéfices se sont joints à la coalition. Seules les affaires qui ont su moderniser leur outillage et abaisser leur prix de revient au niveau mondial, attendent avec faveur la constitution d’un grand marché européen de deux cent millions de consommateurs.

Mais cette coalition de communistes, socialistes et chefs d’entreprises serait encore impuissante, si ne s’y ajoutait la plus bruyante et sans doute la plus efficace des oppositions, celle des nationalistes de l’armée et de la diplomatie. L’armée qui craint qu’une fusion des forces militaires européennes ne lui enlève dans la nation le reste de prestige et d’influence qui a pu survivre à la défaite de 1940 ; la diplomatie du Quai d’Orsay qui pense en termes traditionnels comme d’ailleurs toutes les bureaucraties ; de même que Londres reconnaît que la formule division du continent et équilibre des forces antagonistes en Europe, nos diplomates ne rêvent que d’une Allemagne divisée et d’une alliance Franco-russe pour en garantir le morcellement. On se demande après cette énumération ce qui reste pour défendre l’idée européenne : peu d’hommes et peu de partis, mais quelque chose de plus fort : les faits. Et puis aussi les politiciens français seraient si consternés d’être d’accord avec leurs fidèles adversaires qu’ils finiront de diviser, pour l’honneur de leurs partis respectifs.

 

L’Article de « Life »

C’est l’article maintenant célèbre d’un magazine assez répandu aux Etats-Unis, article parfaitement vulgaire et incongru qui a donné le signal de l’attaque contre la politique des Etats-Unis. En réalité, la presse française avec plus de tact n’avait pas manqué de ridiculiser les kermesses de Chicago et de Washington à l’occasion de l’élection présidentielle. Les mœurs parlementaires et politiques dans tous les pays sont une source inépuisable de railleries trop bien fondées.

Sans vouloir à notre tour offenser les Américains, disons objectivement qu’il y a toujours eu dans leur Sénat et leur Chambre des Représentants un solide lot d’extravagants et d’énergumènes qui ont contrecarré avec une obstination stupide, tout au long du siècle, les plans souvent clairvoyants de la politique présidentielle, et que le niveau intellectuel des parlementaires américains est certainement inférieur à celui des nôtres. Mais toutes ces polémiques sont indignes de grandes nations et ne devraient pas servir de prétexte à des manœuvres politiques.

 

Le Programme de Foster Dulles

De son côté, M. Foster Dulles a mis le doigt sur la plaie en déclarant que si la communauté européenne de défense n’était pas réalisée, si France, Angleterre et Allemagne suivaient des voies divergentes, les Etats-Unis devraient réviser leur politique à l’égard de l’Europe.

Est-ce à dire que la France va de gaieté de cœur rembarquer ses troupes d’Indochine et faire faillite ? Que les Anglais retourneront au splendide isolement et se résigneront à laisser aller leur crise monétaire jusqu’à la dislocation finale du Commonwealth ? Les Etats-Unis peuvent-ils abandonner l’Asie du Sud-Est au communisme et risquer d’exposer la Ruhr à une manœuvre des Soviets ? Il faudra donc trouver une formule magique, y rallier une majorité. Plaignons celui qui en sera chargé.

 

D’autant que pour mieux compliquer les choses, l’ex-président Truman a fait dès son départ une déclaration aussi inattendue que perfide. Il a dit à la presse qu’il n’était pas sûr que les Russes aient réussi jusqu’ici à mettre au point une bombe atomique en état de fonctionner. Cette déclaration semble confirmer l’hypothèse que nous avions émise ici la semaine dernière, que les services secrets américains auraient réussi à s’emparer des documents relatifs aux constructions atomiques en U.R.S.S. et que, comme dans d’autres domaines, les Russes avaient l’outil mais qu’il n’était pas utilisable. Cette déclaration de Truman qui n’a pas été faite à la légère, est destinée à compliquer la tâche d’Eisenhower et de Dulles, car c’est la peur des Russes qui constituait le plus puissant mobile des Européens pour s’unir.

La communauté européenne de défense quand elle fut formulée par Pleven ne rencontrait pas beaucoup d’objections parce qu’on voyait les bolcheviks à huit jours d’étapes de la Mer du Nord. Plus le danger s’éloigne, plus les intérêts se réveillent, mieux chacun défend ce qu’il croit être ses avantages et son confort. Il est vrai que certains spécialistes vous diront que tout est faux chez les Soviets, même les documents les plus officiels et que personne n’y sait la vérité, pas même les responsables.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-01-24 – L’Avènement

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-24 – La Vie Internationale.

 

L’Avènement

 

Outre la série des complots et des purges qui s’allonge, l’événement du jour est l’accession au pouvoir d’Eisenhower et son discours d’inauguration. Mélange de fermeté et de prudence ; s’il ne nous apprend rien de plus que de ce qu’on pouvait attendre, il est bien équilibré pour satisfaire tout le monde, et de fait a été bien accueilli. Le nouveau Président ne se dissimule pas les difficultés. On sentait à l’entendre, sous un ton de résolution et de courage, l’appréhension d’endosser des responsabilités que peu d’hommes dans l’histoire ont pu trouver plus lourdes. On s’est d’ailleurs mépris à notre sens sur  la psychologie de l’homme, à cause sans doute du préjugé qui attribue aux militaires le goût de l’aventure et des décisions de force. L’avenir nous dira si nous nous trompons, mais du côté des principes, on verra Eisenhower intransigeant, on le découvrira dans la pratique diplomatique plus accessible aux compromis que Truman lui-même. Et un jour peut-être, reprochera-t-on à l’homme plus de faiblesses que de décisions hardies.

Réussira-t-il à vaincre cette hostilité plus ou moins nuancée qui s’est répandue dans le monde libre à l’encontre des Américains et qui rend suspects tous leurs plans même raisonnables ?

 

Les Purges en U.R.S.S. et chez les Satellites

Après le complot des médecins, la série des purges en U.R.S.S. a gagné en extension. C’est le tour d’Abakoumov, ministre de la redoutable sécurité d’Etat. Et en Ukraine, la destitution d’un bon tiers des ministres en exercices. Partout ce sont les officiels préposés au ravitaillement qui sont spécialement atteints, ce qui montre la gravité de la situation alimentaire dans toute l’Europe soumise à Moscou, et en Russie même. Les difficultés agraires sont le point le plus faible du régime.

Les hypothèses les plus diverses ont été émises au sujet de ces bouleversements dans les sphères dirigeantes. La majorité tend de plus à y voir, plutôt qu’un raidissement de la discipline, le signe d’un ébranlement profond. On se fait une idée de ce qu’il pourrait advenir si Staline qui maintient la cohérence relative du gouvernement venait à disparaître.

Un bruit assez curieux a couru qui pourrait à notre avis expliquer l’origine de la secousse : les services de renseignements américains auraient réussi à prendre connaissance des documents relatifs au développement des recherches atomiques en U.R.S.S. Le responsable russe aurait été exécuté. On conçoit l’importance que les Etats-Unis, pour l’orientation de leur politique, attachent à une connaissance exacte des progrès soviétiques dans ce domaine, et les documents en question auraient révélé les difficultés d’ordre industriel qui les entravent.

Dans un pays où les secrets sont si bien gardés, on devine la colère du Politburo devant une fuite de cette importance. Ce qui rendrait compte du désarroi des services de sécurité et la contre-attaque de Beria en mettant en cause les médecins et aussi la diversion antisémite.

 

Le Complot Nazi en Allemagne Occidentale

Autre complot, autres mœurs. Les Anglais ont arrêté à grand bruit, sept anciens nazis dans leur zone d’Allemagne ; l’activité de ces personnages était depuis longtemps connue. Elle n’avait qu’une portée assez limitée. Est-ce à dire que le souvenir d’Hitler hante à nouveau les imaginations d’Outre-Rhin ?

La renaissance rapide de l’économie allemande a certainement rendu à l’opinion un sentiment de puissance que la défaite avait écrasé. Mais conclure déjà à la nostalgie d’un passé récent est certainement excessif. On peut se demander si l’initiative des Anglais n’est pas une réponse indirecte au voyage de Churchill en Amérique, une manière d’ébranler l’opinion américaine sur les possibilités d’une coopération avec l’Allemagne, et surtout de rendre plus difficile la réalisation d’une fédération européenne dont les progrès, même modestes, effraient Londres.

