Criton – 1953-01-31 – La Conjuration contre l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-31 – La Vie Internationale.

 

La Conjuration contre l’Europe

 

La grande offensive contre l’union européenne est à son paroxysme. Le prochain voyage de M. Foster Dulles va mettre à l’épreuve les forces en présence. Le moment est venu de faire le point.

 

La Coalition en France

C’est en France que la conjuration se montre à découvert. En première ligne du combat, c’est encore elle qui en subira les dommages. Si – ce qui est peu probable – on aboutissait à une rupture de la collaboration franco-américaine, les bénéficiaires seraient Staline d’abord, Churchill ensuite, et sans nul doute les nationalistes allemands. Les Français y perdraient, outre l’Indochine, peut-être l’Afrique du Nord, sûrement leur monnaie. Il suffit d’énumérer les risques pour évaluer l’enjeu. Mais au point où sont ici montées les passions, il est difficile de prévoir la formule de compromis qui prévaudra. La France heureusement est la patrie des Juristes.

 

Les Adversaires

On sait que se liguent ici contre l’Europe de puissants intérêts, et leur conjugaison disparate fait une majorité parmi les politiciens. Les communistes, comme c’est leur rôle en appuyant la politique moscovite feront tout pour mettre en échec une fédération européenne. Les socialistes également mais pour des motifs différents. L’Europe qu’on prépare est pour eux une Europe libérale ou tout au moins d’économie concurrentielle ; peu d’espoirs que les nationalisations s’étendent. Les politiciens y seraient mal placés pour s’emparer progressivement de l’économie par le truchement de l’Etat comme ils l’ont fait depuis un demi-siècle. Ce serait aussi l’arrêt provisoire des conquêtes sociales nécessaire pour donner aux autres partenaires européens, le temps d’avoir constitué des richesses suffisantes pour pouvoir les distribuer, au lieu d’avoir, comme en France, réparti par l’inflation, des richesses inexistantes, créé de faux revenus qui ont abouti à l’avilissement monétaire.

Les socialistes craignent aussi, non sans raison, que dans la nouvelle Europe, le rythme du travail ne doive plus s’accorder au moindre effort mais au contraire au meilleur rendement, ce qui explique qu’un grand nombre d’industriels français moyens qui vivent à l’abri du protectionnisme et la plupart des gros qui vivent à l’abri de ceux-là,  – les moins bien placés – qui protègent leurs bénéfices se sont joints à la coalition. Seules les affaires qui ont su moderniser leur outillage et abaisser leur prix de revient au niveau mondial, attendent avec faveur la constitution d’un grand marché européen de deux cent millions de consommateurs.

Mais cette coalition de communistes, socialistes et chefs d’entreprises serait encore impuissante, si ne s’y ajoutait la plus bruyante et sans doute la plus efficace des oppositions, celle des nationalistes de l’armée et de la diplomatie. L’armée qui craint qu’une fusion des forces militaires européennes ne lui enlève dans la nation le reste de prestige et d’influence qui a pu survivre à la défaite de 1940 ; la diplomatie du Quai d’Orsay qui pense en termes traditionnels comme d’ailleurs toutes les bureaucraties ; de même que Londres reconnaît que la formule division du continent et équilibre des forces antagonistes en Europe, nos diplomates ne rêvent que d’une Allemagne divisée et d’une alliance Franco-russe pour en garantir le morcellement. On se demande après cette énumération ce qui reste pour défendre l’idée européenne : peu d’hommes et peu de partis, mais quelque chose de plus fort : les faits. Et puis aussi les politiciens français seraient si consternés d’être d’accord avec leurs fidèles adversaires qu’ils finiront de diviser, pour l’honneur de leurs partis respectifs.

 

L’Article de « Life »

C’est l’article maintenant célèbre d’un magazine assez répandu aux Etats-Unis, article parfaitement vulgaire et incongru qui a donné le signal de l’attaque contre la politique des Etats-Unis. En réalité, la presse française avec plus de tact n’avait pas manqué de ridiculiser les kermesses de Chicago et de Washington à l’occasion de l’élection présidentielle. Les mœurs parlementaires et politiques dans tous les pays sont une source inépuisable de railleries trop bien fondées.

Sans vouloir à notre tour offenser les Américains, disons objectivement qu’il y a toujours eu dans leur Sénat et leur Chambre des Représentants un solide lot d’extravagants et d’énergumènes qui ont contrecarré avec une obstination stupide, tout au long du siècle, les plans souvent clairvoyants de la politique présidentielle, et que le niveau intellectuel des parlementaires américains est certainement inférieur à celui des nôtres. Mais toutes ces polémiques sont indignes de grandes nations et ne devraient pas servir de prétexte à des manœuvres politiques.

 

Le Programme de Foster Dulles

De son côté, M. Foster Dulles a mis le doigt sur la plaie en déclarant que si la communauté européenne de défense n’était pas réalisée, si France, Angleterre et Allemagne suivaient des voies divergentes, les Etats-Unis devraient réviser leur politique à l’égard de l’Europe.

Est-ce à dire que la France va de gaieté de cœur rembarquer ses troupes d’Indochine et faire faillite ? Que les Anglais retourneront au splendide isolement et se résigneront à laisser aller leur crise monétaire jusqu’à la dislocation finale du Commonwealth ? Les Etats-Unis peuvent-ils abandonner l’Asie du Sud-Est au communisme et risquer d’exposer la Ruhr à une manœuvre des Soviets ? Il faudra donc trouver une formule magique, y rallier une majorité. Plaignons celui qui en sera chargé.

 

D’autant que pour mieux compliquer les choses, l’ex-président Truman a fait dès son départ une déclaration aussi inattendue que perfide. Il a dit à la presse qu’il n’était pas sûr que les Russes aient réussi jusqu’ici à mettre au point une bombe atomique en état de fonctionner. Cette déclaration semble confirmer l’hypothèse que nous avions émise ici la semaine dernière, que les services secrets américains auraient réussi à s’emparer des documents relatifs aux constructions atomiques en U.R.S.S. et que, comme dans d’autres domaines, les Russes avaient l’outil mais qu’il n’était pas utilisable. Cette déclaration de Truman qui n’a pas été faite à la légère, est destinée à compliquer la tâche d’Eisenhower et de Dulles, car c’est la peur des Russes qui constituait le plus puissant mobile des Européens pour s’unir.

La communauté européenne de défense quand elle fut formulée par Pleven ne rencontrait pas beaucoup d’objections parce qu’on voyait les bolcheviks à huit jours d’étapes de la Mer du Nord. Plus le danger s’éloigne, plus les intérêts se réveillent, mieux chacun défend ce qu’il croit être ses avantages et son confort. Il est vrai que certains spécialistes vous diront que tout est faux chez les Soviets, même les documents les plus officiels et que personne n’y sait la vérité, pas même les responsables.

 

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