Criton – 1955-01-08 – Une Nouvelle Constellation Politique

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Le Courrier d’Aix – 1955-01-08 – La Vie Internationale.

 

Une Nouvelle Constellation Politique

 

Le monde aborde l’année 1955 avec un sentiment de confiance dans la paix ; l’impossibilité de la guerre atomique est un acte de foi bien que, dans le passé, on ait déjà entretenu l’illusion que les effets d’une guerre seraient rendus trop effroyables par le progrès  technique pour que des hommes osent l’entreprendre ; on s’appuie aussi sur les signes de détente qui sont marqués plutôt par de bonnes paroles que par des faits, car les positions restent immuables.

 

L’Oligarchie du Kremlin

Cependant une raison, peut-être la seule valable au fond, de croire pour l’heure à la paix et dont il est assez curieux que personne n’ait parlé jusqu’ici : Ce n’est plus un homme seul qui règne au Kremlin. Le pouvoir d’un dictateur a presque toujours représenté le danger majeur. Neuf guerres sur dix au moins ont été provoquées par un empereur ou un tyran. Or, il n’y a plus aujourd’hui à Moscou de maître absolu ; le culte de la personne a été remplacé par l’autorité d’une oligarchie plus ou moins anonyme, et cela est rassurant. Au sein d’une oligarchie, il y a assez de rivalités cachées pour que chacun évite de trop gros risques qui mettraient en cause les positions de tous les participants.

 

Les Conflits Locaux

On s’accorde à reconnaître que si la paix générale ne court pas de danger, les possibilités de conflits localisés abondent. En Europe, si le réarmement de l’Allemagne provoque des incidents, ils ne peuvent être que limités à des escarmouches.

Mais en Asie, la menace est plus que jamais aigüe. Le sort du Sud-Vietnam est de plus en plus critique, et les moyens d’y faire face de plus en plus incertains. Le problème de Formose et du Gouvernement Tchang-Kaï-Chek peut, de manœuvre politique, dégénérer en militaire ; la Corée demeure brûlante comme nous l’avons maintes fois souligné ; les difficultés du monde sont beaucoup plus redoutables en Asie qu’en Europe, parce que la position du communisme russo-chinois y est plus facile et plus forte et celle de l’Occident précaire.

Les problèmes européens, malgré les passions qu’ils soulèvent, sont et demeureront secondaires. Que le Monde libre réussisse ou non à s’unir sur cette pointe étroite qu’est aujourd’hui l’Europe occidentale, la carte n’en sera pas modifiée. Il en va autrement en Asie.

 

Le Voyage de Tito en Asie

Nous nous sommes demandé ce que Tito était allé faire en Inde et en Birmanie ; quels intérêts poussaient le dictateur balkanique à se mêler de la politique du Sud de l’Asie ? Il a fallu quelque temps pour comprendre. La conférence qui s’est tenue à Bogor en Indonésie entre les pays dits de Colombo – Inde, Indonésie, Pakistan, Birmanie et Ceylan – nous a éclairés sur le rôle que cherchent à jouer les pays asiatiques qui ont conquis la liberté et qui s’efforcent de la conserver.

En réplique à la Conférence du S.E.A.T.O qui doit se tenir à Bangkok en février et qui réunira outre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis, l’Australie, la Thaïlande et les Philippines et derrière ces derniers, en coulisse, le Cambodge, le Laos et la Chine de Formose, tous liés à l’Occident, les pays de Colombo ont décidé de réunir en Avril en Indonésie, près de Djakarta, non seulement elles-mêmes, mais la Chine communiste et les pays africains plus ou moins libres ; c’est-à-dire un vaste ensemble hétéroclite de peuples qui ambitionnent, sous l’égide de Nehru, de jouer le rôle d’une troisième force dans le monde.

C’est là que l’on vit la manœuvre du maréchal Tito, qui, s’il n’est pas invité à la réunion des peuples de couleur, servirait d’intermédiaire (maintenant qu’il a renoué prudemment avec le Kremlin), entre ce nouvel amalgame et les deux blocs ennemis de l’Ouest et de l’Est ; fructueux champ d’intrigues s’il en est. Pour avoir les mains plus libres dans le grand jeu, il s’est débarrassé de l’affaire de Trieste qui compromettait ses relations avec les grands occidentaux.