En tous cas, le chancelier Adenauer a accusé le coup qui rendra plus difficile la réalisation de ses buts politiques. En fin de compte, il n’est pas mauvais qu’exagérée ou non, une renaissance de l’esprit nationaliste en Allemagne ait été mise en relief. Cela pourrait faciliter et non entraver l’accord sur les traités en suspens en obligeant les Allemands à ne pas trop appuyer leurs exigences. La démocratie allemande est et demeurera longtemps fragile. Elle ne se fortifiera pas en suivant les inspirations nationalistes, mais en acceptant le possible et le raisonnable, en donnant à ses anciens adversaires des garanties concrètes et inaliénables, dût l’amour-propre national en souffrir. Le passé demeure, et les fautes doivent être payées équitablement.

 

Les Difficultés de Naguib

Les événements d’Egypte sont fort intéressants à suivre. Le général Naguib qui au début se défendait de devenir un dictateur, en a pris bientôt toutes les méthodes. Il s’érige en fait en maître sans contrôle du pays pour trois ans. Il y a là une logique permanente du pouvoir personnel. Comme nous l’avions vu au lendemain du coup d’état, le pouvoir de Naguib paraissait très contesté : d’un côté par l’hostilité des partis politiques, tous sans exception ; de l’autre par une fraction importante de l’armée qui l’avait aidé à détrôner Farouk. C’est contre ces deux ordres d’ennemis qu’il a monté un complot pour les abattre ensemble. Après une vaine tentative d’accord avec le Wafd, il l’a décapité en la personne de Serag El Din qui avait remplacé Nahas à la tête du parti, et les trop ambitieux colonels ont fait partie de la même exécution.

La popularité de Naguib qui est forte sur les masses suffira-t-elle à le maintenir ? Ces masses en Egypte sont sans guide et le plus souvent sans volonté. Naguib a cependant réussi à remporter un succès politique d’importance en ralliant à son projet d’indépendance soudanaise les quatre partis du Soudan, y compris ceux qui jusqu’ici s’appuyaient sur l’Angleterre. Londres en a éprouvé une vive déception, non dissimulée d’ailleurs, et l’accord anglo-égyptien qui paraissait possible est à nouveau compromis.

Les Anglais ont en Egypte nombre d’atouts et, s’ils abandonnent l’espoir de s’entendre avec Naguib, ils peuvent lui susciter bien des difficultés à l’intérieur. D’ailleurs, la situation politique en Orient reste très instable même lorsqu’elle paraît solide. On sait ce qui s’est passé en Jordanie. Voici qu’en Syrie, au lendemain du voyage du colonel Chichakli au Caire, le régime de cet autre dictateur est de nouveau menacé. Un coup d’Etat préparé par les réfugiés Syriens au Liban aurait échoué de peu à Damas, et la guerre civile serait susceptible de se rallumer. Il n’est pas difficile d’imaginer que les mains occidentales ne manquent pas d’attiser le feu.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-01-17 – Ascension et Déclin

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-17 – La Vie Internationale.

 

Ascension et Déclin

 

Deux faits dominent l’actualité : la crise du communisme soviétique illustrée par la Conférence économique de Prague et le complot des médecins à Moscou ; le raidissement de la politique des Etats-Unis après le voyage de Churchill et les déclarations du sénateur Wiley. Après huit années d’une lutte incertaine, la période historique de la prépondérance américaine commencée à Hiroshima s’affirme. Le bolchévisme au contraire, à l’apogée de sa puissance à Postdam, semble entré dans la phase du déclin dont nous avons noté les symptômes ici depuis longtemps.

 

La Crise du Monde Communiste

La crise économique qui ébranle les pays d’Europe orientale soumis à Moscou est encore plus grave qu’on ne pensait. Désordre partout : dans les collectes des denrées agricoles dans la répartition sur les marchés ; absentéisme et relâchement dans le secteur industriel, impuissance des fonctionnaires – chefs d’entreprises, résistance passive de la population, sous-alimentation générale. Le système d’organisation collectiviste a fait une faillite que la convocation en toute hâte d’une conférence économique à Prague entre dirigeants soviétiques et sous-ordres satellites souligne.

Les réformes pressent. Mais quand  un régime dure depuis bientôt huit ans et qu’au lieu d’améliorer peu à peu son fonctionnement, il s’enfonce chaque jour dans le désordre, il y a peu d’espoir qu’il s’amende jamais. Il peut même arriver au point de rupture. Mais les états modernes autoritaires, grâce à la supériorité d’armements de leur police, ont reculé les limites du tolérable. En d’autres temps, une révolte paysanne aurait déjà mis fin à ces dictatures odieuses.

 

Le « Complot » des médecins

Ce qui se passe en Russie est aussi fort curieux. En accusant les plus célèbres médecins de l’U.R.S.S. d’avoir contribué à abréger les jours de tant de personnalités dont la mort avait paru suspecte, le Kremlin avoue ses propres crimes. On a dit partout qu’il s’agissait là d’une manœuvre de politique extérieure destinée à rallier l’opinion des pays où l’antisémitisme demeure, et à favoriser un rapprochement avec les pays arabes hostiles à l’Etat d’Israël.

Cela est exact, encore que secondaire. Le complot des médecins est surtout l’éclatement en surface d’une lutte d’influence acharnée dans les profondeurs du Politburo qui tourne autour de la succession de Staline. Il se pourrait que pour discréditer certains personnages, leurs adversaires aient fait circuler la liste de leurs victimes ; pour se défendre, ceux-là n’ont pas hésité, selon la tradition du bolchévisme, à rejeter sur des boucs émissaires Juifs par surcroît, les responsabilités qu’on leur attribuait. On se demande d’ailleurs qui cela peut tromper ? L’assassinat de Jdanov n’a jamais fait de doute nous en avions nous-mêmes ici informé nos lecteurs, tant l’événement était prévu.

Mais le fond du drame est ailleurs : la rivalité de l’armée et du régime n’a jamais diminué d’intensité à Moscou et nous avons signalé plusieurs fois le nombre élevé de décès d’officiers supérieurs encore jeunes, une cinquantaine en moyenne ces dernières années. Il est probable que ces disparitions ont provoqué des réactions. Quoi qu’il en soit, on peut compter l’événement comme un signe d’ébranlement intérieur.

 

Difficultés Economiques en U.R.S.S.

A la base, ce sont les difficultés économiques qui minent le régime. Le mécontentement, comme l’on dit, est général en U.R.S.S.

Les colonnes des journaux réservées aux plaintes des citoyens, si atténuées qu’elles soient, donnent une idée suffisante de la diversité et de l’étendue des griefs. Mauvaise qualité des biens de consommation, laideur et malfaçon des articles d’habillement qui sont à la fois chers et de mauvais goût, à tel point qu’ils restent dans les magasins d’Etat. Mauvaise organisation des transports, irresponsabilité de la bureaucratie, denrées périssables impropres à la consommation, on retrouve toutes les tares reprochées au régime Tsariste aggravées par l’omnipotence de l’Etat soviétique. Mais ce qui domine, c’est l’indifférence et l’apathie des jeunes générations à l’égard du régime, et l’absence de soutien populaire.

 

L’Echec de M. Churchill

Le voyage de M. Churchill aux Etats-Unis a été un échec plus complet encore que nous ne l’avions pressenti. Le vieux leader est loin d’avoir trouvé l’accueil d’autrefois et même celui de l’an passé, déjà assez froid. S’il avait encore quelque illusion sur la renaissance d’un « partnership » entre l’Amérique et l’Angleterre, il devra y renoncer.

Les Etats-Unis de 1953 n’entendent partager avec personne la direction du monde libre et les responsabilités qui en dérivent. Et ils sont décidés à exiger par tous les moyens en leur pouvoir la réalisation des mesures qu’ils estiment indispensables à la sécurité collective, comme la communauté européenne de défense.

L’avertissement lancé par le sénateur Wiley à la France et à l’Allemagne d’avoir à régler leurs différends et à ratifier sans délai les traités déjà signés est certainement un avis inspiré par les chefs de la nouvelle Administration. Les récentes décisions du nouveau Gouvernement français à la suite des entretiens avec M. Bonnet, ambassadeur à Washington, montrent qu’on a compris à Paris que la politique de M. Schuman devait être poursuivie et accélérée, sous peine de sanctions financières que la situation de la France ne peut supporter.

