Criton – 1952-01-26 – Retour de Washington

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Le Courrier d’Aix – 1952-01-26 – La Vie Internationale.

 

Retour de Washington

 

Winston Churchill ne s’était sans doute pas rendu à Washington pour donner à la prépondérance américaine un nouvel éclat. Cependant, décidé à renouer l’amitié de l’Angleterre et des Etats-Unis compromise par six ans de Gouvernement travailliste, il s’est résigné à aligner la politique britannique sur les objectifs des Etats-Unis, et à flatter le Congrès pour s’assurer un succès personnel et faciliter la tâche du chancelier de l’Echiquier pour obtenir les crédits indispensables. Ce n’est pas ce que l’opinion anglaise attendait : les railleries des Travaillistes et la gêne des Conservateurs traduisent cette déception.

On reproche à Churchill d’avoir accepté un commandant naval américain pour l’Atlantique, et d’avoir consenti par avance à s’associer à une intensification de la guerre contre la Chine communiste en cas d’échec des pourparlers de Pan-Mun-Jon, sans avoir obtenu en contrepartie un appui efficace en Perse et en Egypte. Ce n’est pas l’échange d’étain et d’aluminium contre de l’acier qui peut tenir lieu de compensation. Le retentissement de cet alignement anglais sur l’opinion est considérable. L’Angleterre ayant cédé, quelle puissance peut espérer aujourd’hui s’opposer à la détermination américaine ?

 

La Continuité de la Politique Américaine

Les critiques de beaucoup d’Américains contre Truman et Acheson sont injustes. En cédant moralement la place au général Eisenhower, le Président a sauvé son parti d’une défaite électorale en novembre et assuré aux yeux du monde la continuité de la politique américaine. Aucun plan ne pouvait être réalisé tant qu’on se demandait si l’élection d’un Taft n’allait pas tout remettre en question. En six ans de pouvoir, Truman a obtenu pour son pays la direction du monde libre. Il laissera à son successeur la terrible responsabilité de la maintenir. Mais une volonté qui ne connaît plus de résistance est à la merci d’une faute. Malgré ses qualités éprouvées de diplomate et de prudence, le général Eisenhower a la formation d’un militaire de carrière. Les Etats-Unis ont eu déjà des soldats pour chefs, mais c’étaient des chefs de milices, non des professionnels. Qu’ils l’aient voulu ou non, les Etats-Unis sont aujourd’hui une puissance militaire où l’armée jouera le premier rôle.

 

Vers les Réalisations

En quelques jours, la plupart des problèmes litigieux ont été virtuellement réglés. L’armée européenne sera bientôt établie. Churchill lui a donné sa bénédiction. Le nouveau Premier belge s’est rangé au point de vue américain. Le porte-parole du chancelier Adenauer, M. Blank, a donné les grandes lignes de la participation allemande. Fait plus significatif encore, le chef des Syndicats allemands, pourtant en majorité social-démocrates, a donné un démenti à Schumacher en approuvant le projet de conscription. Mais comme le plan Schuman, l’armée européenne n’est qu’un moyen d’arriver à l’intégration économique et politique de l’Europe continentale.

 

Les Déclarations d’Eisenhower

Eisenhower, dans une conférence de presse, s’est exprimé clairement là-dessus. Il demande la convocation d’une convention pour préparer les plans d’une autorité commune aux pays de l’Europe occidentale, et en même temps il en exclut expressément l’Angleterre.

« Avec ses responsabilités mondiales, dit-il, et le caractère mondial du Commonwealth, elle forme déjà une union économique et politique et je ne vois pas comment elle pourrait se fondre avec l’Europe occidentale d’aujourd’hui », et il a ajouté que lorsque cette unité serait réalisée et l’équilibre des forces entre le monde soviétique et le monde libre rétabli, la peur d’une menace unilatérale aura disparu et il ne restera plus qu’une lutte, qu’on espère pacifique, entre deux idéologies.

 

Départ de Vichinsky

  1. Vichinsky est rentré à Moscou. Se rend-il compte du mauvais service qu’il a rendu à sa cause à Paris ? Le prestige de l’U.R.S.S. a fondu à l’O.N.U. Non seulement il n’a pu faire obstacle à aucun plan américain mais on peut dire qu’il en a facilité la réalisation.

 

Le Budget des Etats-Unis

Le budget pour 1952-53 présenté par le président Truman a fait lui aussi une impression profonde ; il représente à lui seul deux fois et demi le revenu national de l’Angleterre.

65 milliards de dollars seront directement ou indirectement consacrés à la préparation de la défense nationale, sans pour cela entraver le développement économique du Pays. Aussi, assiste-t-on en Angleterre et ailleurs à une crise de conscience assez curieuse parmi les socialistes modérés. Ils se demandent devant cette expansion sans heurt de la puissance des Etats-Unis si, en Europe, les nationalisations et l’Etat-providence n’ont pas précipité la décadence matérielle et morale des peuples dont ils devaient assurer le bien-être.

La Social-démocratie allemande est en pleine crise, le travaillisme anglais n’a dû qu’à son échec électoral de n’être pas coupé en deux, l’aile modérée devenant une sorte de nouveau parti libéral. En France même, il suffirait d’un mouvement d’union nationale pour que le parti se disloque aussi. Les Soviets avaient, en bons matérialistes, compris que la force est le meilleur moteur et le meilleur soutien des idéologies. Sans elle, elles se décomposent.

Cependant, si l’humanité manque à l’idéologie bolchévique, une certaine puissance morale manque aussi à ce qu’on peut appeler en gros l’idéologie américaine. Si celle-ci bénéficie de la manifestation de force qui se déploie avec elle, il lui faudrait pour s’imposer au sentiment des peuples un certain humanisme qui lui manque. Les Américains le sentent et cherchent à y suppléer : sans l’adhésion du cœur et de la foi, l’idéologie suit les fluctuations de la force brute et succombe avec elle, ce qui est déjà si sensible pour le Stalinisme.

 

Le Problème Africain

Ceci nous amène à parler des difficultés de la France en Tunisie. Seule peut-être de toutes les Nations, la France a donné quelque chose de son âme aux peuples qu’elle a dirigés. Assam pacha, chef de la Ligue arabe, ne disait-il pas la répugnance que le Monde musulman éprouve à entrer en conflit avec la France ? La requête tunisienne à l’O.N.U., comme la précédente affaire marocaine, n’a finalement pas été appuyée par les pays musulmans. L’Angleterre ne bénéficie nulle part de ce genre de scrupules ; encore moins, si l’occasion s’en présentait, la Russie et les Etats-Unis. Aussi, malgré des fautes, en dépit de l’évolution adverse des événements, la France par sa seule puissance morale conserve une chance de maintenir, avec les modifications imposées par les circonstances, une véritable communauté impériale.

 

                                                                                            CRITON

 

 

 

Criton – 1952-01-19 – Nouveau Progrès

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Le Courrier d’Aix – 1952-01-19 – La Vie Internationale.

 

Nouveau Progrès

 

Deux faits permettent de faire clairement le point de la situation diplomatique :  A Paris, le vote écrasant des membres de l’O.N.U. pour enlever aux Soviets le droit de veto en cas d’agression, et à Tokyo les déclarations du premier Japonais Yoshida décidant de conclure un traité de Paix avec Chang Kaï Chek, et non avec Mao Tsé Tung. On mesure ainsi l’affaiblissement du prestige russe et l’ascension de la puissance américaine.

 

A l’O.N.U.

C’est en effet par 51 voix sur 60 et trois abstentions, celles de l’Indonésie et l’Argentine, contre les 6 voix du bloc oriental, que la proposition de remettre à l’Assemblée Générale des Nations-Unies le droit de désigner l’agresseur à la majorité des deux tiers et de prendre les mesures de défense collectives appropriées, a été approuvée. Le Conseil de Sécurité où, en pareil cas, le droit de veto pouvait paralyser l’action des Nations appelées aux armes pour secourir le pays attaqué, se trouve dépossédé de cette prérogative. Le fait que les pays arabes dont la neutralité était jusqu’ici dictée par leurs conflits avec les puissances occidentales se soient ralliées à cette proposition dit assez le peu de confiance du monde dans la parole soviétique.

Il y a longtemps déjà que nous signalons cette évolution de l’opinion mondiale ; les discours agressifs de Vichinsky l’ont précipitée. Aussi, quand  le représentant des Soviets a annoncé avec emphase qu’il faisait au plan de désarmement une concession majeure en acceptant que l’interdiction de l’arme atomique soit accompagnée simultanément du contrôle des industries qui la produisent, cette proposition, qui en d’autres temps aurait fait sensation  (puisque les Russes consentent en fait pour la première fois à ce qu’un contrôle international s’installe chez eux) a été accueillie avec méfiance et simplement renvoyée pour étude à la Commission du désarmement récemment créée. Les Bolcheviks, par leur mauvaise foi, ont peu à peu détruit de leurs propres mains cette chose si précieuse qu’est un instrument diplomatique.