 

L’Affaire Djilas-Dedijer

Il a fait mieux : pour ne pas faire figure de tyran, il a laissé jouer à deux de ses intimes Djilas et Dedijer le rôle politique d’opposants au régime. Tandis qu’il chassait le tigre, ces deux personnages ont bruyamment provoqué l’émoi du monde occidental en se prononçant pour une sorte de socialisme démocratique genre anglais, contre le parti monolithique et autoritaire du type stalinien qui règne à Belgrade. Les officiels de ce Parti ont condamné les dissidents, mais le Maréchal s’est tu. On imagine aisément que ce n’est pas par sentiment. Il y a longtemps que Djilas aurait été, à la suite de tant d’autres proches collaborateurs, liquidé sans bruit si son opposition avait gêné les desseins du Maréchal. Mais celui-ci a besoin d’un semblant de démocratie pour se mêler aux intrigues des Asiatiques qui veulent, plus ou moins sincèrement, en conserver eux-mêmes l’apparence en Birmanie en particulier.

 

La Nouvelle Alliance des Peuples de Couleur

Ce qui est intéressant dans ce projet de réunion pan-afro-asiatique, ce n’est pas la liste des invités, mais celle des omis. L’Australie d’abord, la plus proche voisine des Indonésiens, et la Russie soviétique qui occupe en Asie une place de première grandeur. On voit le but : fédérer dans une même politique inspirée par l’Inde les aspirations et les intérêts des peuples jaunes et noirs. Favoriser une prise de conscience de cette masse hétérogène dont la seule force est le nombre, et sans doute formuler un programme de revendications communes à toutes les races. Exalter un racisme et un nationalisme de couleur – l’Afrique du Sud étant elle aussi exclue pour son racisme blanc – contre la domination de la race blanche et profiter, si possible, de la division aigüe de cette race en capitalistes et communistes, pour l’expulser.

 

Les Chances de cette Coalition

L’ambition est immense et bien à la mesure de l’orgueil hindou. Le succès de cette nouvelle constellation est bien problématique pour deux raisons. D’abord parce qu’économiquement les pays réunis ne représentent rien que de négatif, puisqu’ils ne peuvent s’organiser industriellement sans l’appui du monde blanc et qu’ils ne détiennent encore aucune richesse suffisante, ni pour mettre leurs territoires en valeur, ni des produits de base essentiels dont ils pourraient, en en privant les grands pays industriels, mettre l’économie en péril. Quant à leur puissance militaire elle demeure inexistante, sauf la Chine, et c’est là justement l’écueil. Les pays de Colombo et leurs invités pourront-ils mettre la Chine rouge dans leur jeu ? Sans doute dans la mesure où ils pourront nuire à la cause occidentale, mais pour le reste, ils se heurteront à l’impérialisme chinois qui a les dents longues et se propose, dans un avenir indéterminé, de croquer les associés du Sud.

Ce qui est grave malheureusement, c’est le nouveau ferment levé parmi les peuples noirs encore informes ou sous tutelle occidentale, qui verront dans la nouvelle constellation le foyer de leurs ambitions. Il y aura à Bandung des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des représentants de la Côte de l’Or, des Rhodésies, etc… Bien que l’intention de Nehru soit pacifique, c’est une sorte de Mecque pour la guerre sainte qui va se créer en Asie du Sud-Est, et c’est pourquoi Russes et Chinois leur donneront leur encouragement, même si l’on tient Moscou à l’écart. Quant à dissocier les Soviets de Mao Tsé Tung, Nehru n’y réussira pas plus que Londres ou Washington. Les Rouges seront solidaires pour tirer les marrons du feu.