Une pression a dû être également exercée sur l’Angleterre pour qu’elle cesse de se réfugier dans un isolement périmé et participe de façon ou d’autre à l’armée européenne. Le ballon d’essai lancé par le maréchal Montgomery – inclusion de 3 divisions anglaises dans la communauté européenne de défense – bien que désavoué officiellement est à une collaboration avec l’Europe la preuve que Londres se résignera.

Le raidissement de la politique des Etats-Unis peut être interprété comme une manifestation de l’influence des Taftistes qu’Eisenhower devra ménager. Il s’accorde bien aussi avec une certaine brutalité dont la diplomatie américaine est coutumière. Mais surtout (et c’est ce que Churchill a eu tort de ne pas considérer), il est clair que la nouvelle administration, au moment de s’installer, ne peut pas donner devant partisans et adversaires une impression de faiblesse … Il est au contraire indispensable de s’affirmer d’emblée, et de donner à la nation un sentiment d’autorité, de décision et d’énergie pour fortifier la confiance.

Il est probable que cette lueur d’impérialisme s’étendra par la suite, et qu’après des affirmations un peu dures, on en viendra à rechercher des compromis. Cependant, il ne faut s’y tromper. L’Angleterre comme la France ont, par la faute de leur position intérieure, affaibli à tel point leur position dans le monde qu’elles n’y pourront prétendre désormais qu’à un rôle subordonné.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-01-10 – Déviationnismes

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-10 – La Vie Internationale.

 

Déviationnismes

 

Il est assez singulier que ni la presse, ni la radio française n’ait fait mention de l’important discours diffusé de M. Eden où, avec une ironie particulière, il raille le désir manifesté par Staline dans la récente interview de mettre fin à la guerre de Corée après avoir rejeté les propositions indiennes. Et Eden a ajouté qu’une rencontre avec Staline ne serait pas raisonnable dans les circonstances présentes. Quant au risque de guerre, a-t-il dit, il n’a pas diminué parce que les Soviets ont renoncé à la domination du monde, mais parce que nous sommes plus forts. Voilà nos munichois du Quai d’Orsay nettement avisés. Ils pourront en informer les burgraves du parti radical.

Ce qui est intéressant dans ce discours d’Eden, c’est qu’il est destiné à appuyer les démarches de Churchill auprès d’Eisenhower. Le vieux leader a fait assaut d’amabilité, peut-être trop ostensiblement, auprès de la presse et des notabilités américaines. Il a flatté l’anticommunisme du public. Ayant beaucoup à demander, il a mis l’accent sur les points d’accord entre les deux pays anglo-saxons.

Une extrême fermeté à l’égard du bolchévisme est un point bien acquis dans la future politique anglo-américaine. Il faudrait que Staline offre de très larges concessions et les plus sérieuses garanties pour que ses paroles puissent être prises en considération. Churchill a eu à sa coutume un mot malheureux qui a gâté toutes ses habiletés. Il a fait entendre qu’il préférait que la guerre de Corée dure plutôt que de voir s’étendre le conflit. Les combattants et leurs familles ont trouvé le propos un peu désintéressé. Il est curieux d’ailleurs combien l’opinion américaine est restée méfiante à l’égard des Anglais, surtout quand il s’agit d’un homme qu’ils admirent, comme Churchill, et dont du même coup, ils redoutent l’habileté.

 

Les Progrès de la Solidarité Occidentale

Ces étincelles ne doivent pas cependant dissimuler les progrès de la solidarité occidentale depuis que la nouvelle administration américaine est sortie de la phase de gestation. On l’a vu à l’O.N.U. dans l’affaire Tunisienne et Marocaine, et surtout à Tunis et à Fez, dans l’attitude des monarques hésitants. Ce n’est pas sans avertissement sérieux de Washington que Sidi Lamine a signé les décrets de réformes. La menace du communisme international, le terrorisme africain aussi bien arabe en territoire français que noir au Kenya en colonie britannique, le développement du nationalisme en Moyen-Orient, la floraison de dictatures militaires en terre musulmane, les progrès du Péronisme en Amérique Latine, autant de menaces contre la puissance des pays du Pacte Atlantique auxquelles il est nécessaire d’opposer un front commun.

Il n’y a pas très longtemps que M. Gross à l’O.N.U. donnait au nom des Etats-Unis ce qui pouvait être pris pour des encouragements par l’Istiqlal et le Néo-Destour, pas très longtemps non plus que les Américains jetaient le blâme sur la politique anglaise en Perse et donnaient à Mossadegh l’impression qu’il pouvait jouer sur les divergences entre Anglais et Américains et sur les rivalités des grandes compagnies pétrolières. L’Orient est tellement habitué à spéculer sur les antagonismes des Occidentaux qu’il faut des faits évidents et réitérés pour qu’il croie à leur solidarité.

 

Vers une Solution du Conflit du Pétrole Persan

Nous avions dit au début de la querelle anglo-persanne du pétrole qu’il faudrait une longue patience avant qu’une base d’accord soit trouvée. Il semble que nous soyons au terme de cette longue attente, de ces ruptures, reprises, évanouissements (au propre et au figuré) de la politique Mossadegh.

Mossadegh a perdu, et les Anglais ont eu raison de s’obstiner. Le jeu du premier persan ne pouvait réussir que si la fermeture des raffineries d’Abadan n’entraînait dans le monde une pénurie de pétrole. Or, le pétrole est présentement en surproduction et les grandes sociétés ne sont nullement pressées de voir couler à nouveau ce flot supplémentaire.

Néanmoins, le plan américain entériné par les Anglais et qui prévoit un arbitrage rendra à la Perse une solvabilité qu’il était grand temps pour elle de recouvrer. Artificielles ou spontanées, les manifestations pro-communistes se multipliaient à Téhéran et les Etats-Unis ont grande hâte à remettre le pays sur pied. Beaucoup de persans sont du même avis.

 

Changement de Politique Alimentaire en Pologne

La crise alimentaire dans les pays satellites de l’U.R.S.S. a atteint des proportions telles que les dirigeants communistes apeurés parlent de « demi famine » (Geroë, en Hongrie, dans son dernier rapport) et qu’en Pologne, du jour au lendemain, une véritable révolution s’est produite dans le régime des prix et des salaires. D’un trait de plume, le rationnement a été aboli, les taux du marché officiel alignés sur ceux du marché noir c’est-à-dire relevés de près de 50 pour cent, taux atteint pour la farine, le charbon et le savon doublent tout simplement. En contre-partie, les salaires sont élevés de 12 à 40 pour cent, les allocations de 20, les pensions de 25 à 40. Reste à savoir si les travailleurs trouveront leur compte dans cette valse arithmétique, et si le marché noir ne va pas prendre le large et défier l’officiel suivant les mauvaises habitudes contractées naguère en pays capitalistes.

S’il y a encore en France et parmi nos lecteurs des esprits que le snobisme d’extrême gauche n’a pas contaminés, ils goûteront cet aveu contenu dans les motifs du susdit décret pris en conseil des ministres à Varsovie.

« Le rationnement des produits de premières nécessité a empêché la liberté d’achat et en conséquence réduit les stimulants économiques qui poussent à la productivité du travail, et du même coup abaissé le niveau de vie de la classe laborieuse. Il a causé le gaspillage, augmenté le coût de la production et donné lieu à des transgressions commerciales (euphémisme pour marché noir) ».

Je ne sais si la purge et la corde attendent pareils propos. A notre avis, ce n’est plus du déviationnisme, mais du tête-à-queue.

 

Méthodes Economiques en Pays Totalitaires

Ce qu’il y a de plus frappant dans ces méthodes et ces propos, c’est qu’ils se contredisent périodiquement. Un jour on institue le rationnement en Pologne ; on l’abolit peu après en Hongrie ou inversement après d’inutiles expériences.

Même incohérence dans la politique des prix. En Russie, en Roumanie, c’est le système de la baisse des prix qui accompagne une lessive monétaire de l’ordre de 90%. En Pologne c’est au contraire la hausse des prix qui s’accorde avec le maintien ou l’accroissement de la masse monétaire. Mais nous n’avons rien compris à ces opérations si nous ignorons que les grands responsables de tant de malheurs ne sont autres que les intempéries.