 

Le Japon

On sait que Staline, à l’occasion de la nouvelle année, avait envoyé au peuple japonais un message d’amitié leur souhaitant de se délivrer comme l’avaient fait les peuples soviétiques de la domination étrangère. Par leurs agents, les Russes avaient fait des sondages auprès des autorités Japonaises pour leur faire connaître les avantages d’une reprise du commerce avec la Chine et le monde soviétique. La réponse est claire : Tokyo traitera avec Formose et non avec Moscou et Pékin.

Les offres soviétiques étaient pourtant sincères. La Russie et ses Satellites ont un pressant besoin d’étendre leurs relations économiques. Depuis le renforcement du blocus américain qui vise à empêcher les matières dites stratégiques de passer le rideau de fer en contrebande, les Soviets éprouvent des difficultés croissantes à s’approvisionner en machines-outils et en métaux rares indispensables à leur industrie. Ils doivent pour cela les payer très au-dessus des cours mondiaux avec l’or de leurs mines et non sans risques de saisie. Aussi, les Soviets ont-ils convoqué une conférence internationale à Moscou en Avril, pour rétablir si possible des relations commerciales favorables avec le monde extérieur.

 

Une Erreur de Lippmann

Walter Lippmann déplore précisément l’interruption des relations commerciales entre l’Ouest et l’Est. Il affirme que priver l’Allemagne et le Japon et aussi l’Angleterre de leurs débouchés traditionnels et de leurs sources d’approvisionnements est une erreur qu’on ne pourra ni ne devra prolonger. Théoriquement exacte, cette affirmation ne l’est pas autant dans la pratique. On sait, en effet, que la Suède et l’Angleterre ont fait, avant l’embargo et depuis, des efforts constants pour augmenter le volume de leurs échanges vers l’Est. En fait, ces échanges se sont trouvés difficiles parce que le Bloc oriental n’a pas grand-chose à offrir. Les Soviets n’ont même pas pu tenir leurs engagements, et les transactions se sont trouvées réduites, très loin des prévisions établies. Les matières premières qui seraient précieuses à l’Occident sont encore plus rares à l’Est. Si le commerce était libre, certains industriels y trouveraient leur compte, mais dans la balance le monde libre s’appauvrirait plus qu’il ne gagnerait, et le chiffre global des échanges n’apporterait ni à l’Allemagne ni au Japon l’équilibre économique d’autrefois.

 

La Crise du Sterling

La crise financière du bloc Sterling est en ce moment discutée à Londres par les Ministres des finances du Commonwealth. Une solution doit être trouvée coûte que coûte, et malgré tous les démentis, il faudra bien s’accorder sur une nouvelle dévaluation de la Livre. Cette dévaluation qui la ramènerait à 2,25 pour un dollar est d’ailleurs en fait déjà presque accomplie puisqu’elle ne vaut que 2,37 en marché libre. De même, pour le Franc qui suivrait et qui vaut 440 pour un Dollar au lieu de 350 officiellement.

Cette mesure ne sera d’ailleurs qu’un ballon d’oxygène. A la longue, on ne voit pas par quels moyens l’Angleterre pourrait empêcher le bloc Sterling de se désagréger. Déjà le Pakistan et Ceylan sont au bout de leur résistance. Une restriction draconienne des importations en provenance du bloc Dollar paralyserait le développement des pays qui ont un urgent besoin de s’équiper. Tôt ou tard, une unification monétaire s’imposera et la Livre cessera de jouer un rôle essentiel dans les échanges mondiaux au profit d’une monnaie de compte universelle soutenue par le Dollar.

 

L’Armée Européenne

La prépondérance américaine, surtout depuis que le général Eisenhower a accepté d’être candidat à la Présidence, s’affirme chaque jour plus fortement. Le projet d’armée européenne qui paraissait en question vient de faire un progrès décisif. La crise ministérielle en Belgique aujourd’hui résolue n’est pas sans relation avec la pression de Washington pour obtenir le ralliement de ce pays à une formule de participation militaire et financière. Churchill a sans doute dû consentir à Washington à s’entremettre dans ce sens.

La politique de Truman qu’Eisenhower continuera vise à la défense commune et à l’unification du monde libre. La visite à grand spectacle de toute la flotte américaine de Méditerranée en Espagne et les déclarations du ministre Artajo reflètent les mêmes intentions.

Quant à la Conférence de New-York pour la défense commune du Sud-Est Asiatique, si elle n’a pas abouti à des résolutions concrètes, ne marque pas moins la volonté des Occidentaux de résister à la menace que les Chinois font peser dans cette partie du monde.

D’ailleurs, la politique soviétique semble indécise. A Pan Mun Jon, si les pourparlers n’avancent guère, il n’y a pas rupture, et si les chinois aident Ho Chi Minh, ils ne lui donnent pas les moyens de vaincre. Cette hésitation prolongée dans l’action soviétique est mise au compte de la santé de Staline qui a dû subir une opération le 19 décembre, et dont les jours sont, parait-il, comptés. La succession du Tsar rouge pose de tels problèmes intérieurs qu’elle exclurait toute initiative contre la paix du monde pour longtemps, sinon pour toujours.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1952-01-12 – Menaces en Asie

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Le Courrier d’Aix – 1952-01-12 – La Vie Internationale.

 

Menaces en Asie

 

Beaucoup d’événements d’importance cette semaine qui permettent de distinguer la forme que prendra 1952 : l’orientation de la politique soviétique et la candidature désormais certaine du général Eisenhower à la présidence des Etats-Unis ; les raisons profondes du voyage de Churchill à New-York et peut-être une inflexion de la politique extérieure française.

 

La Décision du Kremlin

Vichinsky, qui parle trop, a laissé percer les intentions soviétiques. Pendant ces sept derniers mois – depuis l’ouverture des pourparlers d’armistice en Corée – on avait l’impression que la politique russe hésitait ; temps de réflexion pour le Kremlin disions-nous. Certains s’étaient hâtés d’en tirer espoir d’une détente internationale que pourtant toute l’expérience antérieure dément. Encore une fois, c’est dans une nouvelle phase de la guerre tiède qu’il faut entrer.

Les Russes ont été déçus par l’ampleur du réarmement américain, la cohésion des diplomaties occidentales, et surtout par les déboires de leur domination en Europe orientale et centrale. Tout juste espèrent-ils maintenir leur emprise sur les satellites de l’Ouest de plus en plus réfractaires à la tyrannie communiste. Force est de s’en tenir à la défensive de ce côté. En Moyen-Orient, ils ne se sont pas laissé tenter par une action directe. Les intérêts occidentaux sont trop importants dans cette partie du monde, c’était risquer la guerre.

En Extrême-Orient, au contraire, le champ reste propice. Quand Vichinsky parle des projets d’agression des Américains dans le Sud-Est Asiatique, on sait que cela veut dire que les communistes s’y préparent eux-mêmes. Après avoir amené les pourparlers de Pan Mun Jon aux limites de l’accord, les Soviets semblent avoir décidé de les faire échouer. Et l’on doit compter à la fois avec une reprise de la guerre dans ce secteur et une poussée chinoise vers l’Indochine, la Birmanie et le Siam. La Russie naturellement ne sera pas directement en jeu, et les Européens et les Américains vont avoir à soutenir à quelques dix mille kilomètres de leurs bases une lutte difficile et épuisante. Cela mettra l’opinion américaine à rude épreuve.

Déjà la guerre de Corée est peu populaire et très coûteuse. La question Mac Arthur, de bombarder ou non les bases mandchoues, va se poser à nouveau. Quant à une aide militaire directe aux Français en Indochine, le Congrès des Etats-Unis l’admettra-t-il ? Faudra-t-il mouvoir l’armée de Tchang Kaï de Formose sur le contient et se mettre de ce fait en guerre ouverte avec Mao Tsé Tung ? Pourra-t-on demander aux Anglais et aux Français en situation politique et financière critique un nouvel effort en Asie ?

Si l’on en juge par les débats récents au Parlement français, la thèse de l’abandon a gagné bien des esprits. Moscou a donc jugé qu’une intensification de la lutte en Extrême-Orient comportait le maximum d’avantages avec peu de risques. Même une défaite chinoise ne serait pas périlleuse pour les Soviets, car elle ne saurait être totale et définitive. De plus, les chances de diviser les Alliés occidentaux sont beaucoup meilleures en Extrême-Orient qu’en Europe, ou en Perse, où les intérêts sont solidaires.

 

La Candidature d’Eisenhower

L’annonce que le général Eisenhower acceptait sa nomination comme candidat du Parti républicain à la Maison Blanche est particulièrement heureuse. Elle assure une parfaite continuité dans le dessein de la politique américaine. L’élection du Général assurera en même temps un changement d’administration dont le besoin était plus qu’évident après les récents scandales. Elle garantit pour l’Europe une aide et une vigilance précieuses. Il reste cependant que les politiciens professionnels vont essayer de faire obstacle au succès du Général. Mais les circonstances forceront son élection.