Nous nous excusons de ce long exposé, mais il a à nos yeux une importance capitale. Réussie ou non, cette Conférence afro-asiatique marque une étape de la politique internationale, peut-être même une ère nouvelle des rapports internationaux. Elle pourrait bien signifier en autre chose la condamnation de l’O.N.U. On a noté la froideur avec laquelle M. Nehru a accueilli le président de l’organisation, M. Hammarskjöld, venu de la Nouvelle Delhi avant de se rendre à Pékin pour discuter avec Chou en Laï de l’affaire des prisonniers américains. L’O.N.U. sert de tribune aux propagandes adverses de l’U.R.S.S. Les Pays arabo-asiatiques n’ont jamais réussi à y faire triompher leurs causes. On cherchera à les grouper autour de l’Inde pour qu’ils y trouvent la force d’imposer leurs vues.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1955-01-01 – Double Bilan

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Le Courrier d’Aix – 1955-01-01 – La vie Internationale.

 

Double Bilan

 

L’heure est venue de dresser le bilan de 1954. Il convient de le diviser en deux chapitres bien distincts : le bilan politique des plus médiocres, le bilan économique plus brillant qu’aucun ne pouvait le prévoir au seuil de l’année, et cette division vaut particulièrement pour la France.

 

Les Erreurs Politiques de l’Année

Un observateur étranger écrivait récemment, sans indulgence : « La France s’est beaucoup plainte de ses malheurs, la vérité oblige à dire qu’elle y a largement contribué ». A l’heure où nous écrivons, on ne sait pas encore si les Accords de Paris seront ratifiés. En tous cas, ils ne le seront que de justesse. Ce n’est pas seulement l’Alliance Atlantique qui est en cause ; même momentanément brisée, elle se reconstituerait bientôt sous la pression des nécessités, ce sont les relations futures franco-allemandes, et surtout l’avenir de la jeune et fragile démocratie de Bonn.

Le rejet de la C.E.D., l’opposition à l’Union Européenne Occidentale, ne rappellent que trop aux Allemands les coups portés à la République de Weimar. On peint sur nos murs 1870-1914-1940. On pourrait mettre dessus 1866-1911-1922. Ceci certes ne compense pas cela. Mais les trois années fatidiques n’auraient-elles pu être évitées si l’on s’était mieux avisé au cours des trois autres ? Cela n’est pas certain pour les deux premières, mais bien probable pour la troisième.

Parlons clair. Le réarmement de l’Allemagne n’est engagé de gaieté de cœur par personne, ni par les Allemands eux-mêmes, ni par les Anglo-Saxons. Mais il est impossible que la Ruhr tombe aux mains des Russes sans que l’Europe disparaisse derrière le rideau de fer, et pour monter la garde, la France, aux yeux des treize pays de l’Union Atlantique, n’est pas un allié sûr. L’Alliance franco-russe n’est pas seulement la nostalgie de politiciens attardés ou l’espoir d’un nouveau boulangisme, c’est l‘attachement secret d’une diplomatie dont les traditions sont aussi tenaces que celles de toute bureaucratie, et c’est pour cela que l’Allemagne, sans doute malgré elle et à la rigueur, malgré nous, sera réarmée ; ce n’est pas tant qu’on a un besoin indispensable de quelques divisions germaniques, c’est que l’on n’a pas confiance dans la France, et ce ne sont pas les épisodes politiques de ces six derniers mois qui ont atténué ce sentiment ; bien au contraire, ils l’ont considérablement renforcé.

Allons plus loin : si nos partenaires avaient eu la certitude que nous mettrions toutes nos forces et toute notre résolution à faire face au péril venu de l’Est, si notre détermination avait été égale à celle de l’Allemagne occidentale ou de l’Espagne, par exemple, on aurait pu se contenter au lieu d’une armée allemande d’un corps logistique et d’une police auxiliaire militarisée composée de volontaires et cela aurait, entre autres avantages, enlevé un prétexte à la reprise de la guerre froide ; mais il eut fallu pour cela que notre politique ne soit pas suspecte, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur.