C’est curieux comme dans les pays totalitaires les conditions atmosphériques s’acharnent sur les récoltes. La Yougoslavie a eu deux sécheresses consécutives et la population n’a été sauvée de la famine que par le blé américain. En Hongrie, à la sécheresse s’est ajoutée la gelé printanière sans parler des doryphores semés par les avions américains. Il y a mieux : à l’autre bout du monde, en Argentine, l’agriculture du général Perón a été ruinée par la sécheresse et l’on a dû rationner la viande au pays du corned-beef. La Providence ne favorise pas les pays totalitaires et les abreuve de calamités. Elle a peut-être ses raisons.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-01-03 – En l’Absence de la France

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-03 – La Vie Internationale.

 

En l’Absence de la France

 

En cette fin d’année, les déclarations de Staline à un journaliste américain, et le départ anticipé de Churchill pour les Etats-Unis ont donné à l’actualité un certain relief en cette période ordinairement calme.

 

Les Déclarations de Staline

Ce n’est pas la première fois que Staline s’adresse aux dirigeants américains par les voies de l’interview ou du questionnaire. On n’a pas remarqué que ces manifestations avaient lieu lorsque, sur le terrain proprement diplomatique, l’U.R.S.S. venait de décevoir l’opinion internationale par un refus ou un veto.

Cette fois-ci, c’est au lendemain du rejet des propositions indiennes d’un règlement en Corée. A toujours se dérober aux tentatives de compromis ou d’apaisement, la diplomatie soviétique risquerait de lasser ses partenaires, et l’U.R.S.S. veut au contraire éviter qu’on abandonne tout espoir de conversation avec elle.

En sortant de son silence, Staline est sûr de ranimer l’intérêt, et de faire renaître une attente sans cesse découragée mais tenace. Bien qu’il ait fait pressentir une entrevue possible avec Eisenhower et un règlement conditionnel de la guerre de Corée (sans doute pour prévenir les initiatives du nouveau Président), ces déclarations ont rencontré un scepticisme unanime qui marque bien le discrédit où l’U.R.S.S. est tombée.

 

Le Voyage de Churchill aux Etats-Unis

Churchill de son côté n’a pas voulu attendre que les plans américains soient au point pour rencontrer Eisenhower. Il espère toujours ressusciter l’ancienne « Partnership » du temps de guerre qui assurerait à l’Angleterre et au Commonwealth une place prépondérante dans l’Alliance Atlantique.

Le moment est particulièrement opportun. La France est sans gouvernement. On ignore si sa politique extérieure ne va pas subir de changements majeurs. Dès lors, Eisenhower peut être enclin à douter d’une collaboration efficace avec notre pays. Chaque crise ministérielle et particulièrement celle-ci renforce ce sentiment si cruellement exprimé par un journaliste français de retour des Etats-Unis : « On ne nous prend pas au sérieux ».

Il est certain qu’au moment où va se décider l’orientation de la nouvelle Administration républicaine aux Etats-Unis, il est plus que fâcheux que la France n’ait ni ministre des Affaires étrangères, ni politique définie. Il est de bon jeu que Churchill profite de l’occasion sans délai. Remportera-t-il de grands succès de sa mission ? Nous en doutons. Les sujets les plus pressants comme le relèvement du prix de l’or qui renforcerait la position du Sterling ne trouvera pas d’écho favorable. Eisenhower est délibérément hostile à toute mesure qui impliquerait une dévaluation du Dollar. En politique pure, ni lui-même, ni Dulles, ne veulent d’immixtion anglaise trop précise dans les affaires du Pacifique, de Chine et de Corée. Dans le domaine économique, l’Administration républicaine paraît hostile au renchérissement des matières premières qui accroîtrait les ressources du Commonwealth, mais qui pèserait sur les prix de revient aux Etats-Unis. Eisenhower s’est fait le champion du maintien du pouvoir d’achat du Dollar.

Un point cependant où la position de Churchill paraît forte : s’il offrait une collaboration plus précise de l’Angleterre aux projets d’union européenne auxquels les Etats-Unis tiennent beaucoup. L’Angleterre est favorable au traité de défense européenne et à la reconstitution de l’armée allemande parce que les grosses dépenses que le gouvernement de Bonn  devrait assumer pour s’armer freineraient l’expansion économique de la République fédérale dont le rythme accéléré effraie les Anglais. La clef de la ratification des traités de Bonn et de Paris est à Londres, car les Français ne s’engageront que sur garanties de l’Angleterre. C’est pour Londres un atout majeur.

 

Après la Session de l’O.N.U.

Le rideau est enfin tombé sur la session de l’O.N.U. Il était temps. Cette institution qui se propose de former une opinion internationale et d’unir les peuples pour la compréhension mutuelle et la paix évolue de plus en plus en sens contraire. Les Etats-Unis qui en ont fait leur œuvre le ressentent péniblement. On voit se former des blocs qui cherchent à faire une politique propre pour lutter contre l’influence et les intérêts des blocs adverses. Au cours de la dernière session, le bloc arabo-asiatique a pu se cimenter contre la politique française en Afrique du Nord. On voit se souder un bloc latino-américain qui ne tardera pas à s’affirmer dans un futur débat où il défendra des intérêts communs contre les puissances dirigeantes du bloc atlantique. Et le bloc soviétique en tirera grand profit pour sa propagande.

 

Le Vote en Faveur des Nationalisations

Récemment, les Etats-Unis n’ont pu empêcher le vote d’une motion qui reconnaît aux petites nations plus ou moins sous développées le droit de nationaliser leurs ressources naturelles : l’exemple de Mossadegh ne les a pas découragés. Ainsi tout investissement étranger, et américain en particulier, serait à l’avenir menacé d’éviction chaque fois qu’un dictateur décrèterait que les intérêts étrangers doivent céder au droit de l’Etat. C’est un coup dur pour la politique des Etats-Unis.

En Amérique Latine, le Péronisme fait tache d’huile. La Bolivie a nationalisé ses mines d’étain ; le Chili pourrait en faire autant pour le cuivre, et le Vénézuela a bien failli suivre pour le pétrole et le fer. Comme les Etats-Unis seront de plus en plus tributaires de l’extérieur pour leur approvisionnement à mesure que les ressources de leur propre sol s’épuisent, on prévoit à quelles difficultés les Américains vont se heurter si le mouvement s’amplifie. Il n’y aura plus un coin du monde en dehors de l’Amérique du Nord où les grandes compagnies américaines pourront s’installer sans risque.

Politique mise à part, cela est fâcheux pour l’avenir des pays dépourvus de capitaux et que le point IV du Plan Truman avait pour but d’aider à tirer profit de leurs ressources naturelles. L’exemple particulièrement désastreux de la Perse et de la décadence économique de l’Argentine auraient dû tempérer les ardeurs nationalistes. Mais ici, comme ailleurs, l’idéologie est plus forte que l’intérêt. C’est ce qui fait la force du communisme. Le nationalisme des dictateurs devient un atout dans son jeu.

 

Anecdote

Cependant, on se prend à douter du bon sens des hommes quand on voit entre autres dans quel état de misère économique et morale la dictature soviétique a plongé des pays autrefois prospères comme l’Allemagne orientale, la Hongrie, la Tchécoslovaquie où la nourriture manque aujourd’hui là où de larges excédents de produits alimentaires étaient exportés. En Allemagne orientale et en Tchécoslovaquie, les ouvriers sont obligés de quitter leur travail pour faire la queue afin de toucher des pommes de terre sur les terres mêmes qui en fournissaient à toute l’Allemagne alors que dans la zone de Bonn, qui en produisait peu, elles abondent. Un fait de ce genre en dit plus long que toutes les statistiques sur la capacité d’organisation et les méthodes de production des maîtres du Kremlin. Mais cela n’empêchera pas l’U.R.S.S. de demeurer pour beaucoup la patrie des travailleurs.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1952-12 27 – Gouverner, c’est Prévoir

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Le Courrier d’Aix – 1952-12-27 – La Vie Internationale.

 

Gouverner, c’est Prévoir

 

On pouvait prévoir dès la fin de l’année dernière que la menace soviétique serait plus pressante en Asie qu’en Europe. Deux faits cependant avaient détourné l’attention de Washington vers le théâtre européen : la présence d’Eisenhower à la tête du Nato et les démêlés de Truman avec Mac Arthur, et plus généralement la rivalité entre l’Administration démocrate et l’opposition républicaine qui avait toujours donné la priorité au théâtre d’opérations asiatique. Sous la pression des faits, la tendance apparaît plus claire, et c’est en Asie que l’effort pour contenir l’impérialisme rouge va se prononcer.