 

Les Entretiens de Churchill à Washington

Churchill a eu avec le président Truman plusieurs entretiens. Tout ce qu’on sait, c’est que les questions à débattre ont été serrées de près par un nombre de conseillers et d’experts ; que la conférence n’a ressemblé en rien aux tête-à-tête amicaux de Churchill et de Roosevelt pendant la guerre. En fait, ce ne sont pas tant des problèmes internationaux et surtout des problèmes européens qui ont cessé d’être urgents qu’il s’est agi, mais de la situation financière dramatique où se trouve l’Angleterre.

 

Les Finances Britanniques

On vient d’apprendre en effet que l’hémorragie de Dollars et d’or atteint près d’un milliard de dollars dans les trois derniers mois ; les réserves n’étaient plus que de deux milliards 300.000 ; à ce rythme-là, la banqueroute serait fatale en Septembre. Ce qui est plus grave, c’est que l’Angleterre en plus de ce déficit en Dollars est endettée de tous côtés. Les colonies ont accumulé des avoirs en Sterling à Londres. Ceux des Dominions ont atteint 3 milliards de Livres et l’endettement vis-à-vis de l’Union Européenne des paiements croit de 60 millions par mois, cela sans parler des dettes contractées pendant la guerre en Egypte et aux Indes, et de celles à l’endroit du Canada et des Etats-Unis. Les pays du bloc Sterling vont se réunir ces jours-ci pour débattre la situation.

Certes le rythme actuel pourra être ralenti par de nouveaux sacrifices, mais tout le système économique du monde libre va s’en trouver ébranlé. Le commerce entre les pays du bloc Sterling et l’Europe est déjà considérablement réduit ; la France, l’Italie, la Belgique, l’Allemagne et d’autres sont atteints. Les pays du Sterling, incapables de convertir leurs Livres en Dollars, ne peuvent plus s’approvisionner selon leurs besoins. L’Amérique tout entière voit ses exportations diminuer.

Ce qui rend la question redoutable, c’est que le système bancaire sur lequel repose le monde du Sterling et dont le siège est à Londres est irremplaçable à l’heure actuelle. S’il cessait de fonctionner, le commerce du monde entier serait paralysé. Force est donc aux Etats-Unis de renflouer le navire britannique, et c’est cette perspective qui explique l’accueil très réservé que Churchill a rencontré aux Etats-Unis dans la presse et dans l’opinion. Les Américains avaient beaucoup compté sur le succès des Conservateurs aux élections pour renverser la vapeur, et tirer l’Angleterre du régime socialiste. L’homme d’affaires moyen est persuadé qu’il a payé de ses impôts l’expérience sociale des Travaillistes et il se refuse à continuer. Or jusqu’ici, Churchill n’a rien fait que continuer la politique de ses adversaires, tant en matière extérieure, que sociale et financière. D’où l’accès de mauvaise humeur de ces derniers temps. Comme il est impossible aux Etats-Unis de laisser se désagréger le bloc Sterling en cette période de tension internationale, l’Américain moyen sait bien qui paiera.

 

La Position Française

C’est à un moindre degré ce qui se passe pour la France. La France n’a pas les excuses de l’Angleterre. Elle n’en a pas les difficultés de structure. Le délabrement de ses finances est entièrement dû aux fautes de sa politique. Ce ne sont ni les dépenses en Indochine, ni les destructions de la guerre, en bonne partie couvertes par l’aide Marshall qui justifient un budget qui atteint 40% du revenu national. Des pays pauvres et plus frappés qu’elle, comme l’Italie, ont pu, depuis quatre ans, défendre leur monnaie et devenir créditeurs de leurs voisins. Pour ne rien dire de l’Allemagne dont le redressement est étonnant. Aussi, lorsqu’on voit des politiciens dont le passé n’est pourtant pas très brillant préconiser une politique nouvelle où la solidarité atlantique et l’unité européenne seraient remises en cause, on leur demande s’ils nous offrent les finances qu’une telle attitude exigerait si elle était sensée. Sinon, c’est de la mauvaise foi.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1952-01-05 – L’Armée Européenne

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Le Courrier d’Aix – 1952-01-05 – La Vie Internationale.

 

L’Armée Européenne

 

Après le vote du Plan Schuman qui sera prochainement ratifié par le parlement de Bonn, la mise en œuvre de l’armée européenne s’élabore. Les discussions qui viennent de se terminer à Paris laissent subsister bien des difficultés mais, sauf imprévu, la réunion qui se tiendra à Lisbonne le 2 février devra aboutir à un compromis

 

La Réunion de Paris

La discussion à Paris fut assez âpre. Adenauer, Schuman et De Gasperi étaient sensiblement d’accord bien que l’Allemagne n’ait pas accepté de supporter, dans l’établissement du budget commun, des charges égales aux nôtres. L’opposition venait de la Belgique et de la Hollande, et dans la coulisse des Scandinaves. Londres, qui ne pouvait pas intervenir directement, se tenait derrière eux. Le poids de ces petits pays dont la tradition militaire n’est pas considérable pouvait-il faire pencher la balance ? En apparence non. En réalité, Londres comptait que leur réticence suffirait à faire hésiter la France, surtout le parlement français dont il faudra bien obtenir l’assentiment. Les Français, en effet, craignent  un tête-à-tête avec l’Allemagne, et même la présence de l’Italie ne suffit pas à les rassurer.

L’histoire est là pour montrer que l’Italie change aisément de camp et qu’elle s’entend à marchander son appui. Les pays du Benelux ne voudraient pas s’engager sans la garantie et la participation même partielle de l’Angleterre. Ils ont, de plus, une sorte de nostalgie de leur neutralité passée, bien qu’elle ne les ait pas protégés du désastre.

On touche à une attitude morale dont les conservateurs Belges, Hollandais et Luxembourgeois ne peuvent pas se déprendre. C’est ce qui a provoqué la démission du socialiste Spaak de la présidence de l’assemblée de Strasbourg. Il a voulu atteindre par ce geste son compatriote Van Zeeland.

Les Scandinaves, la Norvège et le Danemark liés à l’Angleterre par une coopération économique étroite ne peuvent se désolidariser d’elle diplomatiquement. Quant à la Suède, elle tient encore, malgré sa position exposée, à une neutralité qu’elle a pu conserver deux fois. La pensée des Français peut se formuler ainsi : tant que l’armée américaine est établie sur le continent, l’équilibre au sein de l’armée européenne est assurée. Qu’adviendra-t-il quand elle sera partie, quand, à la suite d’on ne sait quels événements, la menace soviétique aura disparu, et ce jour-là, proche ou lointain, ne peut manquer d’advenir.

L’Angleterre qui redoute cette puissante unité continentale tant politiquement qu’économiquement et aussi par tradition, pèse de tout son poids pour la briser. Il suffirait d’un changement de gouvernement dans l’un des trois pays : France, Allemagne ou Italie, pour rompre le lien fragile qui se noue. La maladie de Schumacher semble avoir diminué les risques que court Adenauer. Quant à Robert Schuman, son sort dépend des vicissitudes parlementaires. Et comme il faudra bien attendre l’automne et sans doute l’élection présidentielle aux Etats-Unis pour que l’armée européenne entre dans la phase préparatoire, on voit que les jeux sont encore incertains.

Un changement dans la politique soviétique pourrait-il modifier le cours des choses ? Depuis un an, et surtout depuis la réunion de l’O.N.U. à Paris, le crédit de la diplomatie russe a suffisamment baissé pour que son pouvoir de modifier les résolutions occidentales n’apparaisse pas bien sérieux. Quant au Commonwealth dont les Anglais font argument pour justifier leur observation, le Canada appuie les conceptions des Etats-Unis, et le moins qu’on puisse dire des autres c’est qu’ils ne s’en soucient guère. Que demeure-t-il d’ailleurs du Commonwealth ? Une tradition que seuls l’Australie et la Nouvelle-Zélande entretiennent à l’encontre de leurs intérêts matériels.

 

La Question d’Egypte

L’affaire d’Egypte, plus que jamais complexe, évolue cependant vers la solution qu’on pouvait prévoir dès l’abord. Il est probable qu’en nommant Afifi Pacha et Amr Pacha à la tête de son cabinet personnel, le roi Farouk n’a pas fait un coup d’Etat contre Nahas. Dire qu’ils étaient d’accord est sans doute excessif, mais qu’ils soient en lute ouverte l’est au moins autant. De son côté, le ministre d’Irak envoyé par Nouri pacha s’emploie activement à la recherche d’un compromis.