Nous en sommes malheureusement fort loin : l’affaire des fuites et les manœuvres du chef du gouvernement ont concrétisé tous les soupçons, et cette impression ne sera pas aisément dissipée. C’est pourquoi le bilan de 1954 est particulièrement lourd pour notre pays : Dien Bien Phu, les « accords » de Genève, le rejet de la C.E.D., les pénibles débats sur les Accords de Paris, le terrorisme en Afrique du Nord, et cela parce que malgré toutes les protestations aimables ou intéressées, la France est seule en Asie comme en Afrique et dans une certaine mesure même en Europe, alors que le Monde libre devrait n’être qu’un, présent partout collectivement et solidairement. Mais de cela, répétons-le, nous ne sommes pas seuls responsables.

 

Le Redressement Économique

Heureusement pour nous détourner de ce tableau assez sombre, l’explosion d’activité économique de 1954 ouvre de brillantes perspectives ; on se plaindrait plutôt qu’elles ne le soient un peu trop, car l’excès d’optimisme ne va jamais sans quelques déceptions. Les économistes une fois de plus se sont trompés. Se souvient-on, il y a guère plus d’un an des sombres prédictions de Colin Clark ? Il voyait se creuser l’abîme de la crise économique aux U.S.A. et par contrecoup, l’effondrement de l’économie des pays européens ; le rhume de cerveau de l’Amérique, c’était la pneumonie en Europe. C’est le contraire exactement qui s’est révélé exact. Tandis que les Etats-Unis subissaient effectivement  une crise légère qui ne s’est tout-à-fait résorbée qu’à l’automne, l’économie européenne, dès le début du printemps prenait une allure ascendante. On l’accélérait là où elle était déjà marquée. Depuis, l’ascension va de pair partout et sauf peut-être en Angleterre, il n’y a aucun signe d’un ralentissement prochain.

Ainsi, l’économie de marché, animée par la libre concurrence, a fait preuve d’une vitalité, d’une efficacité à satisfaire les besoins humains dont on s’était pris à douter. En face de la paralysie bureaucratique du capitalisme d’Etat, l’économie libre a fait merveille.

 

Economie de Désir et Economie de Besoin

Un professeur de droit, plaidant récemment dans « Le Monde », la cause d’un travaillisme français, reprochait à cette économie libre de satisfaire plutôt les désirs que les besoins ; de s’adresser uniquement à la richesse, à la solvabilité, et non aux nécessités élémentaires correspondant à la dignité humaine. Cela était vrai du capitalisme classique. On ne peut le soutenir aujourd’hui.

Si l’économie de désir est effectivement satisfaite, si l’économie de besoin n’est pas complètement réalisée, à beaucoup près, elle n’est pas négligée pour cela. La prospérité et l’activité de l’une permet, par le développement des richesses qu’elle crée, de prélever sur ces richesses une part croissante réservée aux besoins élémentaires non solvables au sens technique du mot.

On a construit, cette année, 1.200.000 logements aux U.S.A., 500.000 en Allemagne ; 300.000 en Angleterre, un peu moins en France et cela dans des conditions non rentables au sens capitaliste du terme. En Europe surtout, ce sont précisément les pays à économie libérale qui ont dépassé ceux à économie mixte. A Moscou, des familles relativement aisées de quatre à cinq personnes ne disposent souvent que de dix mètres carrés et partagent avec d’autres la cuisine et la salle d’eau quand il y en a. Mais ceci est une parenthèse.

 

Y aura-t-il encore des Crises ?

Le développement rapide de la production en Occident est le grand événement de 1954. Tout fait espérer qu’il en sera de même en 1955. Peut-on se flatter que les crises économiques appartiennent désormais au passé ? De crises catastrophiques comme celle de 1929-1933 sans doute. La technique a de puissants moyens de guider l’économie, et la preuve de leur efficacité est faite. Cependant, on ne peut se dissimuler qu’elles ont dans une large mesure, en France surtout, un caractère artificiel. Comme les remèdes des médecins, on peut craindre que le microbe ne s’adapte et que le patient ne réagisse plus.

L’économie est du domaine du vivant, on le voit bien au caractère pratiquement imprévisible de ses manifestations. S’attendre à une prospérité continue et constamment ascendante, c’est peut-être faire bon marché du caprice des choses et se fier à l’excès à la technique. Il y a dans l’économie des élans inexplicables et des replis qu’on ne peut forcer, comme dans la mode. Le désir qui la stimule et même le besoin ont des appétits et des satiétés aussi mystérieux que la psychologie des foules. La part de l’irrationnel est immense. On peut prétendre à la limiter, non à l’abolir.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1954-12-25 – Malaises

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Le Courrier d’Aix – 1954-12-25 – La Vie Internationale.

