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Le Courrier d’Aix – 1953-01-24 – La Vie Internationale.
L’Avènement
Outre la série des complots et des purges qui s’allonge, l’événement du jour est l’accession au pouvoir d’Eisenhower et son discours d’inauguration. Mélange de fermeté et de prudence ; s’il ne nous apprend rien de plus que de ce qu’on pouvait attendre, il est bien équilibré pour satisfaire tout le monde, et de fait a été bien accueilli. Le nouveau Président ne se dissimule pas les difficultés. On sentait à l’entendre, sous un ton de résolution et de courage, l’appréhension d’endosser des responsabilités que peu d’hommes dans l’histoire ont pu trouver plus lourdes. On s’est d’ailleurs mépris à notre sens sur la psychologie de l’homme, à cause sans doute du préjugé qui attribue aux militaires le goût de l’aventure et des décisions de force. L’avenir nous dira si nous nous trompons, mais du côté des principes, on verra Eisenhower intransigeant, on le découvrira dans la pratique diplomatique plus accessible aux compromis que Truman lui-même. Et un jour peut-être, reprochera-t-on à l’homme plus de faiblesses que de décisions hardies.
Réussira-t-il à vaincre cette hostilité plus ou moins nuancée qui s’est répandue dans le monde libre à l’encontre des Américains et qui rend suspects tous leurs plans même raisonnables ?
Les Purges en U.R.S.S. et chez les Satellites
Après le complot des médecins, la série des purges en U.R.S.S. a gagné en extension. C’est le tour d’Abakoumov, ministre de la redoutable sécurité d’Etat. Et en Ukraine, la destitution d’un bon tiers des ministres en exercices. Partout ce sont les officiels préposés au ravitaillement qui sont spécialement atteints, ce qui montre la gravité de la situation alimentaire dans toute l’Europe soumise à Moscou, et en Russie même. Les difficultés agraires sont le point le plus faible du régime.
Les hypothèses les plus diverses ont été émises au sujet de ces bouleversements dans les sphères dirigeantes. La majorité tend de plus à y voir, plutôt qu’un raidissement de la discipline, le signe d’un ébranlement profond. On se fait une idée de ce qu’il pourrait advenir si Staline qui maintient la cohérence relative du gouvernement venait à disparaître.
Un bruit assez curieux a couru qui pourrait à notre avis expliquer l’origine de la secousse : les services de renseignements américains auraient réussi à prendre connaissance des documents relatifs au développement des recherches atomiques en U.R.S.S. Le responsable russe aurait été exécuté. On conçoit l’importance que les Etats-Unis, pour l’orientation de leur politique, attachent à une connaissance exacte des progrès soviétiques dans ce domaine, et les documents en question auraient révélé les difficultés d’ordre industriel qui les entravent.
Dans un pays où les secrets sont si bien gardés, on devine la colère du Politburo devant une fuite de cette importance. Ce qui rendrait compte du désarroi des services de sécurité et la contre-attaque de Beria en mettant en cause les médecins et aussi la diversion antisémite.
Le Complot Nazi en Allemagne Occidentale
Autre complot, autres mœurs. Les Anglais ont arrêté à grand bruit, sept anciens nazis dans leur zone d’Allemagne ; l’activité de ces personnages était depuis longtemps connue. Elle n’avait qu’une portée assez limitée. Est-ce à dire que le souvenir d’Hitler hante à nouveau les imaginations d’Outre-Rhin ?
La renaissance rapide de l’économie allemande a certainement rendu à l’opinion un sentiment de puissance que la défaite avait écrasé. Mais conclure déjà à la nostalgie d’un passé récent est certainement excessif. On peut se demander si l’initiative des Anglais n’est pas une réponse indirecte au voyage de Churchill en Amérique, une manière d’ébranler l’opinion américaine sur les possibilités d’une coopération avec l’Allemagne, et surtout de rendre plus difficile la réalisation d’une fédération européenne dont les progrès, même modestes, effraient Londres.
En tous cas, le chancelier Adenauer a accusé le coup qui rendra plus difficile la réalisation de ses buts politiques. En fin de compte, il n’est pas mauvais qu’exagérée ou non, une renaissance de l’esprit nationaliste en Allemagne ait été mise en relief. Cela pourrait faciliter et non entraver l’accord sur les traités en suspens en obligeant les Allemands à ne pas trop appuyer leurs exigences. La démocratie allemande est et demeurera longtemps fragile. Elle ne se fortifiera pas en suivant les inspirations nationalistes, mais en acceptant le possible et le raisonnable, en donnant à ses anciens adversaires des garanties concrètes et inaliénables, dût l’amour-propre national en souffrir. Le passé demeure, et les fautes doivent être payées équitablement.
Les Difficultés de Naguib
Les événements d’Egypte sont fort intéressants à suivre. Le général Naguib qui au début se défendait de devenir un dictateur, en a pris bientôt toutes les méthodes. Il s’érige en fait en maître sans contrôle du pays pour trois ans. Il y a là une logique permanente du pouvoir personnel. Comme nous l’avions vu au lendemain du coup d’état, le pouvoir de Naguib paraissait très contesté : d’un côté par l’hostilité des partis politiques, tous sans exception ; de l’autre par une fraction importante de l’armée qui l’avait aidé à détrôner Farouk. C’est contre ces deux ordres d’ennemis qu’il a monté un complot pour les abattre ensemble. Après une vaine tentative d’accord avec le Wafd, il l’a décapité en la personne de Serag El Din qui avait remplacé Nahas à la tête du parti, et les trop ambitieux colonels ont fait partie de la même exécution.
La popularité de Naguib qui est forte sur les masses suffira-t-elle à le maintenir ? Ces masses en Egypte sont sans guide et le plus souvent sans volonté. Naguib a cependant réussi à remporter un succès politique d’importance en ralliant à son projet d’indépendance soudanaise les quatre partis du Soudan, y compris ceux qui jusqu’ici s’appuyaient sur l’Angleterre. Londres en a éprouvé une vive déception, non dissimulée d’ailleurs, et l’accord anglo-égyptien qui paraissait possible est à nouveau compromis.
Les Anglais ont en Egypte nombre d’atouts et, s’ils abandonnent l’espoir de s’entendre avec Naguib, ils peuvent lui susciter bien des difficultés à l’intérieur. D’ailleurs, la situation politique en Orient reste très instable même lorsqu’elle paraît solide. On sait ce qui s’est passé en Jordanie. Voici qu’en Syrie, au lendemain du voyage du colonel Chichakli au Caire, le régime de cet autre dictateur est de nouveau menacé. Un coup d’Etat préparé par les réfugiés Syriens au Liban aurait échoué de peu à Damas, et la guerre civile serait susceptible de se rallumer. Il n’est pas difficile d’imaginer que les mains occidentales ne manquent pas d’attiser le feu.
CRITON