Criton – 1951-10-13 – Complots à l’Orientale

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Le Courrier d’Aix – 1951-10-13 – La Vie Internationale.

 

Complots à l’Orientale

 

La suite de l’abandon d’Abadan ne s’est pas fait attendre : le Gouvernement égyptien dénonce le traité qui le liait à l’Angleterre depuis 1936, à la veille de recevoir des Britanniques de nouvelles propositions d’accord. Tout se passe comme si les Orientaux voulaient profiter de la faiblesse du Gouvernement travailliste avant les élections de peur de se trouver en face de Churchill.

Dans le cas persan, comme dans le cas égyptien, les Américains ont évité de donner aux intéressés des conseils de patience. Il n’est cependant pas de leur intérêt de voir les choses se compliquer dans ce secteur vulnérable. Qu’il y ait là un complot tacite pour précipiter la chute d’Attlee en créant en Angleterre un mouvement de fond pour un redressement national, l’hypothèse n’est pas à exclure. Les Etats-Unis ont un intérêt majeur au succès des Conservateurs.

Les portes d’une future négociation ne sont d’ailleurs pas fermées, tant en Iran qu’en Egypte. L’intégration de ce pays dans la défense commune qui est en discussion est de première importance du fait de la position du Canal de Suez. On mettra le prix voulu à la collaboration égyptienne en temps opportun. Les Etats-Unis ne manquent pas de moyens de persuasion. Ils tiennent la clef des prix du coton, sans parler d’autres moyens de pression financière.

 

Les Causes de l’Attitude Egyptienne

On aurait tort de dramatiser l’événement et d’y voir une explosion de nationalisme populaire. Pas plus que Mossadegh, le roi Farouk et Nahas Pasha ne représentent précisément le peuple. Les manifestations nationalistes sont orchestrées par des diplomates rusés et astucieux, habitués à jouer des rivalités des grandes puissances. C’est à celles-ci de présenter enfin un front uni et ferme, ce qui jusqu’à présent, n’a pas été le cas.

Les Anglais recueillent aujourd’hui le fruit de rivalités et de combinaisons soigneusement entretenues. La lutte d’influence contre la France, la guerre du pétrole avec les Etats-Unis ont donné aux Orientaux le sentiment qu’ils pouvaient profiter impunément de l’appui des uns contre les autres « protecteurs » de leurs pays. Devant une politique commune de ceux-ci, leur souplesse les ferait céder. A Londres et à Washington, la leçon des faits ne manquera pas d’avoir porté.

 

L’Unité Allemande

La question allemande, depuis les propositions de Grotewohl, a pris aussi une allure de diplomatie orientale ; la mauvaise foi y est aussi manifeste d’un côté que de l’autre. Grotewohl fait appel au nationalisme allemand et aux intérêts électoraux de Schumacher. Le Chancelier surenchérit. Unité certes, mais unité véritable avec les provinces arrachées à l’Allemagne par les Soviets, la Prusse orientale et la Silésie ; l’unité limitée à la frontière Oder-Neisse ne serait qu’une mutilation définitive que les vrais allemands ne peuvent accepter. Néanmoins, la discussion peut s’engager en commençant par fixer les modalités du contrôle international pour des élections libres. Les Russes ont-ils vraiment l’intention d’y souscrire ? C’est ce qu’ils ne laisseront pas savoir. Plus les négociations seront longues, plus sera retardée la solution.

On prête aux Soviets le dessein de faire de l’Allemagne une nouvelle Autriche, c’est-à-dire réunir les quatre zones tout en maintenant l’occupation. Mais qu’y gagneraient-ils ? Sans doute l’arrivée au pouvoir de Schumacher, hostile au réarmement et à l’intégration de l’Allemagne au bloc atlantique. Les récents échecs électoraux d’Adenauer font en effet prévoir ce résultat. Mais Schumacher, s’il résiste aux Alliés de l’Ouest, est plus nationaliste qu’Adenauer et poserait plus vivement encore avec la question de la Sarre celle des provinces de l’Est. Il est aussi anticommuniste que son adversaire. Les Soviets perdraient une bonne part du contrôle qu’ils exercent dans leur zone et ne l’exploiteraient pas aussi facilement. Les Autrichiens de la zone russe sont encore plus hostiles au communisme que les autres. Il est plus vraisemblable que cette manœuvre ne vise qu’à empêcher le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest. En tout état de cause, ce réarmement n’est pas proche et il n’est peut-être plus aussi nécessaire qu’auparavant. Car ce ne sont pas dix divisions germaniques qui arrêteront la menace russe, mais les nouvelles armes atomiques que les Etats-Unis ont, à ce qu’ils prétendent, mis au point.

 

La Réunion de l’O.N.U. en Novembre

L’impression demeure cependant que les Soviets veulent reprendre en Novembre, à l’occasion de la réunion de l’O.N.U. à Paris, l’initiative diplomatique perdue. On y présentera l’unité allemande, le contrôle des armes atomiques et la question coréenne. Mais il n’est pas sûr, ni même probable que ce soit avec l’intention d’aboutir à une détente.

 

En Corée

Les pourparlers d’armistice en Corée ont justement repris. La lutte, d’autre part, a repris de l’intensité. Les Chinois veulent sans doute faire une démonstration de force militaire, rendre de nouveau l’espoir aux GIs qui se battent, d’en finir avec leurs souffrances pour les décevoir ensuite, et en faire porter la faute à leur gouvernement et surtout d’éviter par des négociations prolongées de permettre aux Américains d’employer leurs nouveaux armements pour obtenir une solution militaire. Négocier est le meilleur moyen de prolonger le statu quo, la guerre sans résultat.

 

La Crise de la Livre

Avec un courage admirable, le Chancelier de l’Echiquier britannique a dévoilé la situation périlleuse de la Livre sterling : 638 millions de dollars de déficit en ces trois derniers mois.

Dans un article d’une froide objectivité, l’ « Economist » montre la tragique situation. La dévaluation de la Livre de l’an dernier n’a été qu’un ballon d’oxygène. Son effet est épuisé. Le mal réapparaît avec une rapidité plus grande que jamais. C’est le sort de toutes les dévaluations si elles ne sont pas accompagnées d’un assainissement complet de la situation financière et économique. Or nous avons montré – et les Anglais ne l’ignorent pas – que le mal de l’Angleterre est sans remède. Une nouvelle dévaluation ne servira qu’à gagner du temps. Il faudrait que les Anglais abaissent d’un bon quart leur niveau de vie, travaillent moitié plus et surtout tirent de leur sous-sol le surplus de charbon nécessaire au lieu de le recevoir des Etats-Unis.

Aucun gouvernement n’est en mesure d’imposer de telles réformes. La situation est d’autant plus grave que l’incidence du réarmement sur la balance des comptes n’est encore que peu sensible. Les Conservateurs trouveront-ils le mois prochain la solution ? Il est probable qu’ils commenceront par dévaluer pour se donner de l’air et il est aussi probable qu’ils ne seront pas seuls à le faire. 

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-10-06 – Interrogations

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Le Courrier d’Aix – 1951-10-06 – La Vie Internationale.

 

Interrogations

 

Après la série de conférences qui s’est déroulée (ou devait se dérouler), il semblait que toutes les questions étaient sur le point d’être réglées et que l’on n’aurait plus qu’à aller de l’avant. Illusion. On peut dire aujourd’hui que rarement incertitude a été plus complète sur le développement de la conjoncture internationale. En apparence tout au moins.

Il n’est bruit, en effet, que d’une nouvelle proposition Staline qui remettait en cause les relations de l’Est et de l’Ouest. La Conférence d’Ernich, où, semblait-il, le gouvernement de Bonn et les Trois Alliés n’avaient plus qu’à régler des points de détail avant d’intégrer l’Allemagne à l’alliance atlantique. Adenauer se voit obligé de différer toute décision sous la pression de ces adversaires et même de ses partisans. Le destin allemand paraît remis en cause.

La querelle des pétroles d’Iran a tourné au pire. Les Anglais pour la première fois capitulent sans combattre et abandonnent Abadan. Mossadegh ira-t-il à l’assemblée du Conseil de Sécurité à New-York où l’Angleterre a porté le débat ? Sera-ce le prélude à une nouvelle négociation, internationale celle-là, ou la consécration d’une rupture ?

Enfin à Kaesong, le jeu de cache-cache continue … Le général Bradley est allé en Corée conférer avec Ridgway. Prélude à une grande offensive ou à des pourparlers de Paix ?