Du côté égyptien – comme du côté anglais – il s’agit de sauver la face. Les Anglais quitteraient Suez pour y revenir dans un amalgame avec des forces mixtes ou américaines. Egyptiens et Arabes joueront un rôle plus ou moins symbolique. Quant au Soudan, ils accepteraient qu’il demeure nominalement rattaché à la couronne du Caire, s’ils peuvent lui garantir une indépendance de fait dont ils conserveraient la garde. Le tout est de trouver la formule convenable.

 

La Perse

En Iran, même histoire : Mossadegh n’a pas fait mauvais accueil aux délégués de la banque internationale qui vont lui proposer une exploitation collective des pétroles persans en échange d’un prêt substantiel. L’Anglo-Iranian disparaitrait pour se retrouver sous le couvert d’un organisme mixte où tous les grands intérêts pétroliers se partageraient les bénéfices, l’Iran recevant comme les autres pays arabes le 50 pour cent classique. Le silence complet des Russes dans l’affaire est curieux ; la propagande intérieure soviétique est toute entière consacrée à effrayer le peuple par des histoires de complot américain d’espionnage et de coalitions qui le menacent d’une invasion « impérialiste et capitaliste ». Reste à savoir ce qu’en pense le Moujik.

 

L’Agriculture Anglaise

Pourquoi, depuis cinq ans, les Anglais ne mangent-ils pas à leur faim alors qu’ils sont deux fois plus riches que leurs voisins qui connaissent l’abondance ? Les explications ne manquent pas et toutes sont en partie exactes. Nous tirons d’un intéressant article de « Tribune », l’organe de M. Bevan et de l’extrême gauche socialiste, des détails peu connus et qui éclairent un aspect du problème à travers ce système d’économie bâtarde dont l’Angleterre est l’exemple-type et dont nous souffrons également. Système où le capitalisme brimé et paralysé est inefficient sans avoir pour cela disparu et où le socialisme ne s’exerce que dans les domaines où il dévore la substance nationale, crée des déficits sans apporter de profit à la collectivité.

L’Etat anglais verse 246 milliards de subventions à son agriculture, mais comme il y a encore de grands domaines, le gros fermier, bien que les produits agricoles se vendent cher, n’a aucun avantage à produire parce qu’au-delà d’un certain profit, le fisc lui prend 95 pour cent de son revenu. Ne voulant pas passer pour un profiteur – sans recevoir le bénéfice – un propriétaire de 200 hectares n’en tire que le rendement de cent.

Le petit et moyen fermier, obtient, grâce aux subventions de sa terre, une rente assurée qu’il n’a pas intérêt à accroître car il risquerait de faire baisser les prix ou de voir réduire lesdites subventions. La terre est devenue un placement-or à revenu fixe et son prix a augmenté de 500 à 1.000 pour cent depuis l’avant-guerre. Et l’on assiste à ce paradoxe qu’en regard des 246 milliards de subventions agricoles, l’Angleterre n’en consacre que 147 aux achats de vivres à l’extérieur. L’énorme charge budgétaire qui en résulte, au lieu de stimuler la production, maintient un prix de revient élevé pour un accroissement de produits peu considérable. C’est pourquoi certains socialistes extrémistes réclament non sans logique une meilleure répartition de la terre et un abaissement des prix qui obligeraient les agriculteurs à un plus grand effort et soulageraient le contribuable.

 

                                                                                            CRITON

 

 

 

Criton – 1951-12-29 – 1952

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Le Courrier d’Aix – 1951-12-29 – La Vie Internationale.

 

1952

 

Ministres responsables et chroniqueurs s’accordent pour estimer que 1952 s’ouvre sur des perspectives moins sombres que 1951 : la puissance militaire de l’Occident s’est accrue, le potentiel soviétique, tant moral que matériel, a visiblement déclinée ; l’équilibre des forces tend à s’établir et déjà l’on voit en France les esprits chagrins de notre plus grand quotidien s’inquiéter des périls d’un excès de vigueur dans le camp occidental ; qu’ils se rassurent ; il y aura toujours assez de division dans les démocraties pour paralyser une action trop hardie.

 

L’Attitude Diplomatique Américaine

On ne saurait accuser les Etats-Unis de parler en maîtres. A l’O.N.U. ils ont reçu avec sérénité les tombereaux d’injures de Vichinsky. Dans les affaires d’aviateurs égarés ou de journalistes expulsés, ils ont cédé au chantage ; en Corée, ils se résignent au massacre de leurs prisonniers et à toutes les combinaisons dilatoires des Chinois. Nous ne sommes plus au temps où un coup d’éventail provoquait une guerre. Les crocheteurs ont fait leur chemin en diplomatie comme ailleurs. On ne voit pas Truman ou Eisenhower, les deux candidats dont le succès est possible l’an prochain, préparer et déclencher une guerre préventive. Il faudrait qu’elle leur soit imposée.

 

Pour l’Unification de l’Europe

Si dans la lutte diplomatique les Etats-Unis ne se dérobent pas aux humiliations, ils sont par contre très fermes dans leur volonté d’organiser, selon leurs plans, L’Europe et l’Armée atlantique. Churchill dans son dernier discours a prévenu les Anglais qu’ils ne s’attendent pas à beaucoup de résultats de son voyage à Washington. L’Amérique veut faire l’Europe. Pourquoi ?

Les Etats-Unis, comme l’univers des physiciens, sont en expansion permanente et croissante ; leur prospérité future suppose un monde lui-même prospère et ouvert aux échanges. Non pas, comme on veut le faire croire, que leur intérêt soit de contrôler l’activité des entreprises des autres nations. Ce serait de leur part une erreur. Il suffit que le plus grand nombre de pays jouisse d’institutions politiques, d’un système de crédit, et de pratiques commerciales qui s’accordent avec les leurs. Une certaine unité morale et économique du monde libre est nécessaire pour que la machine ne soit pas grippée.

Sur le plan militaire, le but d’Eisenhower n’est pas de créer en Europe une armée dotée de grands moyens, ou même capable d’équilibrer la force soviétique. Il suffit d’une puissance qui ne soit plus symbolique, mais effectivement capable d’arrêter une poussée des Rouges vers la mer en attendant l’emploi d’autres moyens pour les faire reculer. Cette force sera à peu près constituée d’ici l’été : 25 divisions, la plupart en état. Tout confirme d’ailleurs que du côté soviétique, aucune concentration de troupes n’est envisagée avant cette date.

 

L’Avenir de la Paix

Est-ce à dire que la paix est assurée ? Un fait fondamental demeure : l’Europe telle que l’a faite l’expansion soviétique n’est pas viable et ne demeurera pas longtemps telle qu’elle est.

Si l’Europe du Traité de Versailles, qui était moins impossible que celle de Postdam, n’a duré que vingt ans, l’Europe actuelle n’ira pas jusque-là. La libération ne se fera pas sans secousses, sans convulsions même. Mais elle n’entraînerait une guerre totale que justement dans le cas où la puissance des deux mondes serait équilibrée, où par conséquent les Russes pourraient faire la guerre sans la certitude la perdre. Car ce n’est que par un déséquilibre manifeste, une surpuissance écrasante du monde atlantique, que le bolchévisme peut refluer sans crise majeure.

Ce reflux peut se faire de lui-même par le simple jeu psychologique des opinions. Dans le monde arabe, par exemple, l’évolution des forces est aussi sensible que celle d’un thermomètre. Dans les pays jaunes aussi, quoique de façon moins immédiate. Le monde se groupera autour du plus fort quand cette force sera perceptible, sans qu’elle ait à se déployer, par une sorte de contagion du prestige, contagion qui au lendemain de la guerre a tant servi le bolchévisme. Tout l’art des dirigeants consistera à rendre visible cette puissance sans l’exercer brutalement.

 

En Egypte

Excellent exemple de cette évolution – l’affaire d’Egypte. Le coup de théâtre d’hier : le roi Farouk nomme comme chefs de sa maison et de sa diplomatie les deux anciens ambassadeurs à Londres, partisans, l’un et l’autre, de la conciliation avec l’Angleterre.

Nahas Pacha et le Wafd reçoivent un coup dont ils auront peine à se remettre. Pourquoi, sinon parce que l’Egypte n’a pu trouver dans son action aucun appui extérieur. L’U.R.S.S. n’a rien à offrir, et les pays arabes se sont montrés réservés sinon réticents. Une maladresse de plus fut de soulever à l’O.N.U. la question marocaine, et pire encore, d’essayer de faire échec à la proclamation d’un arabe, Idriss el Senoussi, à la tête d’un état arabe indépendant – au moins en principe – la Lybie.

Il est évident que l’Angleterre seule n’aurait pas eu la partie facile en Egypte. Mais la solidarité occidentale a joué, et surtout l’influence américaine. Le seul résultat d’une guerre sainte contre les Anglais eut été d’amorcer en Egypte un soulèvement révolutionnaire. Encore quelque patience et l’on verra rentrer dans l’ordre un pays qui y a intérêt plus que tout autre.