 

Le Plan Américain en Asie

C’est, outre la Corée où une nouvelle stratégie se prépare pour le printemps prochain, l’Indochine qui devient pour les Etats-Unis la préoccupation numéro deux. La déclaration du Nato en fait foi. La France épuisée par une lutte qui avec les moyens actuels apparaît sans issue va sans doute recevoir les moyens de dominer son adversaire. On a fait état d’un plan révélé dans le « New York Herald Tribune », par les frères Alsap. Les Français enverraient en Indochine deux divisions de plus que les Américains équiperaient. Une aide militaire et financière accrue considérablement viendrait soutenir cette force supplémentaire. En contre-partie, la France souscrirait au plan de communauté de défense européenne avec la participation allemande, achèverait d’accorder aux Etats associés d’Indochine l’indépendance promise, tandis que les Etats-Unis s’emploieraient afin que la situation en Afrique du Nord évolue pacifiquement en faisant pression sur les pays arabes, en ne soutenant plus les nationalistes du Maroc et de Tunisie. En gros, il semble bien que telles soient les intentions de l’Administration Eisenhower.

D’autre part, les déclarations du général Chase, assistant militaire auprès de Chang-Kaï-Chek à Formose, laissent prévoir que l’armée chinoise du Maréchal serait mise en mesure de débarquer sur le continent au cours de 1953 pour détourner le Gouvernement de Pékin des frontières du Tonkin en rallumant la guerre dans les provinces du Sud, ainsi on espère rétablir l’équilibre des forces en Asie, sauver de la conquête communiste les riches provinces de l’Asie du Sud-Est et peut-être forcer les Soviets et les Chinois à conclure la paix en Corée. Bien des difficultés restent à résoudre, tant politiques que militaires, pour que des objectifs aussi ambitieux soient atteints.

 

La Stratégie du NATO

On a beaucoup discuté des résultats de la réunion des Ministres du Nato. Malgré l’opposition du général Ridgway dont la tâche est de renforcer la défense européenne, il ressort clairement que les pays européens, l’Angleterre surtout ne voient plus qu’il est urgent d’accroître l’effort militaire en Europe au rythme précédemment prévu.

Churchill n’a pas hésité à étaler le réarmement de l’Angleterre, mettant l’accent sur la nécessité d’améliorer la qualité et l’équipement des effectifs plutôt que de les accroître. Certes, l’armée européenne n’est pas en mesure actuellement de repousser un assaut soviétique, mais cet assaut apparaît de moins en moins probable dans le proche avenir. Les difficultés des Russes dans les pays satellites se sont considérablement accrues. Une guerre lancée avec des arrières si peu sûrs n’est pas concevable.

D’autre part, comme nous l’avons fait remarquer depuis longtemps, les armes nouvelles ont modifié les données stratégiques. Les grosses concentrations de troupes seraient demain trop vulnérables dans l’étroit espace entre la Méditerranée et la Mer du Nord, pour pouvoir opérer en masse. L’avenir militaire est aux formations dispersées techniquement très entraînées, dotées d’une grande puissance de feu à longue portée. Des forces nombreuses seraient plutôt nécessaires sur les arrières pour annihiler l’action d’éventuels parachutistes, protéger les aérodromes et les communications. En outre, une force aérienne considérable serait indispensable pour fermer la route aux assaillants de l’air. Ces indications sommaires suffisent à montrer que la stratégie Atlantique est en pleine révision tout comme celle du Pacifique et que des décisions dans ce sens seront prises au printemps quand Eisenhower enverra ses représentants.

 

Le Réarmement Allemand

Il apparait de plus en plus évident (et les entretiens de Draper, futur ambassadeur à Bonn avec le chancelier Adenauer le prouvent) que l’intégration d’une armée allemande au système de défense est inévitable et prochaine. Les Américains tâchent en ce moment de forcer à un compromis l’opposition socialiste et son chef Ollenhauer avec le Chancelier pour tourner les difficultés soulevées par la sentence redoutée de la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe.

Malgré l’apparente impasse, nous n’avons jamais douté que la discipline germanique finirait par trouver les moyens d’une action nationale commune à tous les partis. Comme tous les Français, nous ne voyons pas sans appréhension la résurrection, même sous forme intégrée, de la Wehrmacht. Au risque de nous répéter, vainement sans doute, nous nous étonnons qu’au cours de tant de débats, personne n’ait posé la question sous son véritable jour, ni les ministres responsables, ni l’opposition pourtant fertile en arguments. La participation allemande à l’armée qui doit défendre l’Europe est une nécessité présente contre laquelle rien ne prévaudra, si les circonstances demeurent ce qu’elles sont. Inutile d’en douter.

D’autre part, cette formation allemande, même si elle se trouvait en fait la plus forte de la coalition, ne présente aucun danger pour les autres nations européennes, tant qu’une armée anglaise et une armée américaine seront stationnées en Europe. Toute l’attention des négociateurs devait s’attacher à ce qui se passerait après. Imaginons que d’ici peu d’années, à la suite d’événements graves en Russie même, ou dans les pays qu’ils occupent, l’Europe soit libérée, l’Allemagne réinstallée dans ses frontières, Anglais et Américains n’auraient rien de plus pressé que de rentrer chez eux. Il resterait en Europe une armée européenne où les Allemands seraient en fait la force prépondérante. Tous les dangers que nous avons connus ne manqueraient pas de réapparaître. Pense-t-on, en particulier, que la Sarre alors ne ferait pas retour au nouveau Reich ?

On n’aurait dû consentir à la reconstitution d’une force militaire allemande qu’à titre provisoire et pour le temps où les Anglo-Saxons demeureraient en Europe continentale. Ces derniers auraient dû s’engager à réduire cette force, le danger passé, à un niveau assez bas pour qu’elle ne puisse jamais redevenir menaçante. De plus, si les mesures de recrutement militaire en Allemagne avaient eu ce caractère essentiellement provisoire, on aurait pu détourner le conflit avec la Cour de Karlsruhe, qui aurait trouvé le moyen juridique d’accorder la constitution fédérale avec une mesure temporaire née d’un état de danger exceptionnel.

Au lieu d’envisager un avenir lointain sans doute mais certain, et un péril non moins clair, on s’est battu sur des principes, on a polémiqué contre l’inévitable. Il y a là une lourde responsabilité dont on ne semble  pas s’être avisé. Est-il trop tard pour y songer ?

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1952-12-20 – Tournant

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Le Courrier d’Aix – 1952-12-20 – La Vie Internationale.

 

Tournant

 

Le rejet final de la proposition indienne sur le rapatriement des prisonniers de Corée par le Ministres de Pékin Chou-en-Laï met un terme aux interminables pourparlers d’armistice. Après les vaines négociations du Palais Rose, les quelques 280 séances de discussion infructueuse du traité de paix autrichien et le silence du Kremlin sur la note alliée concernant les élections libres en Allemagne, on ne peut que reprendre le leitmotiv de ces chroniques depuis tant d’années : « Il n’y aura jamais d’accord entre Moscou et l’Occident ».

 

La Réaction Internationale au Refus de Pékin

Cependant, de toutes les fins de non-recevoir opposées par les communistes, celle-ci a produit la plus fâcheuse impression sur toutes les Nations libres, même celles qui, comme l’Inde et l’Indonésie, maintenaient jusqu’ici la balance égale entre les deux camps. Le Pandit Nehru en particulier n’a pas caché sa déconvenue. Son projet de compromis avait été laborieusement préparé et il avait laissé entendre lui-même que Pékin avait prêté à ses suggestions une oreille favorable. On y croyait si bien que la délégation américaine à l’O.N.U. n’avait accepté la proposition indienne qu’après hésitation, craignant que la position des Etats-Unis ne soit compromise par un piège subtilement tendu.

Une fois de plus, nous voyons la politique du Kremlin complètement insensible aux réactions de l’opinion mondiale. Personne ne peut plus douter que, pour Moscou, tout au moins, les pourparlers de Pan Mun Jon n’ont été qu’un moyen de prolonger la guerre à peu de frais. Il est possible que les Chinois, après avoir organisé cette mise en scène avec les Russes pour se donner le temps de réorganiser leurs forces, aient eu à la longue le désir de sortir d’affaire, ce qui expliquerait le refus immédiat de M. Vichinsky d’accepter et même de discuter la proposition indienne, tandis que Pékin ne s’est prononcé qu’au bout de plusieurs semaines. Les Chinois se rendent bien compte que l’aide militaire russe leur est indispensable pour résister à une action américaine et qu’ils sont engagés dans une lutte qui les met à la merci de leurs maîtres soviétiques.