Autant d’énigmes – sans parler des élections britanniques du 25 octobre – pour embarrasser le chroniqueur.

 

L’U.R.S.S. et l’Unité Allemande

La proposition Grotewohl d’élections libres dans toute l’Allemagne qu’on feignait à Washington et à Bonn de ne pas prendre au sérieux a réussi par sa persistance à émouvoir l’opinion, en des sens divers d’ailleurs. Au fond, chacun sent bien en Allemagne, comme au dehors, que la proposition Grotewohl n’a aucune chance d’aboutir, soit qu’elle ne représente qu’une manœuvre des Soviets pour empêcher un accord entre Bonn et les Alliés – ce qui a été immédiatement réussi -, soit qu’elle ait pour but final une évacuation de l’Allemagne par tous les occupants et une neutralisation ultérieure du pays. Ce que les Etats-Unis n’accepteront pas au stade présent des choses.

Par ailleurs, il ne faudrait pas croire que les Allemands de l’Ouest ont tant de hâte de se voir réunis à leurs frères de l’Est. Dans l’état de ruine économique où se trouve la zone russe, son retour à la prospère république de Bonn serait pour celle-ci une catastrophe. Tous les avantages acquis par les Allemands de l’Ouest devraient être étendus et partagés. De plus, les catholiques et en particulier le parti Chrétien Démocrate du Chancelier se verrait par l’unification dépossédés du pouvoir au profit des Socialistes, la Prusse et la Saxe étant en majorité protestante, et Berlin socialiste ferait pencher la balance. La S.P.D. par la voix de Schumacher, de Reuter, maire de Berlin, et de Carl Schmidt a exigé que l’on réponde à Grotewohl.

L’accord s’est fait assez facilement sur les quatorze points qui constituent les conditions d’une véritable consultation électorale libre. Les Germano-Russes n’ont dit ni oui, ni non. L’affaire traînera comme les pourparlers du Palais Rose sans aboutir, mais son but est atteint : le raidissement du chancelier Adenauer en face des Commissaires Alliés et en somme l’ajournement de la remilitarisation de l’Allemagne, l’essentiel pour les Russes. Une armée européenne sans Allemands ne sera jamais redoutable parce qu’elle manquera d’unité de combativité et de tout esprit offensif. D’autre part, les Russes se rendent peut-être compte que le partage de l’Allemagne ne saurait durer indéfiniment, que les Alliés se risqueraient pour conserver la paix à sacrifier les pays slaves et tous les satellites, mais que le problème allemand ne pourrait jamais être écarté, le voudrait-on. Il se peut que pour un avenir encore assez lointain, les Russes se soient résignés à envisager une Allemagne réunifiée et neutralisée. Sera-ce possible ?

 

La Retraite d’Abadan

Le cabinet Attlee, après avoir promis que, quoi qu’il arrive, Abadan ne serait pas abandonné, fait lui-même évacuer des raffineries les derniers employés britanniques. Dunkerque asiatique ? En tout cas, Dunkerque électoral pour le Parti travailliste, si rien ne vient corriger cette impression d’humiliation qui, ajoutée à pas mal d’autres, s’associera pour l’Anglais moyen au règne du Travaillisme.

Il est certain que les Etats-Unis se sont refusé de soutenir une action de force en Perse pour protéger les intérêts britanniques. L’opinion américaine n’y aurait pas souscrit et même Churchill au pouvoir, les Anglais n’auraient peut-être pas agi seuls. A notre humble avis, les Anglais ont eu tort. On ne cède pas à un Mossadegh quand il passe la mesure. En Orient, le « Si je ne te crains, je me moque de toi », est encore la seule règle.

Le nationalisme dont on fait état n’est qu’affaire de politiciens ou de semi-intellectuels ambitieux. On voudrait bien voir une manifestation de ce genre dans les provinces musulmanes de l’U.R.S.S. Les populations n’en auraient même pas l’idée. Certes les temps ont changé, le colonialisme est révolu, ce n’est pas une raison pour que le droit ne soit plus le droit pour ceux auxquels il fut peut-être appliqué un peu rudement autrefois. L’abdication d’Abadan est pour l’Occident tout entier et même les Etats-Unis, une grave et dangereuse capitulation. Il est à craindre que les Américains n’aient calculé qu’ils seraient en définitive les bons marchands. Car, quoi qu’il arrive – et il faudra bien en arriver un jour à un accord – la solution ne pourra être qu’internationale. C’est d’ailleurs bien le sens de l’appel des Anglais au Conseil de Sécurité. Ils ne peuvent plus revenir à Abadan qu’en compagnie. Il ne faut pas être devin pour prévoir que dans cette compagnie, il y aura, outre les Persans, des Américains.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-09-29 – Confusion Générale

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-29 – La Vie Internationale.

 

Confusion Générale

 

Les préoccupations électorales ont été pour beaucoup dans la confusion et l’impuissance de la Conférence d’Ottawa. Pour que les démocraties soient efficaces devant un danger extérieur, il faudrait que les autorités qui ont la charge d’y faire face soient à l’abri des vicissitudes politiques. Tout au long de ce demi-siècle cette même critique est revenue d’actualité. On n’a pas encore trouvé le remède.

L’annonce pourtant attendue d’élections anglaises au 25 octobre a permis de renvoyer la conférence qui devait siéger à Rome et de déléguer à des commissions les problèmes en suspens à Ottawa.

 

Les Embarras de Moscou

Il est vrai qu’en regard, la diplomatie soviétique n’est pas mieux assurée. Depuis plusieurs mois, les zigs-zags du Kremlin nous déconcertent. Les dictatures nous avaient habitués à des plans précis, à des résolutions éclairs. Moscou ne sait que faire et se contredit : il demande la Conférence du Palais Rose et la fait échouer ; il demande l’armistice en Corée, fait rompre les pourparlers, les reprend. Il envoie Gromyko et 36 délégués à San Francisco en grand tapage avec l’intention d’occuper la scène pendant deux mois. A peine a-t-on entendu un discours anodin et la délégation repart au bout de huit jours sans souffler mot.

D’autres signes encore montrent une hésitation inhabituelle. Le Kremlin dans l’affaire de Suez se retire sans s’expliquer et menace aujourd’hui l’Egypte, au cas où elle se joindrait au bloc atlantique. Dans la question allemande, Moscou qui veut se concilier l’opinion en reparlant d’unité continue à brimer Berlin.

Cet automne se place sous le signe de l’incohérence, ce qui est plutôt rassurant. Cela veut dire qu’à l’Ouest, l’on n’a plus que faire pour reprendre l’initiative diplomatique.

 

Les Entretiens d’Ernich

 

C’est le problème allemand qui est le plus actuel, celui qui évolue. L’enjeu est d’importance. Il s’agit pour  les Etats-Unis de souder l’Allemagne de l’Ouest au bloc atlantique avant que les Russes n’aient pu offrir aux Allemands un moyen de différer leur décision. Manœuvres et contre-propositions se succèdent.

C’est à Ernich et non à Petersberg que se sont ouverts les pourparlers entre le chancelier Adenauer et les Alliés. A Petersberg, c’était l’Allemagne vaincue qui recevait des ordres, à Ernich, ce sont quatre puissances qui discutent. L’égalité des droits entre les interlocuteurs est pratiquement reconnue dans la « Convention de Paix ». Les seuls droits qui retiennent les anciens occupants devenus « contingent de défense commune » ce sont justement ceux qui garantissent l’entretien des troupes étrangères, en Allemagne, la question de Berlin, celle de l’éventuelle unification de l’Allemagne, problèmes communs à la République de Bonn et aux trois puissances.

En principe, ce sera l’affaire de quelques semaines que le statut d’occupation soit aboli, et supprimée la Haute Commission alliée, ratifié le Plan Schuman et acceptée la contribution de l’Allemagne à l’armée européenne. Moscou a donc à faire vite s’il veut tout remettre en question.

 

Impuissance Soviétique

Mais le peut-il ? Nous ne le pensons pas. La proposition Grotewohl d’élections libres et secrètes dans toute l’Allemagne sera certainement acceptée par Bonn et les Alliés, à condition que ce scrutin soit contrôlé par une commission internationale. En fait, cela équivaut pour la Russie à la levée du rideau de fer.