 

En Perse

C’est aussi le Palais, en l’espèce le Shah et sa mère, qui pourrait aussi jouer le rôle décisif en Perse. Là encore, faute d’appui soviétique, un compromis avec l’Occident est la seule issue. La preuve est faite que le monde peut rouler sans le pétrole persan, mais la Perse ne peut payer ses fonctionnaires sans le prix de ce pétrole. Quels épisodes seront encore nécessaires pour que la situation se retourne ? Ce sera plus délicat qu’en Egypte où l’on est toujours content, au fond, d’éviter les grands risques ; les passions xénophobes en Iran s’apaisent moins aisément.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-12-22 – Churchill à Paris et Washington

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Le Courrier d’Aix – 1951-12-22 – La Vie Internationale.

 

Churchill à Paris et Washington

 

La grande tournée diplomatique de Churchill a commencé. Des résultats qu’il obtiendra dépend l’orientation de la politique mondiale. L’homme est assez puissant pour imposer ses vues, mais le pays qu’il représente ne l’est plus. Sa tâche est difficile, il le sait, mais il compte que son propre prestige l’emportera.

Il est venu à Paris avec Eden visiter les ministres français et Eisenhower ; visite de courtoisie, d’abord, mais aussi en quête pour mesurer la force des résolutions américaines devant le problème de l’Europe. Pour le plan Schuman, le vote massif de la Chambre française lui enlève tout espoir de le disloquer. Reste-t-il une chance d’empêcher la formation d’une armée européenne ? Churchill s’est bien gardé d’y faire ouvertement obstacle, d’autant que l’opinion en Angleterre ne s’y montre pas hostile.

Il a promis en cas où cette armée dénationalisée prendrait corps d’y associer quelques contingents. Mais il a essayé de persuader les Français qu’un projet qui grouperait les armées nationales sans les fondre, où l’Allemagne n’aurait qu’un rôle réduit et la France une autorité prépondérante, serait préférable. Ces vues ont chez nous beaucoup de partisans : Ceux qui à droite ne veulent pas qu’on enlève à l’armée son caractère ; à gauche, ceux qui craignent que l’intégration d’une force allemande en droit et en importance égales à celles des autres états ne devienne vite dominante et n’entraîne un jour ou l’autre l’Europe occidentale dans une guerre que la constitution d’une armée européenne a précisément pour but d’éviter.

L’Allemagne, en effet, ayant opté définitivement pour l’Occident ne supportera pas longtemps d’être coupée en deux, voudra non seulement refaire son unité mais reprendre aux Soviétiques les provinces perdues par-delà l’Oder-Neisse. Churchill, sans le dire expressément, préfèrerait une Allemagne désarmée et neutralisée.

Ce vide au centre de l’Europe, s’il était respecté, permettrait de prolonger la trêve actuelle jusqu’au jour où l’on pourrait, la force atlantique reconstituée, négocier efficacement avec les Soviets. Cette perspective plaît aux Français et à beaucoup d’Allemands. Elle s’oppose à la volonté du chancelier Adenauer dont la visite à Londres avait pour objet de convaincre là-dessus les Ministres britanniques. Il a échoué. Contre elle aussi, la résolution d’Eisenhower acquis au plan Pleven d’armée européenne, et sans doute de Truman, d’Acheson et d’Harriman et d’une bonne part du Pentagone.

 

Le Voyage à Washington

Churchill sait bien que la clef du problème n’est pas à Paris. C’est à Washington qu’il faut agir. Pour plaire à Eisenhower, il aurait, semble-t-il, promis d’envoyer Montgomery, dont la présence au Shape n’est pas très agréable au Général américain, jouer en Malaisie le rôle de De Lattre en Indochine.

Aux Etats-Unis, Churchill a des alliés. Les milieux d’affaires qui comptent sur lui pour négocier avec Staline. Ces milieux ont beaucoup apprécié les déclarations du Premier anglais pour le ralentissement du réarmement. Le réarmement intensif est mal vu des grands financiers. Il menace, en effet, l’équilibre entre la production civile et la production de guerre, et conduit à une ingérence accentuée de l’Etat dans la direction de l’industrie. Elle exige également des impôts plus lourds, et l’on sait que beaucoup d’entreprises aux Etats-Unis ont vu leurs bénéfices réduits par les taxes. Walter Lippmann, de son côté, vient de faire sa rentrée comme journaliste avec un article retentissant dans le même sens « Rompre le cycle mortel », c’est-à-dire éviter de provoquer la Russie en ne lui laissant le choix qu’entre la capitulation et la guerre.

 

Les Propositions Churchill

Churchill va donc proposer une sorte de triumvirat France-Angleterre-Etats-Unis où les forces de chacune des Nations seraient étroitement associées mais indépendantes. La France, sur le papier, aurait un rôle égal. En fait, à cause du fardeau de la guerre d’Indochine, elle ne représenterait pas grand-chose et les Américains devant la faiblesse des défenses continentales réduiraient peu à peu leur participation militaire à quelques contingents symboliques comme le veulent Taft et l’ex-ambassadeur à Londres Kennedy.

Du même coup, l’aide économique à l’Europe continentale serait moins nécessaire puisqu’en cas d’attaque, elle ne pourrait être défendue. Aussi, l’Angleterre pourrait-elle espérer des Etats-Unis les grosses sommes nécessaires pour renflouer la Livre. Précisément, le déficit du dernier trimestre se monte à 700 milliards de nos francs ! Churchill pense obtenir un prêt des banques américaines avec garantie du Trésor des Etats-Unis, et pour préparer l’opinion, il vient de décider de payer l’annuité des emprunts américains et canadiens qui vient à échéance. Attendons avec une curiosité passionnée les résultats de ce grand choc.

 

La Politique Anglaise en Orient

La même audacieuse initiative se retrouve dans le Proche-Orient. Eden a vu à Paris Sara el Dinh pacha, ministre des affaires étrangères. Les Anglais cherchent à sauver la face, mais ils sont au fond décidés à évacuer Suez et voudraient obtenir du Caire un accord pour effectuer l’opération par étapes et conserver le droit de revenir en cas de guerre. Ce qui le prouve, ce sont les événements de Lybie.

 

La Lybie Indépendante

On sait que ce nouvel état indépendant à la formation duquel les Anglais ont travaillé et réussi, malgré l’opposition de l’Italie évincée de son ancienne colonie et les Français qui craignent aux portes de la Tunisie la formation d’un état arabe théoriquement libre. En fait, le nouvel état sera rattaché à la zone Sterling et aura pour roi le Cheik Senoussi, vieil allié de l’Angleterre, maître de la Cyrénaïque et maître de Tobrouk, la grande base navale que les Anglais ont conquise pendant la guerre et qui peut remplacer Alexandrie, et même Chypre, pour la défense de Suez.

On apprenait en outre, ces jours-ci que Glubb pacha, l’officier anglais qui avait formé, du vivant d’Abdullah, la légion transjordanienne, et le ministre anglais à Amman vont être transférés à Tripoli. Cette manœuvre montre que les Anglais vont lâcher la Jordanie, cela sans doute pour essayer de reprendre pied en Israël, et vont reporter cette force militaire du flanc droit de l’Egypte au flanc gauche où Glubb pacha va sans doute équiper une armée de Senoussis sur le modèle de la légion transjordanienne, à deux jours de marche de la vallée du Nil.

Par ailleurs, on a l’impression que le coup d’état syrien qui a mis au pouvoir le colonel Chichakli a été « appuyé » par Londres pour désorganiser le bloc arabe. Chichakli, en effet, paraît sur le point d’adhérer au plan franco-anglo-turco-américain de défense du Moyen-Orient et s’est déclaré hostile à la politique prosoviétique de son prédécesseur qu’il a mis en prison et qui était, en outre, favorable à la formation de la grande Syrie, point de friction autrefois entre la France et l’Angleterre. Cette fois-ci, il semble que les deux pays ont agi de concert. Devant les graves échecs de sa politique en Orient, l’Angleterre sent la nécessité d’une solidarité occidentale pour sauver ce qui peut l’être. Il est bien tard.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-12-15 – L’Europe commence

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Le Courrier d’Aix – 1951-12-15 – La Vie Internationale.

 

L’Europe Commence

 

Le vote du Parlement français pour la ratification du Plan Schuman était attendu dans le monde comme une épreuve nationale et internationale ; il dépassait par sa signification les controverses entre partisans et adversaires du Plan dans l’ordre technique. C’était une épreuve morale. On pouvait s’opposer au Plan pour des motifs pratiques, on ne le pouvait pas pour des raisons de haute politique. L’approbation du Parlement français a fait la preuve d’une profonde sagesse. Même les critiques souvent justes ont servi à montrer à l’opinion mondiale que c’était un sacrifice difficile. Et cela aussi n’était pas inopportun.

