Criton – 1953-01-17 – Ascension et Déclin

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-17 – La Vie Internationale.

 

Ascension et Déclin

 

Deux faits dominent l’actualité : la crise du communisme soviétique illustrée par la Conférence économique de Prague et le complot des médecins à Moscou ; le raidissement de la politique des Etats-Unis après le voyage de Churchill et les déclarations du sénateur Wiley. Après huit années d’une lutte incertaine, la période historique de la prépondérance américaine commencée à Hiroshima s’affirme. Le bolchévisme au contraire, à l’apogée de sa puissance à Postdam, semble entré dans la phase du déclin dont nous avons noté les symptômes ici depuis longtemps.

 

La Crise du Monde Communiste

La crise économique qui ébranle les pays d’Europe orientale soumis à Moscou est encore plus grave qu’on ne pensait. Désordre partout : dans les collectes des denrées agricoles dans la répartition sur les marchés ; absentéisme et relâchement dans le secteur industriel, impuissance des fonctionnaires – chefs d’entreprises, résistance passive de la population, sous-alimentation générale. Le système d’organisation collectiviste a fait une faillite que la convocation en toute hâte d’une conférence économique à Prague entre dirigeants soviétiques et sous-ordres satellites souligne.

Les réformes pressent. Mais quand  un régime dure depuis bientôt huit ans et qu’au lieu d’améliorer peu à peu son fonctionnement, il s’enfonce chaque jour dans le désordre, il y a peu d’espoir qu’il s’amende jamais. Il peut même arriver au point de rupture. Mais les états modernes autoritaires, grâce à la supériorité d’armements de leur police, ont reculé les limites du tolérable. En d’autres temps, une révolte paysanne aurait déjà mis fin à ces dictatures odieuses.

 

Le « Complot » des médecins

Ce qui se passe en Russie est aussi fort curieux. En accusant les plus célèbres médecins de l’U.R.S.S. d’avoir contribué à abréger les jours de tant de personnalités dont la mort avait paru suspecte, le Kremlin avoue ses propres crimes. On a dit partout qu’il s’agissait là d’une manœuvre de politique extérieure destinée à rallier l’opinion des pays où l’antisémitisme demeure, et à favoriser un rapprochement avec les pays arabes hostiles à l’Etat d’Israël.

Cela est exact, encore que secondaire. Le complot des médecins est surtout l’éclatement en surface d’une lutte d’influence acharnée dans les profondeurs du Politburo qui tourne autour de la succession de Staline. Il se pourrait que pour discréditer certains personnages, leurs adversaires aient fait circuler la liste de leurs victimes ; pour se défendre, ceux-là n’ont pas hésité, selon la tradition du bolchévisme, à rejeter sur des boucs émissaires Juifs par surcroît, les responsabilités qu’on leur attribuait. On se demande d’ailleurs qui cela peut tromper ? L’assassinat de Jdanov n’a jamais fait de doute nous en avions nous-mêmes ici informé nos lecteurs, tant l’événement était prévu.

Mais le fond du drame est ailleurs : la rivalité de l’armée et du régime n’a jamais diminué d’intensité à Moscou et nous avons signalé plusieurs fois le nombre élevé de décès d’officiers supérieurs encore jeunes, une cinquantaine en moyenne ces dernières années. Il est probable que ces disparitions ont provoqué des réactions. Quoi qu’il en soit, on peut compter l’événement comme un signe d’ébranlement intérieur.

 

Difficultés Economiques en U.R.S.S.

A la base, ce sont les difficultés économiques qui minent le régime. Le mécontentement, comme l’on dit, est général en U.R.S.S.

Les colonnes des journaux réservées aux plaintes des citoyens, si atténuées qu’elles soient, donnent une idée suffisante de la diversité et de l’étendue des griefs. Mauvaise qualité des biens de consommation, laideur et malfaçon des articles d’habillement qui sont à la fois chers et de mauvais goût, à tel point qu’ils restent dans les magasins d’Etat. Mauvaise organisation des transports, irresponsabilité de la bureaucratie, denrées périssables impropres à la consommation, on retrouve toutes les tares reprochées au régime Tsariste aggravées par l’omnipotence de l’Etat soviétique. Mais ce qui domine, c’est l’indifférence et l’apathie des jeunes générations à l’égard du régime, et l’absence de soutien populaire.

 

L’Echec de M. Churchill

Le voyage de M. Churchill aux Etats-Unis a été un échec plus complet encore que nous ne l’avions pressenti. Le vieux leader est loin d’avoir trouvé l’accueil d’autrefois et même celui de l’an passé, déjà assez froid. S’il avait encore quelque illusion sur la renaissance d’un « partnership » entre l’Amérique et l’Angleterre, il devra y renoncer.

Les Etats-Unis de 1953 n’entendent partager avec personne la direction du monde libre et les responsabilités qui en dérivent. Et ils sont décidés à exiger par tous les moyens en leur pouvoir la réalisation des mesures qu’ils estiment indispensables à la sécurité collective, comme la communauté européenne de défense.

L’avertissement lancé par le sénateur Wiley à la France et à l’Allemagne d’avoir à régler leurs différends et à ratifier sans délai les traités déjà signés est certainement un avis inspiré par les chefs de la nouvelle Administration. Les récentes décisions du nouveau Gouvernement français à la suite des entretiens avec M. Bonnet, ambassadeur à Washington, montrent qu’on a compris à Paris que la politique de M. Schuman devait être poursuivie et accélérée, sous peine de sanctions financières que la situation de la France ne peut supporter.

Une pression a dû être également exercée sur l’Angleterre pour qu’elle cesse de se réfugier dans un isolement périmé et participe de façon ou d’autre à l’armée européenne. Le ballon d’essai lancé par le maréchal Montgomery – inclusion de 3 divisions anglaises dans la communauté européenne de défense – bien que désavoué officiellement est à une collaboration avec l’Europe la preuve que Londres se résignera.

Le raidissement de la politique des Etats-Unis peut être interprété comme une manifestation de l’influence des Taftistes qu’Eisenhower devra ménager. Il s’accorde bien aussi avec une certaine brutalité dont la diplomatie américaine est coutumière. Mais surtout (et c’est ce que Churchill a eu tort de ne pas considérer), il est clair que la nouvelle administration, au moment de s’installer, ne peut pas donner devant partisans et adversaires une impression de faiblesse … Il est au contraire indispensable de s’affirmer d’emblée, et de donner à la nation un sentiment d’autorité, de décision et d’énergie pour fortifier la confiance.

Il est probable que cette lueur d’impérialisme s’étendra par la suite, et qu’après des affirmations un peu dures, on en viendra à rechercher des compromis. Cependant, il ne faut s’y tromper. L’Angleterre comme la France ont, par la faute de leur position intérieure, affaibli à tel point leur position dans le monde qu’elles n’y pourront prétendre désormais qu’à un rôle subordonné.

 

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