Nous avons montré dès que la proposition fut connue, l’énorme risque que prendraient les Soviets. Il n’est pas possible qu’ils le prennent et c’est là qu’est le drame. Ce serait la premières brèche par où tout le système soviétique serait submergé. Moscou va se contenter de manœuvres, de promesses vagues, de propagande, mais mis au pied du mur ne pourra aller jusqu’au bout. Les Alliés triompheront alors facilement et la diplomatie soviétique en sera un peu plus discréditée. Les Russes, coincés par la résolution américaine et l’accord Adenauer-Schuman, ont bien essayé d’ébranler la France en rappelant le traité d’alliance de 1945. Il leur reste la chance de faire appel au nationalisme Français dans le cas d’un retour au pouvoir du général de Gaulle. Mais d’ici là, les jeux seront faits.

 

Les Questions Financières à Ottawa

Il n’est pas facile de juger des résultats de la Conférence d’Ottawa. Quand il s’agit d’argent, les partenaires sont moins libres, car il n’y a pas de compromis possible entre une caisse vide et une caisse pleine qui refuse de se déverser. Malgré les appels d’Eisenhower, le Congrès américain, à un an des élections, se sent responsable devant le contribuable, le ministre des finances soigne sa popularité en refusant toute facilité. Par ailleurs, on a assisté à Ottawa, où les petites puissances étaient présentes, à un bloc de celles-ci contre les Trois Grands. Elles ne veulent pas, sous prétexte d’être protégées, être entrainées dans des conflits où leurs intérêts ne sont pas en jeu. Elles veulent une faveur égale dans les subventions américaines pour l’armement. Devant ces difficultés, il était urgent d’attendre l’issue des élections britanniques.

Signalons cependant le succès retentissant de la mission du général de Lattre de Tassigny à Washington. Le Général était chargé par Paris d’une véritable mission diplomatique. Les Etats-Unis avaient mis en œuvre toutes les ressources de la publicité pour lancer le grand soldat dans l’opinion. Ah ! si l’on pouvait dans les deux capitales substituer l’éclat d’un général à l’ombre menaçante de l’autre ! Malheureusement, le prestige de la gloire militaire a beaucoup faibli en Europe et même en Amérique. Le général de Lattre a cependant, en plus du succès, obtenu le maximum de promesses. L’Indochine sera défendue par des fournitures américaines et, en cas d’attaque chinoise, par des soldats américains. Ho Chi Ming peut nuire ; il ne peut plus vaincre. Reste à savoir comment répartir la facture qui est très lourde.

 

L’Affaire des Pétroles Persans

Les héritiers de MM. Attlee et Morrison auront une liquidation difficile. Voici que l’affaire des pétroles persans, pièce aux actes multiples, passe par une crise aigüe. Les techniciens anglais d’Abadan vont être expulsés par Mossadegh. Celui-ci se hâte vers l’irréparable avant d’être renversé. Si les choses vont se précipitant avant les élections en Perse prévues pour la fin novembre, il se pourrait bien qu’une sorte de révolution éclate et que l’anarchie commence. Il n’y a qu’une alternative : ou l’accord avec les Anglais, ou le désordre ; on commencera par le désordre.

Venant en plein feu électoral, ce nouvel épisode de la guerre du pétrole ne pourra être affronté sans risque par Attlee, à moins qu’il n’obtienne l’appui des Conservateurs et ne fasse par avance l’union nationale. L’intérêt du pays passera-t-il avant les préoccupations électorales ? L’enjeu de ce vote est tel qu’on en peut douter. Les Conservateurs seront tentés de mettre à profit les embarras de Morrison pour triompher du dernier gouvernement socialiste dans les grands pays du monde.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1951-09-22 – Deuxième Acte

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-22 – La Vie Internationale.

 

Deuxième Acte

 

La Conférence de Washington ressemble à celle de San Francisco. Le statut de l’Allemagne était prêt. Il s’agissait de faire faire un pas de plus aux opinions publiques toujours réticentes. Le ralliement des Etats-Unis à la notion d’armée européenne a beaucoup facilité les choses. Il s’en faut cependant que le réarmement de l’Allemagne soit accepté d’un cœur léger et cela tant du côté des Allemands dont la masse est résolument hostile au service militaire, que du côté français inquiet au premier signe de résurrection de l’ « éternelle Allemagne ».

 

La Coopération s’Impose

Il est sans doute nécessaire de répéter ici ces lieux communs : le dynamisme et la force des Allemands ne peuvent être durablement limités ou comprimés. Tôt ou tard, les circonstances en transformation perpétuelle donneront à cette puissance un moyen de se déployer. Tout ce qu’on peut espérer, c’est de préparer le chenal par où cet excès de vigueur pourra s’épancher. Il n’est pas sûr bien entendu, qu’elle ne rompe un jour les digues qu’on aura soigneusement bâties. Mais tout vaut mieux que la politique d’oppression suivie de concessions et de faiblesse de l’autre après-guerre.

Bien qu’il soit impossible d’assurer l’avenir d’un peuple et que ni le Plan Schuman, ni l’armée européenne ne garantissent pour l’éternité des relations pacifiques entre la France et l’Allemagne, ils peuvent à la longue rendre l’idée de guerre anachronique. Il faut préparer l’heure où l’on ne croira plus à la possibilité d’un conflit de chaque côté du Rhin, comme c’est le cas aujourd’hui de chaque côté de la Manche. Ce n’est pas affaire d’institutions, mais de croyance. Il est bon cependant de « plier la machine ». Les organismes sociaux acclimatent les idées.

 

Manœuvres Soviétiques contre le Réarmement Allemand

Tandis que l’U.R.S.S. à San Francisco s’est heurtée à un barrage infranchissable quand il s’est agi d’empêcher le réarmement Japonais, la lutte contre le réarmement de l’Allemagne offre de meilleures chances. Il se pourrait que les Soviets fassent tous leurs efforts et même des concessions majeures pour l’éviter.

Nous ne serions pas surpris que faute d’autre moyen, les Russes ne proposent de libérer leur zone et de laisser se refaire d’unité de l’Allemagne libre d’occupants, et maîtresse de son destin. Ce serait pour l’U.R.S.S. un gros risque, moindre cependant que celui d’une armée allemande sur l’Elbe prête à libérer ses compatriotes et à reprendre les provinces perdues au-delà de l’Oder. C’est bien ce que propose Grotewohl en acceptant que des élections libres et secrètes aient lieu dans les deux Allemagnes. Il se peut que cette offre soit de pure propagande parce que les Russes sont capables, au moment d’organiser les élections, d’en rendre les modalités inapplicables et d’arriver, comme à Kaesong, à une impasse sur des questions de prestige ou de procédure. C’est pourquoi la proposition Grotewohl, au lieu d’être un coup de théâtre, a à peine été relevée.

La diplomatie Russe s’est discréditée. Il lui est impossible d’utiliser maintenant pour agir sur l’opinion allemande une proposition qu’il y a deux ans aurait eu un retentissement capable de retourner les esprits. Il se peut cependant que les Russes soient sincères. Ils mettraient les Alliés en demeure d’évacuer l’Allemagne et rendraient ainsi la position des forces américaines difficiles en Europe. Grâce à leur prépondérance militaire ils pourraient, dans l’avenir, réussir un putsch communiste analogue à celui de Prague. Préfèreront-ils cette solution pleine d’aléas, au spectre de la Reichswehr. Qui sait ?

C’est sans doute pour cela que les Américains pressent le mouvement. Ils savent bien au fond que la troisième guerre mondiale n’est pas pour demain. Mais ils veulent lier l’Allemagne occidentale au Bloc atlantique avant que les Russes n’aient pu trouver la combinaison qui les en détourne, les Allemands étant toujours capables de jouer le jeu de bascule, soit faute de conviction démocratique, soit par simple intérêt ! La France entre dans la collaboration avec l’Allemagne à pas prudents et résignés, mais à défaut de vue claire, l’opinion sent obscurément que la sagesse porte dans ce sens.

 

Le Blocus Occidental

Un des points de friction les plus irritants entre les Etats-Unis et l’Angleterre est le refus de celle-ci de réduire au minimum ses échanges avec le bloc soviétique.

Il est certain que l’embargo décrété par les Américains sur le matériel stratégique a créé des difficultés aux Soviets. Ceux-ci néanmoins profitent de toutes les fissures, et c’est surtout du côté anglais qu’il s’en trouve. Aussi peut-on dire à Washington que les soldats américains sont tués avec des matières fournies par leurs Alliés. Ce n’est, hélas, pas une histoire nouvelle et nous avons connu les barbelés faits de notre fer où les soldats français venaient mourir.