 

La Portée du Plan Schuman

Les modalités du Plan et leur signification ont été magistralement étudiées dans un article de M. Reuter dans la «Revue de Sciences Politiques » auquel nous renvoyons nos lecteurs curieux d’une appréciation objective.

Le Plan ne préjuge ni des conjonctures économiques ni des tendances politiques de l’avenir. Il est assez souple, et disons-le, assez complexe pour s’adapter à toutes. Il nous semble même qu’il ne changera pas grand-chose à l’ordre naturel qui se serait établi sans lui dans le domaine industriel et commercial.

C’est surtout le symbole et l’expression d’une volonté d’agir dans un esprit de collaboration européenne. Cette volonté connaîtra bien des vicissitudes. Elle ne pourra plus désormais être méconnue, puisqu’elle sera assortie d’institutions et d’organismes. Comme l’O.N.U., ses échecs ne l’empêcheront pas d’exister. A ce titre, elle sera plus efficace par ce qu’elle empêchera de se faire que parce qu’elle fera effectivement.

En outre, l’application du plan Schuman servira à promouvoir d’autres organisations européennes. Celle qui s’annonce la plus difficile est celle de l’armée européenne, c’est-à-dire d’une armée dénationalisée. L’opinion est plus sensible à cet égard qu’au projet de communauté charbon-acier. Mais l’élan donné forcera les résistances et la formation morale de l’Europe, sinon sa réalisation effective a pris un départ concret. Le reste suivra.

 

Signification du vote

Cette première ébauche d’une communauté européenne a une signification historique. Elle s’est faite sous l’égide des Etats-Unis. Elle marque la fin de l’influence anglaise sur la politique du continent qui tend depuis deux siècles à le diviser en factions rivales d’égale puissance, et à mettre à l’occasion celle de la Grande-Bretagne dans la balance pour rétablir l’équilibre rompu. C’est ce qui explique que les Travaillistes au pouvoir se sont employés à faire échouer le Plan et que M. Churchill n’a pas hésité à se désavouer lui-même, après avoir été dans l’opposition un partisan chaleureux de l’idée européenne en prenant position, une fois redevenu premier ministre, contre toute communauté qui associerait entre eux les états du continent.

Le plan Churchill n’est que trop clair. L’échec du plan Schuman lui aurait permis au cours de son prochain voyage à Washington de montrer aux Américains que l’Europe n’ayant, à cause de ses rivalités, aucune chance d’exister, le seul point d’appui en Europe était pour les Etats-Unis, l’Angleterre. Financièrement, économiquement et militairement elle était le seul allié sûr et digne d’être consolidé et appuyé. Stratégiquement, les îles britanniques et la Chaîne de ses bases suffisaient à assurer une défense efficace du monde libre, sans les risques que comporte une défense de l’Europe continentale sur le continent même.

Cette économie d’argent, d’hommes et de risques politiques était susceptible de plaire à beaucoup d’Américains qui répugnent aux engagements trop précis et aux aventures coûteuses. Eisenhower et Truman étaient fermement pour la défense de l’Europe. Mais leurs adversaires sont nombreux et puissants. Un échec du plan Schuman aurait donné à ceux-là un argument qui, peut-être, eût été décisif. Car le résultat des élections présidentielles aux Etats-Unis pouvait en être influencé.

 

Les Relations Américano-Soviétiques

Il semble désormais probable que M. Kennan sera nommé ambassadeur des Etats-Unis à Moscou. Cet expert remarquable des affaires Russes, ancien attaché d’ambassade auprès du Kremlin s’est fait remarquer par ses articles dans « Foreign Affairs ». Il a une connaissance étendue du russe, des Russes et de leur régime. Comme sa désignation était très controversée aux Etats-Unis, les Soviets avaient d’abord fait savoir par de virulents articles de presse qu’il ne serait pas « persona grata ». Puis devant l’inévitable, ils se sont déjugés. Ils ne pardonnent pas à Kennan sa clairvoyance :

Dans son article d’Avril 1951, il montre que la révolution soviétique est entrée dans une seconde phase. La génération d’hommes qui l’a faite est aujourd’hui ou incrustée dans le pouvoir ou supprimée, ou désabusée. La génération qui monte a perdu l’élan. Elle sent que les promesses  du bolchévisme n’ont rien apporté au peuple de l’abondance et de la liberté qu’elles faisaient prévoir. Elle devient passive et indifférente. Entre une autorité dont les idées n’évoluent pas et un monde extérieur qui se transforme, il existe une barrière chaque jour plus épaisse. Et les masses le sentent. L’expansion industrielle américaine, le développement du bien-être, l’atténuation progressive des inégalités sociales est infiniment plus rapide qu’en U.R.S.S. et cela ne manque pas d’agir. L’impérialisme soviétique s’en ressent. On sent que ses possibilités de conquête pacifique ou militaire s’amenuisent.

Et M. Churchill lui-même reconnaît dans son récent et retentissant discours aux Communes que les risques de guerre sont moins pressants qu’en 1948, au moment du blocus de Berlin. Tandis qu’Attlee travailliste était intransigeant sur la réalisation du programme de réarmement, c’est Churchill le Conservateur, rejoignant Bevan et l’aile gauche du Labour, qui en propose la réduction.

 

Cela aussi est un tournant historique. Si l’opinion mondiale en a été surprise, nos lecteurs du moins ne le seront pas. Une observation attentive de ce qui se passe derrière le rideau de fer devait logiquement aboutir à cette conclusion.

 

Iran et Egypte

Les affaires d’Egypte et d’Iran sont toujours dans la phase de paroxysme. Cela ne veut pas dire qu’elles n’évoluent pas.

A Téhéran, on voit s’agiter contre Mossadegh et l’opposition de ceux qui sont favorables à une entente avec l’Occident et celle des partisans procommunistes du parti Tudeh. Mossadegh espère que la menace d’un coup de force communiste va obliger les Américains à sortir leur carnet de chèques pour sauver l’Etat Persan de la banqueroute. Les Anglais n’espèrent plus que la chute de Mossadegh ramènera au pouvoir leurs partisans. Ils se résigneront à une solution que la banque internationale américaine de reconstruction est en train de préparer.

Au Caire, Nahas Pacha commence à s’inquiéter des violences de la passion populaire qu’il a déchainée et de la tiédeur à la cause égyptienne des autres états arabes. Il semble que derrière l’échange acerbe de notes officielles, de livre blanc et de répliques égyptiennes, des conversations secrètes s’ébauchent. Là encore l’incidence du facteur soviétique et de sa force éventuelle influera sur les résistances orientales.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1951-12-08 – La Première Pierre

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Le Courrier d’Aix – 1951-12-08 – La Vie Internationale.

 

La Première Pierre

 

L’événement le plus significatif de la semaine ne figure pas dans les gros titres : ce sont les conversations entre Charles Wilson, le maître de la mobilisation industrielle aux U.S.A. et le président Truman. Ils ont décidé que le réarmement américain ne serait pas poussé à la cadence prévue, d’abord parce que les réalisations à ce jour étaient en fait très en retard sur les plans établis, ensuite parce qu’il serait dangereux de troubler l’économie civile par des restrictions de production.

Au lieu de forcer la fabrication d’armes, on veillera à préparer l’industrie pour que tout soit au point pour que, le cas échéant, la mobilisation totale puisse se faire en un temps minimum. Ces résolutions n’ont d’ailleurs pas été rendues publiques d’une façon claire ; elles se devinent plutôt qu’elles ne sont exprimées, parce qu’il ne faudrait pas que les peuples en tirent la conclusion qu’une guerre n’est pas à craindre dans le proche avenir et que l’effort entrepris peut être relâché.

En réalité, la tournure prise par les négociations en Corée, et sans doute les renseignements fournis par les services secrets, confirment l’impression que l’U.R.S.S. ne courra pas dans un avenir proche la grande aventure. A quoi bon, dès lors fabriquer en hâte un matériel de guerre qui serait démodé quand on devrait s’en servir ? Ce qui importe plutôt actuellement, c’est de donner aux peuples de la communauté atlantique les moyens d’élever leur niveau de vie et de les soustraire aux tentations du communisme. C’est ce qui explique que, grâce aux dépenses à effectuer par les Américains en Europe pour des travaux d’infrastructure et par divers autres expédients, la France, l’Angleterre et l’Italie recevront les sommes nécessaires pour surmonter la crise économique qui les menaçait récemment – tout au moins pour les mois qui viennent. Les Dollars refusés par le Congrès se retrouveront sous d’autres rubriques. Pour l’économie américaine, le réarmement servira de régulateur et non de perturbateur.

D’ailleurs, contrairement à ce que prévoyaient les économistes et même les hommes d’affaires, le réarmement non seulement n’a pas causé jusqu’ici de pénurie dans le secteur civil mais au contraire, la mévente oblige les distributeurs à baisser leurs prix. Sait-on que jusqu’ici, à peine 1,8% de l’acier produit sert à la fabrication d’armes ? Le réarmement apparait comme un consommateur d’épargne en formation et une énorme dépense stérile plutôt qu’il n’accapare les moyens de production. C’est donc l’aspect financier qui retient l’attention, source d’inflation sans contrepartie, il devra être ajusté aux besoins civils, de façon à éviter la pénurie, mais aussi bien la surproduction dans ce secteur.