 

Malaises

 

Le malaise de la politique occidentale s’est accentué dans l’opinion, tandis que les réunions des ministres ont montré, en apparence tout au moins, une certaine unité de vues, ce qui prouve que les aspirations des peuples n’ont pas été comblées. Malaise à Paris où les Accords de Paris et de Londres ne satisfont à peu près personne, ni les Cédistes pour qui ces traités ne sont qu’un pis-aller qui présente plus d’inconvénients que d’avantages en comparaison des anciens projets de Bonn et de Paris, ni les Neutralistes que le resserrement des liens franco-américains et le réarmement allemand irritent, ni les Nationalistes particulièrement dressés contre notre politique en Afrique du Nord. On s’attend à un vote de résignation pour ne pas revenir à la confusion.

De même à Bonn où la position du chancelier Adenauer continue de s’affaiblir et les relations franco-allemandes à s’envenimer à cause de l’accord sarrois que l’on semble s’efforcer de part et d’autre du Rhin de rendre plus difficilement acceptable. Aucun des buts que l’on s’était proposé n’est atteint parce que l’équivoque que nous avons signalée n’a pas été dissipée. Ce qui eut été cependant facile.

 

Pourquoi a-t-on renoncé à une Mise en Demeure à Moscou ?

Sous prétexte d’entretenir avec les Soviets une négociation parallèle, on n’a pas réussi à mettre Molotov au pied du mur. Puisque l’opinion tant allemande que française le souhaitait, il n’était pas besoin d’intrigues compliquées pour demander à l’U.R.S.S. si elle était disposée à accepter avant les débats sur les Accords de Paris l’indépendance totale de l’Autriche et de l’Allemagne après les élections libres sous contrôle international, et cela sans ambiguïté ni délai. Près de trois mois se sont passés entre la signature des accords et leur ratification, il n’en fallait pas tant pour obtenir, soit un oui, soit un non, soit encore une dérobade qui équivalait à un refus. Le dilemme posé en termes clairs, on aurait enlevé aux Allemands qui semblent en avoir encore toute illusion sur les intentions soviétiques, et du même coup à l’opinion française tout espoir d’autre issue que le Pacte Atlantique étendu à l’Allemagne.

Le drame, c’est que les accords vont être ratifiés sans que l’essentiel ait été démontré : qu’il n’y a pas de solution possible en accord avec l’U.R.S.S. Les Allemands demeureront persuadés que les traités qui lient leur pays à l’Occident empêchent la réunification, et les Français qu’on n’a pas fait le nécessaire pour s’expliquer avec la Russie.

C’était l’occasion ou jamais pour un Président du Conseil qui aime les solutions et les rendez-vous à date fixe, de mettre sous forme d’ultimatum les Soviets en demeure de choisir. Au contraire, l’équivoque a été entretenue à tel point que la veille du scrutin de confiance sur l’Indochine beaucoup se sont demandé si M. Mendès-France ne cherchait pas à être renversé pour éviter de soutenir la ratification des Accords de Londres et de Paris. En toute bonne foi, la chose semblait plausible après le précédent également équivoque du vote sur la C.E.D. Il faut dire aussi que ni Churchill, ni Eisenhower ni leurs ministres n’ont fait un geste pour obliger la politique française à se définir clairement. Ils ont agi comme si leur importait seule la ratification des traités dans n’importe quelles conditions. Cela acquis, on verrait bien.

 

La Question Sarroise

On verra surtout le malaise franco-allemand s’alourdir quand il faudra avec ou sans le concours de Londres et de Paris, préciser les modalités pratiques de l’accord sarrois dont les principes seuls ont été fixés. Et même au cas où l’on parviendrait à s’entendre, un accord conclu dans ces conditions sera constamment l’objet de tentatives directes ou indirectes de révision. On a en effet défini le statut de la Sarre comme si l’Europe était, sinon faite du moins en train de se faire, alors que pour les autres modalités des accords on s’en tenait au principe d’une coalition d’états souverains.