Les Anglais pensent à leur balance commerciale et ne veulent pas renoncer aux avantages du troc avec les Russes. Ce qui n’empêche pas, malgré les statistiques de fantaisie, l’industrie du bloc soviétique de marquer le pas. « La Pravda » reconnaît que charbon et fer ont été cette année insuffisants pour alimenter les usines sidérurgiques qui ne tournent qu’à 70% de leur capacité. Malgré le caoutchouc fourni par Ceylan, les camions manquent de pneus. Mais c’est la situation agricole qui dans les pays communistes reste la plus aigüe et rendrait très aléatoire une campagne militaire. Malgré une récolte exceptionnelle en Russie, l’excédent exportable sera très faible, la collecte et le stockage étant très défectueux et le rationnement chez les Satellites n’est pas près de s’atténuer. A ce sujet terminons par cette perle relevée par «Le Monde » dans un journal hongrois : « En organisant le rationnement, en instituant la carte de pain, nous avons déjoué les manœuvres de l’ennemi ! ».

Cela nous fait rire mais au fond, c’est tout le secret du pouvoir stalinien. Persuader le peuple qu’il est menacé par des ennemis invisibles, par des armées étrangères aux frontières et des espions dans ses rangs pour lui faire accepter toutes les privations et toutes les servitudes. C’est pourquoi la paix entre les deux blocs est impossible tant qu’il y aura d’un côté cette tyrannie. Pour tenir le peuple, il faut lui forger des ennemis.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-09-15 – Les Lendemains de San Francisco

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-15 – La Vie Internationale.

 

Les Lendemains de San Francisco

 

Le voyage de Gromyko à San Francisco aura peut-être été salutaire. Sauf l’Inde et la Birmanie, tout le monde non soviétique était représenté et il n’a pu distraire une seule des voix qui venaient, en approuvant le traité japonais, condamner la politique soviétique. Gromyko a pu mesurer le discrédit où est tombée la parole de Moscou. Il n’a d’ailleurs pas insisté et sa modération a été pour tous une surprise.

 

La Parade de San Francisco

Les critiques n’ont cependant pas manqué ni les réserves, mais le sentiment dominant était qu’aucune autre solution n’était possible, puisque les Soviets se refusaient à tout compromis et l’échec des pourparlers de Kaesong, les vaines chicanes des plénipotentiaires communistes, ont beaucoup contribué à la résignation générale. Gromyko n’a pas trouvé d’oreille complaisante. Il se peut qu’il soit venu avec des illusions. Il n’en peut plus conserver.

Les Etats-Unis ont voulu faire de la conférence une démonstration de résolution et de puissance : l’appareil rigide des séances, la solennité des discours, la sévérité de l’horaire, l’attitude particulièrement humble du premier ministre Yoshida, tout donnait à la cérémonie un caractère d’irrévocable manifestation de la prépondérance américaine.

 

La Question des Crédits d’Assistance

Il en sera de même à Washington et à Ottawa où le sort de l’Allemagne, lié à la défense commune de l’Europe et à son unification économique, fera l’objet d’un accord lui aussi préétabli. Car tout est réglé en principe déjà. Seules les modalités d’application laissent du champ à la discussion. Le succès des pourparlers se heurtera évidemment à des difficultés financières. Le Congrès américain a réduit d’un milliard les crédits à l’Europe. Les élections de 1952 pèsent sur les décisions des parlementaires. Malgré les recommandations d’Eisenhower, l’électeur pense que son argent sera mieux utilisé à l’intérieur, même si les fournitures coûtent à fabriquer aux Etats-Unis trois fois plus qu’en Europe. Il craint aussi de fournir aux pays du pacte atlantique des moyens industriels qui pourraient plus tard se tourner en concurrence. Il n’a pas entièrement confiance dans la détermination des démocraties du continent. Le souvenir de la Chine de Tchang-Kaï-Chek reste cuisant pour le contribuable américain.

Il ne faudrait cependant pas exagérer la gravité des abattements que le Congrès a fait subir aux propositions de Truman. Ils étaient prévus et escomptés dans le total. Ils sont en quelque sorte rituels. Des clauses permettent de faire passer du chapitre réarmement des sommes qui iront à l’aide économique. La limite entre les deux formes de fournitures est d’ailleurs assez floue et il y a dans le montant voté assez pour couvrir les besoins essentiels. Le rôle des ministres et des experts sera de camoufler les différents usages des crédits.

Pour la France en particulier, il s’agira d’obtenir une aide pour supporter le fardeau d’Indochine dont le coût passe à lui seul les charges du réarmement. Les solutions à trouver sont plus compliquées que vraiment introuvables, mais pour y aider, il faudrait que la France finisse par rétablir un peu d’ordre dans ses finances et mette un frein à une politique de laisser aller et d’inflation permanent qui choque la mentalité anglo-saxonne. Rien n’indispose plus que l’absence de volonté et d’esprit de sacrifice. Il faudrait en finir avec cette situation de nation entretenue. Notre crédit autant que notre autorité y perd, et cela affaiblit notre diplomatie qui ne peut faire accepter des suggestions souvent raisonnables.

 

Le Congrès de Blackpool

Le congrès des Trade-Unions anglais à Blackpool a passé au second plan. Il a cependant marqué une défaite des tendances de M. Bevan et renforcé plutôt la position interne du gouvernement Attlee. Les Syndicalistes se sont rendu compte que l’opinion dans son ensemble avait évolué et ont hésité à se montrer en désaccord avec le sentiment de la majorité du pays favorable au réarmement et hostile aux augmentations de salaire : la proximité probable des élections a commandé cette tactique.

 

L’Attitude des Pays Arabes

On a beaucoup remarqué le vote de l’Egypte et des pays arabes favorable au traité japonais. Personne n’ose mécontenter Washington, et dans les querelles de ces pays avec la Grande-Bretagne, il y a toujours l’espoir d’un recours à la médiation américaine.

La dispute des pétroles persans continue et rebondit. On pensait bien qu’il faudrait être patient. Cependant la position du Dr. Mossadegh s’affaiblit. Il n’a pas réussi à faire approuver par la Chambre basse de Téhéran l’ultimatum destiné à l’Angleterre. Beaucoup d’éléments modérés ne le suivraient pas s’il mettait à exécution la menace d’expulser les techniciens anglais de la raffinerie d’Abadan. L’Iran dans cette action serait probablement seul. Ses voisins dont le Pakistan et l’Irak ne le soutiendraient pas, et l’attitude des Soviets est toujours prudente.

Récemment, les Russes se sont dérobés alors que l’Egypte croyait avoir, sur les promesses de Moscou, un appui dans son litige à l’O.N.U. dans l’affaire des restrictions à la navigation dans le canal de Suez. Les Soviets ont trop besoin de la liberté des communications maritimes pour approuver qu’on les entrave. Là encore, le Kremlin s’est repris. Un précédent de ce genre eut été fâcheux pour ses revendications sur les Dardanelles et les détroits de la Baltique. Mais cette dérobade a fâcheusement impressionné les pays arabes en général.

Dans l’affaire des pétroles, il paraît vraisemblable que Mossadegh va peu à peu s’user et que sa chute préparera une nouvelle médiation américaine. Mais cela n’est pas pour demain.

 

La Question Marocaine

Reste un problème délicat dont on ne parle qu’à mots couverts : l’éventualité d’un débat à l’O.N.U. sur le problème marocain porté à l’assemblée des Nations par les Pays Arabes et la menace, peut-être encore vague, d’une autonomie accordée par l’Espagne à son protectorat au Maroc. Franco a beaucoup flatté les Arabes ces temps-ci. Sans doute entrevoit-il, de concert peut-être avec les Etats-Unis, un moyen de pression sur la France pour obtenir l’intégration de l’Espagne dans la communauté atlantique ?

Les Etats-Unis ont sur la question marocaine une attitude peu claire. Il y a eu un conflit entre les intérêts privés américains et le Protectorat. Washington se donne là, comme en Indochine, le beau rôle au détriment de ceux qui ont transformé ces pays anarchiques en nations prospères. C’est sans doute sur ce point, plutôt que dans les grandes questions internationales où nous ne pouvons pas grand-chose, que la discipline intérieure nous donnerait une autorité nécessaire pour défendre notre œuvre et sauvegarder l’avenir.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-09-08 – Le Second San Francisco

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-08 – La Vie Internationale.