 

Adenauer à Londres

Le chancelier Adenauer est à Londres dans l’espoir de sonder les intentions du gouvernement Churchill. Si la présence du premier ministre allemand a laissé le public Français indifférent, la population londonienne a été plutôt hostile. Le chancelier voudrait savoir ce que ferait l’Angleterre si la France, l’Allemagne et l’Italie formaient un bloc économique et militaire et quels moyens de lutte emploieraient les Britanniques contre cette nouvelle alliance continentale. Churchill compte beaucoup sur son voyage à Washington, non pour modifier la ligne politique du président Truman, mais pour supputer les chances d’un changement d’administration aux Etats-Unis l’an prochain. Il espère qu’un président républicain, comme Taft, abandonnerait la politique d’appui continental pour la stratégie des bases périphériques, autrement dit, qu’il laisserait à leur sort la France, l’Allemagne et l’Italie pour défendre et soutenir la Grande-Bretagne.

Nous avons le sentiment, en effet, qu’en 1952, un changement d’administration est probable et que la réélection de Truman perd des chances. Mais celles de Taft n’augmentent pas pour cela. Un changement d’administration souhaité par le pays, ne signifie pas nécessairement un changement de politique encore moins de stratégie, surtout en cas d’élection du général Eisenhower qui ne s’est pas prononcé.

 

La Ratification du Plan Schuman

En attendant, le plan Schuman va passer du royaume des dossiers dans celui de la réalité. Son approbation par le parlement français suffit à en assurer la mise en vigueur. Deux années de transition seront nécessaires pour lui donner réellement vie.

Le plan avait, en France comme ailleurs, fort peu de partisans. Il a fallu l’opposition des communistes, pour qui toute entente européenne est un défi à l’hégémonie de Moscou, et celle de certains groupements industriels (ce sont aujourd’hui les mieux placés, qui voient dans le plan un frein à leur expansion) pour former par contraste une majorité favorable.

Tel qu’il est conçu, d’ailleurs, le plan Schuman est plutôt un symbole qu’une dictature internationale dans l’ordre économique. Il est à parier qu’il ne changera pas grand-chose à l’état de fait qui règnerait sans lui, mais ce symbole a une grande signification. C’est le premier pas vers la réconciliation des membres de ce continent, quarante ans après l’échec de la première tentative de Caillaux à la suite du coup d’Agadir, après deux sanglantes et inutiles épreuves, à la faveur du péril soviétique sans doute, mais aussi grâce à l’appui d’un certain bon sens populaire diffus parmi les nations en cause.

 

Le Coup d’Etat Syrien

Le coup d’état en Syrie fait presque partie des rites. L’armée, représentée par l’ambitieux colonel Chichakli a repris le pouvoir accordé aux civils et dont ceux-ci s’avisaient d’user sans permission. Il n’est pas sans relation naturellement avec la politique extérieure, et l’accueil maussade du Caire est l’indice d’une déception. La cause égyptienne ne gagne pas de terrain en Orient. Par ailleurs, le gouvernement qui a déchaîné les passions populaires commence à s’alarmer des désordres : l’affaire du Canal pourrait bien tourner autrement que ne l’espérait Nahas Pacha.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1951-12-01 – Inflation de Discours

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Le Courrier d’Aix – 1951-12-01 – La Vie Internationale.

 

Inflation de discours

 

Pour mieux dissimuler ses buts, la politique soviétique joue simultanément des deux armes : l’apaisement et la guerre froide. La confusion mentale, (aucun terme n’est trop fort) qui règne présentement dans les démocraties fait le succès de cette politique : la peur de la guerre et l’appréhension des désordres économiques qu’amènerait un retour à la paix, se conjuguent. Il faudrait se pénétrer de l’idée que si la guerre n’est pas possible dans le proche avenir, la paix l’est encore moins. Mais pour que les démocraties puissent sortir de cet état d’infériorité et reprennent l’initiative, il faudrait qu’elles aient l’audace de penser que quoiqu’elles fassent, les Soviets ne feront pas la guerre.

 

La Crise derrière le Rideau de Fer

En effet, si la crise des démocraties, Angleterre mise à part, tient beaucoup plus à l’aboulie des dirigeants qu’à des difficultés réelles, la crise du monde soviétique, elle, est réelle.

L’affaire Slansky en Tchécoslovaquie, montre que, les maîtres du Kremlin ne pouvant plus compter sur personne, décapitent un à un tous ceux qu’ils avaient installés au pouvoir et que le moment est venu où les candidats se dérobent ; même en Russie, le parti bolchévik se dépeuple. Le nombre des Komsomols diminue de façon accélérée. Personne ne veut avoir un rôle privilégié qui l’expose à la haine de ses semblables et à une disgrâce fatale et rapide. Le nombre des hommes restés en place depuis leur nomination est infime, surtout dans les emplois élevés. Cette fuite devant les responsabilités s’est accentuée, depuis que la crise de production a atteint peu à peu toutes les branches de l’économie et qu’on a dû renoncer à des plans étendus. Les normes n’étant jamais atteintes et les moyens de coercition épuisés, les chefs responsables sont exposés au blâme des bureaucrates avec les conséquences qu’on sait.

 

L’Armistice en Corée

L’armistice en Corée n’est pas signé – Washington a raison de le rappeler à l’opinion –, seule la ligne de cessez-le-feu est arrêtée. Ce que l’on voudrait voir, c’est les Soviétiques accepter le contrôle de la trêve. Ce serait un événement sans précédent qu’une commission où figureraient des occidentaux circulant librement en territoire rouge.

Nous ne croirons à l’armistice que le jour où cette information nous parviendra. L’hypothèse demeure, jusqu’à l’expiration du terme des trente jours que les Soviets, après avoir endormi l’opinion, rejettent sur les Etats-Unis, la responsabilité d’un échec ; l’Armistice était fait, la ligne de démarcation établie, et les Américains reprennent le combat et si ce combat impliquait l’emploi d’armes atomiques quel succès de propagande !

Il se peut, cependant, que les Chinois veuillent préserver leurs centres industriels, mais ce ne sera pas pour cela le signe de la fin des hostilités en Asie, la seule région au monde où les Soviets peuvent impunément mener la guerre.

 

Conférences

Il faut plaindre les chroniqueurs qui ont à suivre aujourd’hui les palabres simultanées de Paris, de Strasbourg et de Rome ; le pire n’est pas de les suivre, c’est de confronter les opinions de ceux qui le font. Autant de têtes, autant d’avis. La confusion des commentateurs reflète et dépasse celle des acteurs. Où en est-on ?

 

La Question Allemande

La question allemande a-t-elle progressé depuis la visite d’Adenauer à Paris ? Celui-ci le dit, d’autres l’espèrent, certains n’en sont pas sûrs.

Ce qui est réglé, c’est qu’il n’y aura pas d’accord des trois Puissances avec Moscou sans accord avec Bonn et qu’inversement, Bonn ne négociera pas avec les représentants de Moscou, en l’espèce, Grotewohl et Peck, sans le consentement des Trois Grands.

Cela implique l’intégration de l’Allemagne occidentale dans le camp diplomatique des pays libres. D’autre part, la frontière Oder-Neisse n’est pas reconnue par les Alliés. Enfin, le plan Schuman et le plan Pleven d’armée européenne, acceptés par les deux camps font partie intégrante de l’accord et en conditionnent la signature.

Voilà le cadre de l’accord auquel s’ajoutent les conventions déjà établies par les trois hauts commissaires : souveraineté diplomatique de l’Allemagne, égalité commerciale, indépendance juridique. Que reste-t-il à régler ?

1° La question de l’arbitrage en cas de désaccord dans l’application des conventions ;

2° La question de la participation financière de l’Allemagne à l’entretien de ce qui s’appelle dorénavant les Troupes alliées de sécurité ;

3° Et c’est là le plus sérieux problème, le contrôle de l’industrie allemande sera-t-il aboli et l’Allemagne autorisée à fabriquer des armements lourds ? ;

4° Un point reste obscur, s’est-on mis d’accord sur le droit des Alliés d’intervenir en Allemagne avec ou sans le consentement des chefs de la République fédérale, au cas où celle-ci serait menacée par un putsch de gauche ou de droite ?

On voit tout ce qui reste à décider. Et par ailleurs, après les violences de Schumacher et la confusion politique au parlement français, on se demande si les accords trouveront des députés pour les valider.