Un des objectifs du président Eisenhower, peut-être l’essentiel, sera de trouver le moyen d’enfoncer un coin dans l’alliance de Pékin et de Moscou. Reste à savoir si les Chinois veulent se dégager et surtout s’ils le peuvent. Si habile que soit un diplomate occidental, il ne saurait aisément se pénétrer de la mentalité des asiatiques pour les forcer à une décision. Le général Mac Arthur plus familier que quiconque avec l’Extrême-Orient a-t-il vraiment la clef d’une solution ? Son entrevue avec Eisenhower a eu lieu ; elle semble avoir été sérieuse. Nous ne saurons rien, bien entendu, des déterminations qui pourraient en sortir avant que le Président élu n’entre lui-même en action.

 

Nouvelle Phase

A certains indices néanmoins, on conjecture que les relations entre l’Orient et l’Occident vont entrer dans une nouvelle phase ; la fin des pourparlers d’armistice a clos celle où l’on se posait seulement la question : que va faire Staline ? On se demande désormais : que va faire Eisenhower ? L’initiative changera de camp dans la guerre froide comme en 1942 dans l’autre.

 

L’Etat-Major Diplomatique

Parmi les mesures d’organisation de la nouvelle Administration américaine, l’une des plus significatives est la réforme de l’Etat-major civil qui a pour fonction d’établir les plans de la politique extérieure. On se rappelle que Truman, au lendemain de la guerre de Corée, avait, pour mieux coordonner une diplomatie jusque-là dispersée et flottante et souvent contradictoire, institué le S.S.C. (National Security Council) qui fut le « brain trust » du Département d’Etat. La politique d’Acheson a tiré bénéfice de cette organisation, mais Eisenhower trouve son action encore trop lente et trop bureaucratique. Il se propose d’instituer à la place un « National Policy Planning Staff » composé de ses conseillers immédiats et de diplomates et spécialistes dont la compétence est consacrée comme l’ambassadeur Kennan récusé par Staline. La politique des Etats-Unis pourra ainsi se mouvoir et décider avec une rapidité qu’exige l’état d’hostilité latente avec ses adversaires, seul moyen pour ressaisir l’initiative qu’Acheson n’avait pas réussi à conquérir. On voit d’ailleurs déjà se dessiner les grandes lignes d’une nouvelle politique, non pour briser avec l’ancienne, mais au contraire pour la réaliser mieux.

 

Les Projets Américains

Plus que jamais, les Etats-Unis insisteront pour que se fasse l’unité européenne ; on ne révisera pas les accords de Bonn et de Paris, comme les Français et les Allemands le souhaitaient. Ce serait perdre du temps et sans doute pour ne pas faire mieux.

Les soubresauts de l’opinion des partis à la Chambre française et l’imbroglio de la crise constitutionnelle à Bonn ont montré qu’à reprendre des pourparlers déjà si difficilement conclus, on risquerait de n’en jamais finir et de plus d’irriter les antagonismes. On s’entendra par nécessité en agissant, quitte à modifier ce qui se révèlera inviable. En contre-partie, on voit déjà que les Etats-Unis sont disposés à donner à la France, non seulement les apaisements et les garanties qu’elle souhaite, mais un appui permanent et non plus intermittent pour l’aider dans des difficultés dont on reconnaît l’ampleur et le caractère collectif.

 

Les Résolutions du N.A.T.O. et de l’O.N.U.

La déclaration des ministres réunis au NATO au sujet de l’Indochine montre qu’on s’engage dans la voie d’une solidarité atlantique pour soulager la France dans sa tâche en Asie.

L’attitude particulièrement conciliante de la délégation américaine dans les débats de l’O.N.U. sur la Tunisie et le Maroc, attitude qui contraste avec les dispositions antérieures, prouve qu’on est disposé à Washington à sacrifier les préjugés anti-colonialistes et la complaisance aux visées nationalistes arabes au maintien de l’ordre en Afrique du Nord, et que l’autorité française ne sera plus sapée par des manœuvres sans lesquelles le Néo-Destour et Istiqlal n’auraient jamais osé passer à l’action directe. Il est probable même que la politique américaine à l’égard du Moyen et du Proche-Orient sera plus nette et qu’une pression sérieuse sera exercée sur les apprentis dictateurs arabes pour les inviter à une collaboration raisonnable, en particulier dans la solution du problème persan des pétroles, dans le conflit arabo-palestinien, dans le désaccord anglo-égyptien sur Suez et le Soudan. Ce n’est que par des initiatives précises et des plans pratiques que les faux-fuyants de la diplomatie arabe pourront être bloqués, à condition bien entendu que l’Angleterre fasse la part du feu et que la France suive des voies larges et apaisantes.

A cet égard, le voyage de Churchill aux Etats-Unis prévu pour février, et sans doute des pourparlers directs avec le Ministre français qui sera en fonction au printemps (on souhaiterait parait-il que ce soit M. Pleven) pourront aboutir à un plan d’ensemble pour assurer enfin , dans les domaines essentiels, la coordination de l’Alliance atlantique qui s’était laissé aller à une crise dont les prolongements pouvaient devenir dramatiques.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1952-12-13 – Le But et les Moyens

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Le Courrier d’Aix – 1952-12-13 – La Vie Internationale.

 

Le But et les Moyens

 

Le conflit entre la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe et le chancelier Adenauer, le voyage d’Eisenhower en Corée, les débats de l’O.N.U. sur la question tunisienne, la clôture de la Conférence du Commonwealth à Londres, l’évolution de la dictature Naguib en Egypte, autant de chapitres d’inégale importance, marquant la transition entre l’année 1952 et 1953 qui semble devoir ouvrir l’ère des conclusions après la préparation plus ou moins heureuse de l’année qui finit.

 

Le Conflit Constitutionnel en Allemagne

Au moment où l’on pensait qu’un vote final allait intervenir à Bonn au sujet des traités contractuels et de défense européenne, Adenauer a été contraint de différer la solution. On a cru à une manœuvre politique. Il s’agissait en réalité d’un conflit d’autorité. La Cour de Karlsruhe avait à se prononcer sur la constitutionnalité des traités. Du point de vue juridique, il était difficile de soutenir qu’ils étaient valables. D’une façon ou d’une autre, soit par artifice de procédure, soit par pression directe, le chancelier allemand a essayé de passer outre. La Cour de Karlsruhe a réagi pour sauvegarder son autorité. Finalement le Chancelier a obtenu du président Heuss qu’il retire sa requête auprès de la Cour, ce qui permet de penser que celle-ci n’aura pas à se prononcer sur le fond. Entre temps le président Truman, agissant sans nul doute en accord avec Eisenhower, a pressé les Allemands de se décider en faveur des traités. Ceux-ci seront probablement votés en dernière lecture, au début de janvier.

La position d’Adenauer ne se trouvera pas renforcée par l’incident qui met à jour l’absence de traditions politiques de la nouvelle Allemagne où le fonctionnement de la démocratie ne semble pas très assuré. S’il ne s’agissait que d’un conflit d’autorité on pourrait admettre qu’en une matière aussi grave que les relations de l’Allemagne occidentale avec le monde atlantique, des questions purement juridiques ne devraient pas entrer en ligne de compte, et que le chancelier Adenauer a raison d’imposer sa volonté. Mais, il y a derrière ces querelles tout autre chose.

Nous avons suivi à la radio les débats du Bundestag. On sentait fort bien que même les députés favorables aux traités ne les voteraient pas d’enthousiasme. Les Allemands après leur échec en Sarre ne voudraient pas engager l’avenir et se lier les mains par des accords définitifs. Le redressement extraordinaire de l’économie allemande donne aux représentants de Bonn un sentiment de puissance recouvrée dont les Allemands ont vite fait de nourrir leur rêve obstiné de grandeur nationale. Ils voient par contre la France assaillie de difficultés en Indochine, menacée dans son empire colonial avec un gouvernement instable, des finances précaires, une activité industrielle en maigre progrès. Ils pensent que le temps travaille pour eux et qu’il serait préférable de le laisser faire.