 

Le Second San Francisco

 

Six ans après la Conférence de San Francisco qui définit la Charte des Nations-Unies, s’ouvre de nouveau à San Francisco la réunion des pays appelés à signer le traité de paix avec le Japon. La première avait, en théorie du moins, l’ambition de perpétuer la collaboration des pays qui allaient achever la victoire et constituer à la place de l’ancienne Société des Nations un monde unique et solidaire auquel les vaincus pourraient plus tard s’agréger. Juste avant la mort de Roosevelt, le slogan était « one world »

Le San Francisco de 1951 consacrera, au contraire, la division du monde en deux blocs qui chaque jour paraissent plus irréconciliables. Cette cassure était déjà prévisible en avril 1945, et nous l’avions souligné en son temps. Le San Francisco d’alors avait plus pour objet d’assurer la prépondérance américaine que d’ouvrir une assemblée de Nations de droits égaux. Moscou, à l’époque, ne s’y était pas trompé. Ses manœuvres le prouvaient. L’objectif de la Russie d’aujourd’hui est d’empêcher que les vides que la guerre a creusés par la suppression de deux grandes puissances, l’Allemagne et le Japon, ne soient absorbés par la puissance grandissante des U.S.A.

A moins de provoquer la guerre, l’Union Soviétique n’a pas grand pouvoir de s’opposer aux plans américains. D’abord, parce qu’elle a perdu la confiance des Nations libres par ses annexions brutales, ses agressions, ses déportations de peuples et son obstruction systématique dans toutes les réunions internationales où un accord était possible. Ensuite, parce que sa faiblesse économique et financière ne lui permet pas d’offrir aux pays en difficulté – et ils le sont tous – un appui qui les puisse tenter :

A l’heure où nous écrivons, on ne sait pas encore ce que Gromyko se propose à San Francisco. Il aura de la peine à faire autre chose qu’un manifeste de propagande et à dissocier le monde libre, qui, bon gré, mal gré, se resserre autour des Etats-Unis. Des menaces ne feront que renforcer cette solidarité. Des ouvertures conciliantes rencontreraient le scepticisme. Staline a eu tort de discréditer à fond son propre instrument diplomatique. Plus que toute autre faute, celle-là est irréparable. Quand un pays ne peut compter que sur sa force, il est condamné, soit à s’en servir, soit à reculer ; et c’est en fait malgré quelques signes contraires, ce qui se produit de jour en jour davantage.

 

Le Sens du Traité avec le Japon

Le traité de paix avec le Japon si généreux en apparence, consacre en réalité sa subordination aux Etats-Unis. Coupé de son débouché et de son réservoir d’approvisionnement, la Chine, par la guerre de Corée ; économiquement parlant, il ne peut être qu’une dépendance de l’Amérique. Les Etats-Unis fournissent les matières premières et les crédits, et le Japon travaille avec pour la machine de guerre des U.S.A. Typique exemple de la force des choses. Aucune autre solution n’est imaginable, à moins que le Japon ne passe au camp bolchévique, et encore faudrait-il créer de rien un système financier dont aucun des partenaires n’aurait les moyens.

 

Vers un Accord analogue sur l’Allemagne

Ce traité avec le Japon est le prélude à un autre qui ne sera pas un traité de paix, mais en aura toutes les conséquences : l’accord avec l’Allemagne de Bonn.

Là encore, la prospérité ou simplement l’existence de ce pays n’est possible que s’il s’intègre à la communauté que les Etats-Unis commandent et travaille à façon pour le réarmement. Comme pour le Japon, il ne s’agira pas de fabriquer des armes proprement dites, mais de fournir l’outillage et les accessoires qu’il utilise. C’est ainsi qu’on voit – paradoxe assez ridicule et qui montre la fragilité des prévisions des hommes d’Etat – les usines allemandes hier démantelées à grand bruit se reconstituer avec l’aide de ceux qui en ont enlevé les machines. Une politique réaliste que les faits imposent se venge des calculs à courte vue.

Les Travaillistes s’étaient acharnés au démantèlement sans souci du sort des ouvriers allemands. Or, un ministre anglais disait hier qu’il fallait que l’Allemagne travaille pour le réarmement sans quoi, tandis que l’Angleterre s’épuiserait à fabriquer des armes au détriment de ses exportations, les marchés qu’elle devrait abandonner seraient absorbés par l’Allemagne qui pourrait se consacrer complètement à son commerce avec l’extérieur.

L’histoire abonde en ironies de ce genre. On n’aurait pas de peine à montrer que toutes les initiatives de la Russie depuis 1945, et par-dessus tout cette énorme erreur que fut l’agression en Corée, ont quasiment obligé les Etats-Unis, qui n’y étaient pas préparés et ne le désiraient pas, à s’assurer une hégémonie mondiale dont il semble bien que rien désormais, avec ou sans guerre, ne les empêchera d’exercer.

 

Les Hésitations du Kremlin

Nous avons chaque jour davantage l’impression que dans cette vaste partie d’échecs les maîtres du Kremlin ne savent plus quel pion pousser. Les pourparlers de Kaesong donnent plus le sentiment de l’incohérence que d’un plan médité. Ou ils chercheront un armistice et celui-ci sera acquis à un prix beaucoup plus élevé que s’ils l’avaient conclu il y a deux mois et ils devront, qu’ils le veuillent ou non, perdre la face, ou bien ils reprendront la guerre et ils risquent fort de recevoir la terrible leçon qu’ils ont évitée jusqu’ici. L’industrie mandchoue, la seule dont dispose la Chine sera en tout état de cause pulvérisée, et même si les Américains devaient subir des échecs, on sait bien qu’ils ne lâcheraient jamais la partie avant d’avoir le dernier mot.

 

Les Conséquences du Réarmement

En attendant, l’effort du réarmement qui n’est pas encore en pleine action, a donné au monde libre tout entier, une impulsion économique considérable. Il y a sans doute partout des risques d’inflation, peut-être, mais ce n’est pas sûr, de certaines pénuries. Mais la suractivité en définitive créera plus de bien-être que de privations. La nouvelle E.C.A., comme on l’appelle déjà, que l’envoyé américain en Europe, M. Joyce, est venu préparer prévoit un accroissement de production de 25% en cinq ans pour notre continent. Cela n’est possible que si l’interdépendance des Etats membres de la communauté atlantique se resserre rapidement et que se constitue progressivement un monde unifié dont Washington aura nécessairement la direction.

Est-ce bien cela que Moscou entendait réaliser ?

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-09-01 – La Saison des Conférences s’ouvre

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Le Courrier d’Aix – 1951-09-01 – La Vie Internationale.

 

La Saison des Conférences s’ouvre

 

A première vue, les nouvelles de cette quinzaine paraissent décevantes : rupture à Kaesong ; impasse à Téhéran ; refus de l’Inde de prendre part à la conclusion du traité avec le Japon ; tension anglo-égyptienne … En fait,  derrière ces épisodes marquants, la puissance du monde libre se développe. Un été qui s’annonçait dangereux passe sans inquiétude majeure.

 

Les Pourparlers d’Armistice en Corée

Il est difficile de trouver un sens aux incidents qui ont marqué depuis deux mois les pourparlers de Kaesong, d’expliquer de façon rationnelle ces conférences que les communistes sollicitent pour les torpiller. L’opinion finit par s’habituer et se désintéresser de conversations sans objet, et cette détérioration de l’instrument diplomatique est grave en soi. Quand les plénipotentiaires se rencontrent avec la certitude de s’employer inutilement, il ne reste plus qu’à redonner la parole au canon. Les communistes se rendent-ils compte qu’ils rendent inutilisables pour eux-mêmes une valeur politique qui leur serait précieuse. On peut même se demander, devant cette incohérence, si le bloc soviétique sait ce qu’il veut : hanté par la propagande, les réactions de l’extérieur ne l’atteignent plus.

 

Explications

Ces manœuvres paraissent d’autant plus vaines que l’aboutissement des pourparlers de Kaesong aurait plutôt embarrassé les Etats-Unis qui craignent avant tout un relâchement de l’opinion devant l’effort militaire. Reste évidemment l’hypothèse que les Sino-Coréens et les Russes aient voulu mettre à profit cette trêve de fait de deux mois pour préparer une offensive plus puissante. Mais comme l’activité de l’aviation américaine ne s’est pas ralentie, le bénéfice est peu apparent. Le dernier incident, un prétendu bombardement de Kaesong par les Américains eux-mêmes, est si invraisemblable qu’il faudrait être dépourvu de raison pour y croire. Quel intérêt pourraient avoir les Etats-Unis à mitrailler le siège de la conférence ? Et comme cela est loin de leur manière.