 

Rome et Strasbourg

A Rome et à Strasbourg, on a surtout décidé de continuer à discuter. En gros, on a vu l’accord Schuman-Eisenhower appuyé par les Allemands et les Italiens pour créer l’armée européenne et même une Europe unifiée. A ce fort courant, s’oppose comme toujours l’Angleterre et grâce à elle, le Benelux et les Scandinaves. M. Churchill, comme il était apparent dès son retour, fait exactement la même politique que les Travaillistes, à cela près que pour ne pas compromettre ses chances auprès des Américains, il promet son appui moral aux plans Schuman et Pleven et une collaboration éventuelle et conditionnelle en cas de réalisation.

Churchill compte-t-il sur un succès républicain aux prochaines élections en Amérique ? Eisenhower et Truman sont fermement pour l’Union européenne et l’armée continentale unifiée. Mais, non seulement les Taft sont contre et préfèrent limiter les engagements américains à la périphérie de l’orbite soviétique à l’Angleterre, à l’Afrique du Nord, aux îles de la Méditerranée, aux postes avancés arabes et pakistanais, mais il semble que le Pentagone et Bradley lui-même inclinent dans ce sens et Jessup l’a exprimé nettement à son tour.

Conservateur ou Travailliste, l’Angleterre s’opposera à toute entente européenne directement ou indirectement. Mais si les Européens sont décidés, et que les américains les appuient, elle est impuissante à l’empêcher. Le fait nouveau est là.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-11-24 – Un Temps de Réflexion

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Le Courrier d’Aix – 1951-11-24 – La Vie Internationale.

 

Un Temps de Réflexion

 

Les pourparlers d’armistice en Corée dont on était las de commenter les ruptures et les reprises sont brusquement sur le point d’aboutir. Lorsqu’en juin dernier, Gromyko avait mis la négociation en mouvement, nous pensions que ce n’était pas comme à l’ordinaire une manœuvre, mais un plan arrêté pour mettre un terme ou du moins une trêve aux hostilités ; entre temps, l’impression avait flotté ; on revivait ces longues séries d’escarmouches qui entretiennent la guerre des nerfs.

 

L’Armistice en Corée

Qu’est-ce qui peut avoir déterminé les Soviets et les Sino-Coréens ? Peut-être ont-ils su que cet hiver, saison propice aux actions aériennes, les Américains allaient prendre les grands moyens pour briser leur résistance ? L’emploi d’armes atomiques tactiques résultant des expériences de Las Vegas allait-il changer la nature du combat ? Autant d’hypothèses. D’ailleurs, il ne faut pas anticiper, et la bataille continue. Les Communistes n’ont encore accepté que l’arrêt des hostilités sur la ligne de bataille actuelle. Reste à savoir s’ils sont prêts à échanger les prisonniers et à faciliter le contrôle des arrières destiné à assurer la sincérité de la trêve ? Rien n’est encore certain.

 

Le Massacre des Prisonniers

Est-ce à dessein que les Américains ont laissé publier le rapport du colonel Hanley sur le massacre présumé de 6.000 prisonniers des forces de l’O.N.U. par les Sino-Coréens ? Il est difficile de croire que le Colonel a agi sans ordre. Les faits sont d’ailleurs confirmés par le général Ridgway et doivent s’accommoder de preuves. On pense qu’en faisant coïncider cette révélation cruelle aux familles américaines avec l’exigence d’un délai de trente jours donné aux Sino-Coréens pour conclure l’armistice, les Etats-Unis se donnent droit, en cas d’échec, de ne reculer devant aucun moyen pour vaincre un ennemi aussi barbare. Conclure que la guerre coréenne est, ou bien sur le point de finir, ou que la Chine de Mao Tsé Tung devra subir un dur assaut.

 

Les Pétroles Persans

Les deux affaires du Moyen-Orient, celle d’Egypte et celle de Perse semblent, malgré les derniers sanglants incidents d’Ismaïlia, prendre un cours plus modéré. Le Dr Mossadegh est rentré d’Amérique sans y avoir trouvé d’appui moral ou financier. Il n’a pas réussi à diviser l’Angleterre et les Etats-Unis sur la question des pétroles. La politique des deux pays était pourtant bien différente : Washington souhaitait un compromis avec Mossadegh, tandis que Londres attendait sa chute, pour reprendre avec son successeur présumé, l’ancien premier Ghavam Sultaneh, des négociations plus prometteuses.

Les Américains craignent que la démission de Mossadegh ne permette au parti prosoviétique Tudeh de faire un coup de force, et que les Russes n’entrent en jeu. De plus, ils se désintéressent d’autant plus volontiers des pétroles persans que les compagnies américaines ont réussi en moins de temps qu’on ne pouvait l’imaginer à compenser la perte de ces gisements par une production record de leurs puits d’Arabie.

Les Anglais, eux, ne veulent pas d’un accord qui les obligerait à régler en grande partie le pétrole persan en dollars. Sans doute, un retour à Abadan des techniciens britanniques est hors de question. Mais par le jeu de l’indemnité à payer à la Compagnie Anglo-Iranian expropriée, ils peuvent s’assurer un approvisionnement qui ne chargerait pas leur balance commerciale. La querelle actuelle se joue en fait sur cette seule question.

 

Suez et l’Egypte

Il faudra quelques temps au gouvernement égyptien pour sauver la face. Nahas pacha a été très déçu de ne pas rencontrer l’appui sans réserve des pays arabes. Ceux-ci craignent surtout de rester en tête à tête avec Israël, et ne souhaitent pas, si cela était concevable, que les Anglais et les Américains se désintéressent de Suez et du Proche-Orient. Ils savent qu’ils ne peuvent compter sur leurs propres forces pour arrêter l’expansion juive, et la présence anglaise plus encore que l’américaine est nécessaire pour conserver l’équilibre de cette partie du monde. Même l’émir Talal de Jordanie qu’on disait hostile aux Britanniques, demeure réservé devant l’attitude de l’Egypte. Laissons à celle-ci le temps d’éprouver cet isolement.

 

La Visite du Chancelier Adenauer

  1. Adenauer est venu à Paris, mais jusqu’ici les pourparlers n’ont pas préparé de conclusions décisives. Les points en litige qui comprennent le pool charbon-acier, l’armée européenne avec participation allemande, la substitution d’un accord contractuel au statut d’occupation sont trop complexes pour être traités ici. Mais le fond du problème est simple. La République de Bonn est placée devant ce dilemme, ou bien s’engager à fond dans le bloc atlantique et renoncer pour un temps indéterminé à l’unification allemande, ou bien laisser ouverte la possibilité de cette unification en différant constamment l’accord.

Le choix est évidemment grave. Les Allemands de l’Ouest et le Bundestag penchent vers l’expectative, et Adenauer ne peut compter que sur de grosses concessions des Alliés pour ramener la balance dans l’autre sens.

 

L’Election à la Maison Blanche

L’élection présidentielle aux Etats-Unis, bien qu’éloignée de près d’un an encore, est déjà très débattue.

Il y a d’un côté le mystère Truman-Eisenhower. Le Général sera-t-il ou non candidat ; sera-t-il dans ce cas Républicain, ou Démocrate ou sans parti ? Truman s’effacerait-il devant lui comme il l’a promis en 45. Côté Républicain, 3 candidats : Eisenhower, s’il y consent, sinon, Warren qui représente la nuance Dewey acquise à la politique partisane et enfin le sénateur Taft, l’ex-isolationniste, celui qui préférait la victoire d’Hitler à l’intervention américaine en Europe.

Taft vient de publier un petit livre pour faire oublier ses opinions passées et préciser sa politique de demain. L’opposition n’est plus aujourd’hui entre isolationnisme et interventionnisme, mais entre nationalisme et internationalisme. Taft reconnaît que l’isolationnisme est mort à l’âge atomique où l’on vole plus vite que le son. Il aurait pu ajouter où il n’y a plus la France écrasée, l’Angleterre pour recevoir les coups, et enfin la Russie pour épuiser l’adversaire.

L’isolationnisme est mort le jour où les Etats-Unis directement menacés ont avant tout à compter sur eux-mêmes. Mais il n’entend pas pour autant que les Etats-Unis, rompant avec leur politique traditionnelle, prennent à l’égard des pays du continent européen des engagements préalables liant automatiquement le sort de l’Amérique au leur. Autrement dit, si l’Allemagne et la France sont envahies nous verrons ce qu’il convient de faire bien que nous ayons averti l’U.R.S.S. préalablement qu’une telle attaque serait un casus belli.

Taft, d’autre part, veut bien aider l’Europe militairement, lui donner les moyens de jouer son rôle dans la défense des Etats-Unis, mais sans se mêler pour le moins de ses affaires économiques ou politiques. Pas de crédits possibles pour renflouer les finances européennes et Taft a fait de son mieux pour les rogner. L’Europe on le sait, est un « panier de crabes ». Oui, des crabes que l’ogre généralement dévore pendant qu’on s’apprête, tranquillement, à l’assommer.

 

                                                                                  CRITON