Les Anglo-Saxons parviendront-ils à imposer entre le France et l’Allemagne une entente dont on semble se détourner de part et d’autre du Rhin ? Il y a quelques mois, l’occasion était bonne de conclure. On l’a laissé passer. Nous avons dit combien à notre avis était néfaste l’opposition inconsidérée à la politique de M. Schuman. Beaucoup de ceux qui l’ont conduite, n’étaient pas poussés par des intérêts égoïstes ; ils ont cru faire œuvre de patriotisme.

 

Le Problème Coréen

Le voyage d’Eisenhower en Corée n’a pas apporté de nouveauté sensationnelle. Il ne pouvait pas en être autrement. Par contre, l’annonce d’une consultation prochaine entre le Président élu et le général Mac Arthur a fait effet de coup de théâtre. Mac Arthur, comme nous le disions naguère avait-il raison ? Son plan pour terminer le conflit coréen était-il vraiment réalisable ?

En tout état de cause, on compte de plus en plus sur l’autorité d’Eisenhower pour débrouiller toutes les questions que la campagne électorale aux Etats-Unis a laissées en suspens qui ont trainé en 1952 et le plus souvent se sont embrouillées. Après une courte défaveur, le prestige du Président élu paraît plus grand que jamais. Réussira-t-il à combler les espoirs qui reposent sur lui ? Il se peut.

 

La Conférence du Commonwealth

La Conférence des ministres du Commonwealth britannique qui s’est tenue à Londres a été la plus importante depuis celle d’Ottawa en 1932, au plus fort de la grande crise économique qui a secoué le monde. L’état d’esprit des négociations d’aujourd’hui est fort différent. Alors, l’influence « Beaverbrook » dominait. L’empire britannique devait se replier sur lui-même pour échapper aux secousses, et former un bloc homogène capable de se suffire

Après la dernière guerre et jusqu’au retour de Churchill au pouvoir, le Commonwealth a paru se désunir à cause de la faiblesse de la mère-patrie et du programme d’austérité et du dirigisme représenté par Stafford Cripps.

Tout au contraire aujourd’hui, le Commonwealth sent qu’il ne doit plus ni s’isoler ni se protéger par des restrictions pour sauver son équilibre. Il croit que seul le progrès de la production, l’abaissement des tarifs douaniers, le libre échange des monnaies, une collaboration étroite avec les autres ensembles économiques peut assurer la prospérité de ce vaste groupe de nations qui contrôle un tiers du commerce mondial. Il va au-devant des intentions américaines qui se font jour depuis quelques mois et qui ont pour objet de rompre le cercle de barrières douanières et monétaires qui cloisonne le monde libre et fait obstacle à son expansion. Il accepte le Plan Truman et voudrait aller au-delà, et réaliser une véritable union économique inter atlantique.

Le chemin sera long et les étapes difficiles, à commencer par la convertibilité de la Livre qui n’est pas pour demain ni même pour après-demain. Mais ce qui est important, c’est que l’on voit le but et qu’on s’efforce de tous côtés d’y tendre. On ne comprendrait rien à l’évolution des esprits et à l’orientation de la politique du monde depuis l’été dernier si l’on ne tenait pas présent à l’esprit qu’il existe présentement un plan d’ensemble pour résoudre les difficultés majeures qui font obstacle à la solidarité effective de la communauté internationale opposée au communisme.

A Paris, comme à Bonn, à Londres comme à Washington, à Bruxelles aussi bien qu’à Rome, il y a entre les responsables de la politique extérieure des idées et des objectifs communs. Sans doute les moyens pour les mettre en œuvre ne sont-ils pas vus de la même manière. Mais l’espoir repose sur l’accord général et sur quelques plans déjà précisés. Plus d’un prendra forme dans les mois qui viennent, si la politique intérieure ne brouille les cartes. Beaucoup d’hommes de bonne foi font le jeu des ennemis de notre civilisation par ignorance des innombrables données de tant de problèmes liés ensemble et qui se commandent réciproquement. Pour être représentant du peuple, il faudrait être instruit en tant de choses !

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1952-12-07 – Echec aux Politiciens

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Le Courrier d’Aix – 1952-12-07 – La Vie Internationale.

 

Echec aux Politiciens

 

Si les élections en Sarre qui donnent aux partisans de l’autonomie du territoire et de son rattachement économique à la France, une majorité de deux contre un, ne sont nullement une surprise, on peut dire qu’elles ont rendu l’espoir, un moment en doute, d’un accord Franco-allemand sur les bases fixées par Schuman et Adenauer. La position de notre ministre est considérablement renforcée en face d’une opposition récemment déchaînée. Le Chancelier de Bonn aura moins de peine à faire accepter un compromis après l’insuccès de la propagande germanique auprès des Sarrois.

Nous n’avons pour notre part jamais douté qu’un accord franco-allemand dût, tôt ou tard, intervenir. Une irrésistible pression des faits politiques et économiques l’imposera. Mais il faudrait précisément que ni les Français, ni les Allemands n’aient le sentiment qu’ils se plient à l’inéluctable et que ce soit une satisfaction plutôt qu’une résignation, cela paraissant impossible le mois dernier, beaucoup moins depuis dimanche.

 

La Fin de la Démocratie

Mais la nomination du syndicaliste Durkin comme celles d’autres ministres chefs d’industries ou banquiers marque la résolution d’Eisenhower d’enlever aux politiciens professionnels le monopole du gouvernement.

Si cette réforme s’établissait, ce serait une véritable révolution dans la démocratie. On voit, en France par exemple, ce que représente le contrôle de plus de quarante pour cent du revenu national et d’un bon tiers des rouages industriels par des politiciens de profession, tantôt législateurs et tantôt ministres, et toujours soumis aux coalitions d’intérêts qui les ont portés au pouvoir. C’est là le vice fondamental de la démocratie. S’il y avait incompatibilité entre la fonction ministérielle et celle de parlementaires, la démagogie perdrait la plus grosse part de sa malfaisance. La fonction ministérielle devrait appartenir à des personnes qui se sont qualifiées par leurs talents d’administrateurs dans une carrière publique ou privée, et non à des rhéteurs incompétents poussés par les comités électoraux.

Tel est bien le sens des décisions d’Eisenhower. Il ne se fait pas d’illusion sur les résistances qu’il va rencontrer, et la lutte avec le Congrès s’annonce âpre. Il ne peut les vaincre que par des succès politiques à l’extérieur et à l’intérieur, ce qui paraît possible, mais non point aisé.

 

La Conjoncture

L’Administration démocrate, en effet, a laissé le pays dans une situation florissante. La conjoncture économique est à un sommet. La bourse de New-York cote des cours record depuis 22 ans. Pas le moindre signe de crise économique, pas d’indice d’une décadence prochaine du système de la libre entreprise sur laquelle le marxisme léninisme avait misé. Il convient d’ajouter que le progrès économique est actuellement général dans le Monde libre, sauf en France où l’arrêt de l’inflation et la surévaluation de la monnaie ont causé quelques difficultés.

On ne voit pas ce qu’une nouvelle direction des affaires aux Etats-Unis peut ajouter à cet état de choses, sinon de continuer à le favoriser. Il serait téméraire de prévoir que l’expansion économique actuelle du Monde libre peut s’accomplir sans heurts, sans tout au moins des fluctuations. Elle en aurait même besoin pour s’affirmer et conserver quelques stimulants. Malheureusement, sous la pression communiste toujours menaçante, le système d’économie libre ne peut se permettre aucune défaillance, aucun flottement  ce qui l’obligera à composer avec une autorité dirigeante. Le succès dépend de l’accord entre les deux puissances, de la clairvoyance de l’une, de la sagesse de l’autre.

 

La Conférence du Commonwealth

Ces jours-ci s’est ouverte à Londres la Conférence des Ministres du Commonwealth ; réunion d’une grande importance puisqu’on va discuter du sort de la Livre et des relations du bloc Sterling avec la zone Dollar et le reste du Monde libre. Elle s’ouvre sous de meilleurs auspices qu’on ne pouvait le prévoir il y a quelques mois. Ce qui prouve, une fois de plus, comme il est difficile d’escompter l’évolution économique même à courte échéance.