Il se peut que les pourparlers reprennent, mais il est difficile de concevoir que la paix puisse en sortir. Les Américains d’ailleurs ont pris toute mesure pour continuer les hostilités s’ils y étaient forcés, et cette fois avec plus de moyens et moins de scrupules. Le bombardement de Kashing près de la frontière russe prouve que l’heure des ménagements est passée et que ce qui était refusé à Mac Arthur ne le serait pas à Ridgway. Le plus probable est que l’affaire continuera à pourrir sur place sans éclat démesuré.

 

Les Pétroles Persans

La rupture de Téhéran dans l’affaire des pétroles entre Mossadegh et les Anglais était assez inattendue. L’envoyé du président Truman, Harriman, avait préparé avec succès le terrain à un accord, et le ministre anglais Stokes passe pour habile. On a donné de multiples explications de cet échec, et certaines tiennent du feuilleton.

Donnons sous toutes réserves la nôtre.

La rupture vient évidemment des Anglais : question de prestige d’abord, d’intérêts ensuite. La façon peu empressée dont avait été accueilli le médiateur américain après les rebuffades reçues par l’ambassadeur à Téhéran, Grady, faisait prévoir que les Anglais n’accepteraient pas volontiers que les Etats-Unis leur rendissent, grâce à leurs bons offices, le pétrole perdu. On ne voulait pas à Londres qu’on puisse dire en Orient que sans l’appui des Américains les Anglais ne pouvaient plus rien obtenir. Infliger à Harriman, personnage considérable, une blessure d’amour-propre n’est peut-être pas un bon calcul. Les Anglais sont persuadés que dans deux mois Mossadegh, les caisses de l’Etat vidées, sera obligé de capituler.

De toute façon, l’affaire des pétroles doit s’arranger. Cela paraît en effet probable, si les Etats-Unis le veulent bien. Car il y a un crédit en dollars en suspens accordé à la Perse et des Compagnies pétrolières américaines qui, si elles y étaient autorisées, prendraient l’affaire en mains avec empressement. Ce que Washington ne fera pas, à moins que les Russes ne se montrent ou que Mossadegh entre en pourparlers avec eux.

Le jeu pour Morrison, qui n’y est pas spécialement entraîné, nous paraît bien acrobatique. En tous cas, et malgré l’accroissement rapide des autres sources d’approvisionnement en pétrole, la perte même momentanée de la raffinerie d’Abadan et des puits qui l’alimentent pèsera sur la balance des comptes de l’Angleterre déjà fort obérée.

 

A Quand les Elections Anglaises ?

L’horizon international, dans tous les cieux, sera largement éclairci lorsqu’enfin – on l’espère en octobre – la désastreuse gestion du travaillisme aura pris fin. La France en particulier, sans préjugé d’ordre politique, se réjouira de voir s’éloigner du pouvoir des partenaires avec lesquels elle n’a cessé d’avoir des difficultés en Méditerranée comme en Europe. Comme en 1924-25, le Travaillisme s’est montré anti-européen et peu francophile. Les Etats-Unis se féliciteront aussi de l’éclipse de ces partenaires obtus et peu maniables. Mais la succession est si lourde qu’on plaint ceux qui devront la prendre.

 

Le Traité Japonais

Comme nous le signalons depuis des mois, les Etats-Unis qui sentent croître leurs forces, sont de plus en plus décidés à aller de l’avant sans se soucier des conséquences. L’Inde aura beau chercher à constituer une troisième force en Asie, et les Soviets essayer de rallier une minorité suffisante pour empêcher la signature du traité de paix avec le Japon, souhaité et approuvé par le Japon même, gageons que la conférence qui s’ouvrira à San Francisco le 4 septembre ne durera pas une heure plus que prévu et que les paraphes requis seront apposés.

                                                                   ***********************

Tandis que le parlement français s’ensevelit dans des querelles intempestives l’équipe qui va représenter la France dans la série des prochaines conférences à San Francisco puis à Washington, puis à Ottawa et enfin à Rome, apparaît très forte et très bien armée, grâce surtout à l’appui vraiment sensationnel que le général Eisenhower – peut-être futur président – vient de donner au plan Pleven d’armée européenne et aussi par ses recommandations au Sénat américain de ne pas réduire les crédits militaires à l’Europe. Malgré le discrédit parlementaire auquel on ne prête plus guère attention à l’étranger, la position française paraît excellente. Notre diplomatie et nos deux généraux Juin et De Lattre de Tassigny ont tous les moyens de réaliser une organisation européenne ordonnée par les Etats-Unis et dirigée par la France. Celle-ci a beaucoup à demander, des armes et des crédits et aurait besoin d’être soutenue par une opinion plus avertie et plus patriote. Les difficultés viendront plutôt du Parlement américain que du gouvernement Truman. Il y aura sans doute quelques déchets et quelques déconvenues, mais dans l’ensemble, le succès semble assuré. La France aurait un bel avenir si les Français s’en montraient dignes.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-08-11 – L’Offensive de Paix

 

L’Offensive de Paix

 

Les discussions avec les Orientaux, tant  à Téhéran qu’à Kaesong, n’avancent pas vite. On s’y attendait. Mais rien n’est venu remettre en question l’issue favorable qu’on espère.

 

Les Pétroles Persans

L’affaire des pétroles persans est maintenant bien engagée. M. Harriman s’est rendu à Londres afin de préparer pour le Cabinet britannique la solution de compromis offert par Mossadegh. La mission Stokes est enfin partie, et le conseiller du président Truman veille sur les pourparlers qui seront laborieux.

Tout le monde est d’accord sur un point : la nationalisation des gisements et des raffineries. Persans et Américains y tenaient particulièrement. Car on sait que les Soviets avaient obtenu de Téhéran un droit de prospection et d’exploitation sur les richesses pétrolières du Nord de la Perse. Cette concession avait été rejetée par le Parlement de Téhéran. En proposant que désormais les ressources du pays ne seront plus confiées à des étrangers, on coupe court à toute revendication future. L’U.R.S.S. est donc éliminée de la partie et, du même coup, bien des difficultés prévisibles. Reste à trouver la formule qui permettra aux Anglais de rester sur place et de diriger comme par le passé, les produits pétroliers vers le monde occidental. On y parviendra.

 

Les dissensions Sino-Russes

Deux articles parus dans le « New-York Herald » sous la signature des frères Alsop ont fait sensation. Pour la première fois, ils apportent des preuves d’une dissension entre Mao Tsé Tung et Staline. Il s’agit du manifeste du Politburo chinois publié le 1er Août où le nom de Joseph Staline ne figure pas. Mao Tsé Tung, déifié à son tour, y développe une théorie communiste personnelle qui constitue selon lui une contribution nouvelle au Marxisme léninisme, destinée aux peuples qui s’émancipent de la tutelle coloniale. Le caractère indépendant du mouvement est fortement marqué et il n’est fait mention de l’exemple soviétique que pour souligner le caractère original de la révolution chinoise.

Il ne faudrait pas exagérer la portée de ce document. Il montre seulement les ambitions de ce nouvel impérialisme chinois qui cherche à s’étendre à toute l’Asie et le ressentiment à l’égard de l’U.R.S.S. qui n’a pas fourni aux Sino-Coréens les moyens de vaincre les Américains.

Ces faits ne surprendront pas nos lecteurs. Nous avons dit à plusieurs reprises que l’U.R.S.S. ne tenait pas plus que les Etats-Unis à voir une Chine puissante commander au monde jaune. L’expansion du communisme n’intéresse les Russes que dans la mesure où ils en sont les maîtres. La doctrine n’est qu’un moyen de domination. Le triomphe rapide du communisme irait à l’encontre du but de Moscou. Car le contrôle leur échapperait. Ils ont dû être effrayés de l’explosion de nationalisme qui a suivi le succès de l’intervention chinoise en Corée, fin novembre dernier.

Le communisme doit rester un mythe qui pousse à la révolte les peuples de couleur, active les troubles et retient au loin les forces des occidentaux. Un succès qui mettrait ces peuples en face de la réalité aurait tôt fait d’amener une désillusion qui les rejetterait vers leurs anciens maîtres, et une Chine triomphante ne tarderait pas à être un dangereux rival. Aussi les Russes n’ont-ils rien fait, ni en Corée, ni en Indochine pour aider au succès des rouges. Ils ne voient sans doute pas avec déplaisir une reprise de la guerre civile chinoise aux confins de la Birmanie où les Nationalistes ont engagé à nouveau la lutte. C’est aussi pourquoi ils ont contraint les Sino-Coréens à demander l’armistice en leur refusant une aide massive.