La balance des comptes britanniques, catastrophique il y a quelques mois, s’est redressée et cela bien que le volume des exportations et leur valeur ait fléchi et que les restrictions d’importations n’aient pas joué autant que le Chancelier de l’Echiquier se l’était proposé. Devant cette contradiction, on est amené à conclure que ce sont des facteurs psychologiques qui ont joué. Le redressement anglais est fait un peu de la confiance que le Gouvernement conservateur a su rendre aux milieux des affaires dans le monde, mais cela n’aurait pas suffi à impressionner la balance des comptes. On a senti qu’une évolution décisive s’était faite dans l’esprit des dirigeants américains, qu’ils soient démocrates ou républicains. Une lutte monétaire ou le simple abandon des monnaies au jeu des forces naturelles et qui aboutirait à une véritable élimination de celles-ci par le Dollar serait pour le Monde libre une catastrophe et pour les Etats-Unis la plus dangereuse des tentatives de puissance.

Les Américains ont compris qu’ils avaient intérêt à ne pas écraser le monde de leur suprématie financière et qu’ils avaient besoin pour assurer leur propre prospérité d’établir un équilibre durable avec un concurrent de la taille du bloc britannique et d’assurer le libre fonctionnement d’autres systèmes monétaires que le leur. La nomination du grand banquier new-yorkais Aldrich comme ambassadeur à Londres, qu’Eisenhower vient d’annoncer, achève de préciser cette évolution.

Comme nous l’avions dit cet été, ce que nous appelions le Plan Truman, revu et modifié par la nouvelle Administration entrera en 1953 en application progressive. Il vise à l’harmonisation des échanges entre les différents groupements économiques du monde et à une stabilité et convertibilité des monnaies qui les supportent. La liberté du monde, si ces objectifs étaient atteints par étapes reposerait sur de solides assises.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1952-11-29 – Quand nous serons à Cent

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Le Courrier d’Aix – 1952-11-29 – La Vie Internationale.

 

Quand Nous Serons à Cent …

 

Le Refus de Vichinsky

Vichinsky à l’O.N.U. a mis brutalement fin aux tentatives de compromis sur le rapatriement des prisonniers de Corée. Compromis laborieusement formulé par l’Inde qui semblait avoir reçu des encouragements de Moscou et de Pékin. Du même coup, le Bloc anticommuniste que le moindre espoir de détente suffit à ébranler, se trouve ressoudé dans sa déception. En particulier s’évanouissent les divergences réelles ou feintes qui apparaissaient entre Londres et Washington, les Anglais désirant complaire à l’Inde pour la retenir dans le Commonwealth et assurer sa collaboration à l’importante conférence qui s’ouvre à Londres entre membres de l’Empire britannique.

Bref, voici toutes les nations libres suivant l’Inde d’un commun accord et passant outre à l’opposition russe. Que de démarches et de faux espoirs ne se serait-on pas épargnés si l’on avait été convaincu qu’il n’y aurait jamais d’accord sincère et durable entre le monde soviétique et l’Occident, comme nous l’avons dit ici à satiété. Souhaitons que, pour éviter d’être manœuvrés, cette conviction s’imposera sinon Staline aurait tort de se gêner.

 

Le Procès de Prague

Le cynisme tranquille de Moscou, le mépris de tout ce qui tient à cœur à l’humanité s’étalent dans l’actuel procès de Prague, contre Slansky et Cie, traîtres au communisme orthodoxe. Staline n’a pas peur de défier le monde civilisé. Au contraire le bolchévisme, à mesure qu’il se sent plus fort, se plaît à étaler son abjection pour en tirer un effet de terreur qui agit sur les faibles et ébranle les volontés.

A Prague, les chimistes-thérapeutes qui droguent les accusés ont mis cette fois-ci double dose. Le « Grand Guignol » est dépassé. On voit le fils qui demande la mort pour son père et la permission de lui cracher au visage, une épouse qui appelle le châtiment sur son mari et promet d’élever ses enfants dans la haine de leur père ; enfin, ce qui est peut-être le comble, l’accusé qui appelle la corde pour le pendre.

 

L’Antisémitisme

Ce qui caractérise ce procès, c’est que presque tous les accusés sont juifs. L’antisémitisme n’est pas nouveau en U.R.S.S. et l’on peut se demander ce qu’il est advenu des deux millions d’israélites demeurés en Russie. Hitler connaissait bien le pouvoir qu’a sur l’instinct populaire la persécution contre les Juifs, boucs émissaires pour toutes les souffrances qu’un gouvernement autoritaire impose. Il se peut aussi que Staline ait voulu, en poursuivant les Juifs, atteindre l’Etat d’Israël et s’attirer la faveur du monde arabe où l’antisémitisme, depuis la guerre de Palestine, a pris un tour violent.

 

Les Réparations de Bonn à Israël

On a vu en particulier les protestations des pays arabes et même de l’Egypte de Naguib contre l’accord de réparations signé entre l’Allemagne de Bonn et Israël pour dédommager les Juifs des spoliations nazies. Protestations qui ont presque amené une rupture des relations commerciales avec l’Allemagne, si précieuses cependant au développement des pays du Moyen-Orient.

Moscou en dirigeant sa propagande contre le Sionisme, en évoquant – ce qui est nouveau – un véritable racisme – les accusés de Prague sont traités de Juifs et poursuivis comme tels – Moscou joue sa partie dans la lutte du monde arabe contre l’Occident en un moment où les passions populaires à Bagdad en particulier, sont échauffées ; l’Irak et la Perse ne peuvent être que sensibles à toute dénonciation du Sionisme et d’Israël. Cela peut agir sur les masses, sur les dirigeants cela est moins sûr, car ils n’ont de leçons de ruse à recevoir de personne. Les manœuvres de Staline ne trompent pas un Mossadegh.

 

Dictature Militaire à Bagdad

Le Moyen-Orient est en passe de devenir un réseau de dictatures militaires. Voici qu’à Bagdad à la suite d’émeutes, le pouvoir a été confié au chef d’état-major, Noureddine Mahmoud ; la contagion de l’exemple y est pour beaucoup. L’état des esprits en Irak a été très influencé par les événements de Perse et nous voyons des partis similaires, une extrême gauche communisante et une extrême droite excitée par le fanatisme religieux, s’allier dans la xénophobie contre les gouvernements qui s’appuient sur les Anglo-Saxons et signent avec eux des accords.

Il est certain que les misérables de Bagdad se soucient peu des procès de Prague, mais comprennent fort bien ceux qui les excitent contre les Juifs, les Américains et les Anglais. La politique de Moscou – et cela était sensible dès 1917 – est dirigée contre toute élite quelle qu’elle soit et contre la morale qu’elle représente et trouve plus profitable de cultiver la haine que de ménager les principes moraux. Il faut reconnaître que jusqu’ici les succès n’ont pas manqué, mais le dernier mot n’est pas dit.

 

Le Malaise Français

Nous avions le sentiment, samedi dernier que le fond du malaise qui est surtout un malaise français avait été touché. On semble, en effet, renaître à un très léger optimisme. L’excellent discours de M. Pleven sur le traité de défense européenne ouvre la voie à un compromis qui a probablement l’agrément de Londres et peut-être de Washington. Les relations franco-allemandes, exaspérées par les élections sarroises de dimanche prochain, ne peuvent qu’être meilleures après l’événement.

Mais surtout, on assiste au revirement de l’opinion en faveur du président Eisenhower au point qu’on a hâte aujourd’hui de le voir gouverner. Ce qui a rassuré les Européens ce sont les nominations faites par le Général aux postes-clefs de son nouveau cabinet et dans son entourage privé. Il n’y a guère de Taftistes et, comme on devait le prévoir, l’Europe et la solidarité atlantique ne sont en rien abandonnées. On sent aussi l’importance, dans les circonstances présentes, d’un homme fort et respecté, investi de la plus grande autorité du monde. Si des mesures énergiques urgentes et impopulaires s’imposaient demain en Indochine au gouvernement des Etats-Unis, croit-on qu’Acheson ou même Stevenson auraient été en mesure de les faire accepter ? Si demain il convient de parler avec quelque rudesse aux Allemands pour rendre le sens de la mesure et des réalités aux excités socialistes ou néonazis et imposer un accord équitable avec la France, n’est-ce pas la voix d’Eisenhower qui pourra les persuader ? La lutte entre le bolchévisme et la liberté est une guerre sans merci et sans rémission. Elle demande de la force et une union constante. Moscou n’a pas peur de le rappeler périodiquement. Profitons de la leçon.

 

                                                                                            CRITON