 

L’Offensive de Paix

L’offensive de paix de Moscou bat son plein et l’on se demande jusqu’où on entend la mener. Il y a eu la publication – fait sans précédent – du manifeste de M. Morisson dans la « Pravda », et hier le message du président Chvernik au président Truman où l’on semble accepter un contrôle des armes atomiques. Il est difficile de faire la part de l’intention sincère et de la propagande.

A Berlin, les Russes ont contraint les Alliés à établir un nouveau pont aérien pour l’évacuation de marchandises dont les Soviets refusent d’autoriser l’exportation. Il y a aussi les menaces à Tito dans le discours Molotov à Varsovie, et la grande parade de la jeunesse communiste à Berlin. Les Soviets se rendent bien compte qu’il est trop tard pour arrêter le réarmement des Etats-Unis.

Le Congrès américain vient de voter 56 milliards de dollars (21 mille milliards de nos francs) pour l’exercice 1951-52 destinés aux forces terrestres, aériennes et navales auxquels viendront s’ajouter les crédits pour l’établissement de bases à l’extérieur et les 8.500 milliards d’aide militaire aux Nations du pacte atlantique ; Le chiffre prévu de 65 milliards, près de 25.000 de nos milliards, sera largement dépassé. Cela est à peu près huit fois ce que les Russes, en se privant au maximum de biens consommables, peuvent consacrer à leur préparation militaire. Evidemment, la main-d’œuvre n’est pas chère en U.R.S.S. Un travailleur ne coûte que 500 roubles en moyenne (7.500 frs) par mois et il y a le travail forcé qui coûte encore moins, mais le rendement est bien moindre aussi. Il n’atteint pas en certains cas le dixième du rendement américain. Ceci compense cela.

On comprend que les Soviets sont tentés d’arrêter les frais, ou tout au moins de les réduire et d’essayer de consolider leur actuelle position. Mais ils n’ignorent pas plus que nous que l’heure est passée, sinon d’arriver à un modus vivendi, du moins de suspendre l’exécution du programme des Etats-Unis. D’autant que, comme nous le signalions la semaine passée, en politique extérieure et militaire, il n’y a plus d’opposition. Le Congrès vote à peu près ce qu’on lui demande. Le parti Taft s’est déclaré d’accord là-dessus avec Truman et il semble même que Républicains et Démocrates se rallieraient à une candidature du général Eisenhower si celui-ci acceptait de se présenter à l’élection présidentielle en 1952. Truman y a fait une allusion directe et les Républicains seraient heureux après l’échec de la campagne Mac Arthur de patronner un candidat qu’ils ont toujours considéré comme des leurs. Une union nationale autour d’Eisenhower se ferait sans opposition. Les industriels de leur côté et les économistes ne s’effraient plus de l’ampleur du programme militaire. La petite crise si inattendue dans la vente des produits de consommation, loin de s’atténuer, s’accentue, et le Congrès a refusé pour cette raison d’accorder au Président des pouvoirs discrétionnaires de contrôle des prix. L’économie semble assez forte pour supporter la charge des armements. On se demande même si sans elle les affaires iraient si bien. De quoi, pour une fois, donner, à un certain point de vue, raison aux marxistes. La bourse de New-York, a battu le 6, tous ses records de hausse depuis vingt ans. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Si l’effort d’armement est un puissant facteur d’expansion économique, ce surplus trouverait, s’il venait à se ralentir, d’autres débouchés. Ce qui est perdu et stérilisé en armement serait distribué aux peuples arriérés, et il ne manque pas de mains tendues.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1951-08-04 – Flottement

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Le Courrier d’Aix -1951-08-04 – La Vie Internationale.

 

Flottement

 

Si l’affaire des pétroles persans paraît s’acheminer vers un dénouement favorable, la conférence de Kaesong pour l’armistice en Corée ne progresse pas sensiblement. Les communistes laissent comme toujours leurs intentions dans le doute. Ils continuent à masser des troupes en face de leurs adversaires, et dans leurs déclarations mettent la paix en balance. Nous persistons à penser que ces manœuvres n’ont pour but que de lasser les négociateurs, de les intimider pour arracher quelques concessions. Il ne faut cependant pas rejeter l’hypothèse que les rouges ne seraient pas eux-mêmes bien fixés sur leur propre plan. Peut-être ont-ils voulu, en négociant, essayer de désorienter les Alliés, et mettre les Etats-Unis en état de moindre résistance et, selon l’effet de la tentative, décider au dernier moment de la guerre ou de la paix. En tous cas, une reprise des hostilités ne mettrait pas les Etats-Unis dans l’embarras, et les communistes n’auraient pas gagné grand-chose à cette sorte de demi-trêve. Mais, répétons-le, les chances d’un armistice, encore lointain, peut-être, nous paraissent l’emporter.

 

Les Discours Officiels aux Etats-Unis

Le président Truman, après Acheson et le général Marshall, s’est montré nettement moins optimiste que précédemment. Cela évidemment pour empêcher l’opinion de s’endormir, de réclamer le retour des soldats et le ralentissement de l’effort d’armement. Quand il représente la menace militaire des Soviets, la masse d’hommes tenus sous les drapeaux, les concentrations de troupes en Mandchourie, les évacuations de civils dans les territoires limitrophes de la Yougoslavie, on se demande s’il est tout à fait sincère, s’il croit réellement à une menace imminente des Russes ?

Nous ne sommes pas les seuls à douter de la signification de ces préparatifs belliqueux. En Angleterre à côté des déclarations d’Attlee et de Shinwall qui se servent de ces menaces pour défendre le programme d’armement assez impopulaire, d’autres ministres, comme Strachey croient que la vérité est moins sombre et les Bévanistes ont peut-être raison de demander que l’on étale un peu les dépenses militaires. On risque en effet, et même aux Etats-Unis, de troubler à l’excès l’économie intérieure en forçant la cadence au-delà des besoins urgents.

 

La Situation chez les Communistes

A notre sens, il est bien improbable que la Russie et la Chine soient en mesure d’entreprendre une agression sans limite. Tous les renseignements qui parviennent de l’U.R.S.S. montrent que la crise intérieure dont nous parlons depuis quelques mois est plus aigüe qu’on ne le pensait. Non seulement en U.R.S.S. même, mais surtout chez les satellites où la tension a atteint un véritable paroxysme.

 

En Bulgarie

En Bulgarie, notamment, Tcherenkov a affaire à une révolte généralisée des paysans dont un certain nombre a pris le maquis et jusqu’à des membres du parti qui ont organisé une résistance passive, si générale que les Russes envisagent une occupation militaire du pays.

Pour les lecteurs de la « Pravda », le récent commentaire qu’elle fait des récents événements est une surprise sans précédent. Voici ce qu’on lit :

« La collectivisation des terres dans les districts de Teteven et de Kula (en Bulgarie) a été une mesure stupide et prématurée. Au lieu d’isoler les Koulaks des paysans, on n’a fait que les unir dans un mouvement général d’opposition », et parlant des dirigeants communistes du pays : « C’est un nid de vipères qui se cache habilement camouflé dans les postes de commande. Ces vipères bénéficient de la sympathie du Comité central qui souvent refuse d’accueillir dans son sein des éléments jeunes » L’article se poursuit ainsi : « Un véritable mouvement déviationniste profite du mécontentement populaire par suite de la situation économique qui de fait est désastreuse (sic) après l’échec du plan quinquennal de reconstruction ».

Ce n’est pas avec de tels alliés qu’on entreprend une campagne militaire.

 

Le Plan de Washington

So Washington exagère donc le danger, quel serait son plan ? Fort simple. La course aux armements aura sur l’U.R.S.S. et ses satellites exactement l’effet que les Russes espéraient qu’elle aurait sur les Alliés : ruiner leur économie. Le budget militaire absorbe en Russie, une fraction de plus en plus grande du revenu national, 3.000 milliards (de nos francs) sur 20.000 et le solde à répartir sur 200 millions d’êtres humains épars sur un sixième du globe. Cette charge qui croit chaque année plus vite que le revenu pèse infiniment plus qu’aux Etats-Unis : 35 milliards de dollars sur un revenu de 330 (pour seulement 150 millions d’habitants) et qui s’accroît de 5 pour cent par an. Le contraste de la prospérité des uns et de la misère des autres sera tel que le régime ne pourra pas, à la longue ne pas en être ébranlé, s’il ne l’est déjà.

Le plan américain est extrêmement ambitieux puisqu’il vise non seulement à maintenir le niveau de vie aux Etats-Unis, mais encore à consacrer l’an prochain 65 milliards de dollars à l’armement, tout en aidant une grande partie du monde à s’armer et en disposant par surcroît d’une somme importante pour la continuation de l’aide Marshall. Jusqu’ici, et malgré les craintes que l’on avait aux Etats-Unis, tout a marché sans accroc et l’opposition républicaine bat en retraite. Le sénateur Taft paraît à peu près rallié aux plans gouvernementaux et le gouverneur Dewey qui vient de passer à Saïgon dans son tour d’Extrême-Orient, aurait plutôt tendance à surenchérir qu’à freiner.

 

Le Nouveau Plan Marshall

 

La nouvelle orientation du plan Marshall est significative des intentions de Washington. Ce plan, en France en particulier, a soulevé des oppositions, tant du côté des communistes que du patronat. Au lieu d’être une aide directe aux gouvernements, il prendra le caractère de collaboration immédiate avec les entreprises pour élever la production et faire bénéficier surtout les travailleurs des résultats de l’emploi de méthodes plus rationnelles. Les capitaux iront aux firmes qui accepteront de renouveler leurs procédés, et s’engageront à répartir entre leurs employés les bénéfices supplémentaires qu’elles en retireront.

L’aide Marshall visera à développer l’entreprise privée et à relever le niveau de vie des travailleurs. Cela ne fera pas l’affaire de ceux qui cherchent à le tenir bas, soit pour servir les intérêts soviétiques, soit pour conserver le secret de leur gestion, ou éviter la concurrence : le plan est à plusieurs fins. D’abord faire reculer partout le contrôle de l’Etat sur l’économie, accentuer le contraste entre le niveau de vie des pays occidentaux et ceux derrière le rideau de fer, faire pénétrer les méthodes américaines et accélérer l’unification économique du monde libre, afin de rallier par l’exemple de la prospérité les masses aux conceptions sociales d’outre-Atlantique sans pour cela prêter à l’accusation de mainmise des Etats-Unis sur les moyens de production des autres peuples. L’ensemble de ces destins est colossal, l’est-il trop ? Quand on se représente les moyens disponibles, on n’ose le dire. Un chiffre à méditer : la plus importante affaire française, purement nationale, représente un capital de 16 milliards de nos francs selon l’appréciation en bourse, la principale affaire américaine en vaut seize cents ; on peut en conclure que rien, dans ces conditions, n’est impossible.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-07-28 – Prépondérance Américaine

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Le Courrier d’Aix – 1951-07-28 – La Vie Internationale.

 

Prépondérance Américaine

 

Tandis qu’on commençait à s’inquiéter de l’issue des négociations d’armistice en Corée, la mission Harriman à Téhéran aboutissait à un projet de compromis. Des hauts et des bas sont à prévoir au cours de ces laborieux pourparlers. Mais rien ne peut faire douter du désir des parties en présence de trouver une solution, pas même les déclarations contraires émises périodiquement à Pékin, à Varsovie ou ailleurs pour les besoins de la propagande.

En émettant la prétention de lier les conditions d’armistice au retrait des forces étrangères de Corée, les communistes ne pouvaient avoir l’illusion de fléchir la résolution américaine, pas plus que d’obtenir un ralentissement de l’effort d’armement européen ou une révision du traité Japonais. Les Etats-Unis ont un programme publiquement exposé sur toutes les questions militaires et politiques. Il faudrait être naïf pour espérer y changer quoi que ce soit d’essentiel. Si Moscou et Pékin ont demandé une trêve, c’est qu’ils étaient prêts à en accepter les conditions.

 

L’effort américain en Espagne

D’ailleurs, à mesure que leur effort s’étend, les Etats-Unis semblent de moins en moins disposés à tenir compte des objections.

A cet égard, les négociations avec l’Espagne qui sont virtuellement conclues malgré la mort subite de l’amiral Sherman, ne laissent aucun doute. Ce n’est d’ailleurs pas pour des raisons d’idéologie politique que la France et l’Angleterre voient avec inquiétude l’installation de bases américaines en Espagne. Ces bases permettront aux Etats-Unis de disposer non seulement d’un complément, d’ailleurs indispensable, de moyens d’action en cas de guerre, mais surtout d’une position sûre au cas où des difficultés surgiraient dans les pays d’Europe où l’instabilité politique et une minorité communiste plus ou moins forte risqueraient de gêner leurs plans. Du même coup, ils auront sur ces pays un moyen de pression indirect si un gouvernement mettait son concours à trop haut prix ou se montrait intransigeant sur certains chapitres au cas où, pour être clair, un De Gaulle ou un Schumacher au pouvoir jouerait de l’indépendance nationale.

L’accord de Franco avec Washington renforce la position, d’ailleurs solide, du dictateur espagnol. Et les Américains ne tiennent nullement à l’affaiblir. Il est totalement anti-communiste et a besoin de crédits pour améliorer son économie dont les récentes grèves de Biscaye ont montré la fragilité. Quel autre régime, fut-il monarchique offrirait les mêmes garanties ?

 

La Chaine des Pactes

De même, l’inclusion de la Turquie dans le Pacte Atlantique est chose acquise. Il n’y avait d’ailleurs pas d’objection majeure. La Grèce y viendra quand l’ordre politique sera un peu rétabli, et l’on peut entrevoir le jour où Israël suivra. Les Russes voient se resserrer la chaîne qui limite leur expansion. Ils l’ont bien cherché.

Le Pacte du Pacifique a commencé d’exister par l’accord des Etats-Unis avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande qui va s’insérer bientôt dans le cadre du traité Japonais. Reste au Sud un large trou. Cependant, le prochain voyage du général de Lattre à Washington donne à penser que l’armistice en Corée aura des corrélations avec la situation en Indochine. Des rumeurs de paix circulent déjà ; on parle d’une médiation de l’Inde entre Bao Daï et Ho Chi Minh. Il n’est pas téméraire de penser que derrière les négociations officielles de Kaosong, on a fait savoir aux Chinois que des garanties de non-intervention seraient exigées dans le Sud surtout, au cas où Mao Tsé Tung voudrait obtenir une paix qui lui ouvrirait les portes de l’O.N.U. Mais ceci est à longue échéance.

 

En Moyen-Orient

On a fait grand bruit autour de l’assassinat du roi Abdullah de Transjordanie. Les Anglais jouent de malheur. Après l’affaire des pétroles de Perse, voici qu’ils perdent entre l’Egypte et Israël un point d’appui d’importance. Mais il ne faut pas anticiper. L’assassinat d’Abdullah est un règlement de compte dans le milieu des roitelets d’Asie occidentale. Les Anglais, après de nouvelles difficultés, sont assez forts pour trouver un roitelet de rechange ou négocier avec le grand Mufti de Jérusalem, inspirateur présumé du forfait, un accord avantageux. Ils disposent de la légion arabe, seule force militaire organisée du monde musulman, et de la neutralité devenue bienveillante d’Israël. L’attitude provocante de l’Egypte peut leur faciliter la tâche. Il n’en reste pas moins que la politique qui a visé à éliminer la France du Moyen-Orient et d’en détourner les Américains, achève de faire faillite.

Il semble d’ailleurs qu’à Londres on se rend compte de la nécessité d’une solidarité occidentale dans ces régions explosives.

 

En Perse

C’est la leçon qu’ils devront tirer de l’affaire de l’Anglo-Iranian. A l’heure où nous écrivons on ne sait pas encore si les Anglais accepteront de négocier sur les bases proposées par Harriman. Ils ne peuvent cependant pas faire autrement. Ce sera un succès pour les Américains, et pour les Persans une solide garantie. Les Anglais devront admettre une gérance tripartite et un droit de regard des Etats-Unis sur ce qui était leur fief.

Au fond, la perte sera plus morale que matérielle. Car les Etats-Unis n’ont aucun désir d’aggraver la situation financière de l’Angleterre qui ne sera jamais assez rétablie pour assurer son indépendance. Le bloc Sterling se désagrègera de lui-même sans drame. Un effondrement ne profiterait à personne, sinon à Moscou. Mais la facilité avec laquelle Harriman a en quelques jours retourné les Persans est une manifestation de prestige très impressionnante. La Pax Americana s’avance que nous avons annoncée en Août 1945, le jour d’Hiroshima.

 

                                                                                            CRITON