 

La Politique en Indochine

Equivoque aussi la politique indochinoise. Les conventions plus ou moins claires conclues entre M. Sainteny et Ho Chi Minh ne sont manifestement qu’un piège destiné à déconsidérer la politique française en Asie du Sud-Est. Si Ho Chi Minh célèbre à Hanoï l’amitié franco-vietminh, c’est pour montrer aux Vietnamiens du Sud que la France ne cherche qu’à conserver des positions en Asie, à leurs dépens si besoin est. Ho Chi Minh a besoin des techniciens français juste le temps nécessaire pour pouvoir les remplacer et éviter que les populations ne sentent du jour au lendemain l’effondrement de la situation économique résultant du départ des Français. Avant deux ans, les accords seront annulés par formes, et nos intérêts subiront le sort de ceux que les Anglais et nous-mêmes avions naguère à Shanghaï et ailleurs, mais alors le plébiscite sera fait au Sud-Vietnam, s’il ne l’est virtuellement déjà.

La façon dont les communistes russes, chinois et vietminh ont manœuvré à Genève a été comme nous l’avons vu, fort habile. En choisissant notre capitulation à terme au lieu de vaincre dans l’immédiat, ils ont neutralisé toute velléité de résistance, tant du côté français qu’américain, et ils ont évité le chaos économique qui aurait suivi en Indochine une opération brutale. Ni le Pacte de Manille, ni la politique – si politique il  y a – conjointe et semble-t-il accordée des Français et des Américains, n’éviteront l’éviction totale des Européens de cette partie de l’Asie. Disons pour être équitable, que la responsabilité sera largement partagée entre Français, Anglais et Américains. Que fallait-il faire, dira-t-on. C’est d’ailleurs ce que l’on fait à l’Assemblée nationale en des querelles sans grandeur. Les Occidentaux refusant de poursuivre la guerre, on ne pouvait aboutir à autre chose que ce qui est, à quelques détails près. Les communistes ont exécuté leur plan, ils le poursuivent, et sans recours à la force rien n’y peut faire obstacle. Les querelles rétrospectives n’ont pas grand sens.

 

Les Deux Ordres

Un écrivain allemand qui vient de parcourir l’Europe disait récemment qu’à son avis, sous la rivalité des Deux Mondes, c’était encore le conflit entre l’Église chrétienne et ses ennemis qui se perpétuait. Et de le montrer en Allemagne, en Italie et même en France et par-delà le rideau de fer. Par la résistance symbolisée surtout par le sentiment religieux contre la persécution bolchévique beaucoup plus que par la force des sentiments purement nationaux. Ceci est à la fois une évidence et aussi un paradoxe, si l’on tient compte du fait qu’il s’agit plus d’organisation sociale et politique que d’ordre spirituel. Et cependant, si l’on réexamine à la lumière de cette idée, toutes les oppositions et les passions qui se sont déchainées en Europe sur des questions qui n’appelaient guère de controverses pratiques (c’est bien le cas chez nous en ce moment, en Italie et en Bavière pour ne citer que les luttes du jour), on se demande si les confits humains ne sont pas toujours et avant tout nourris de cette opposition millénaire entre un ordre d’essence supraterrestre et une conception purement matérielle et borne de l’existence humaine.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1954-12-18 – Retour à la Guerre Froide

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Le Courrier d’Aix – 1954-12-18 – La Vie Internationale.

 

Retour à la Guerre Froide

 

Le temps des sourires paraît révolu à Moscou. Certains estiment que la « détente » était plus dangereuse pour l’unité du Monde libre que les menaces de Staline-le-terrible.

 

Le Raidissement Soviétique

Molotov pensait-il réussir à faire échouer les Accords de Londres et de Paris comme il l’avait fait pour la C.E.D. ? C’est peu probable. Leur ratification lui donne un prétexte pour renforcer le Bloc communiste des satellites européens. En confiant au maréchal Rokossowski le commandement suprême des armées d’Europe centrale, il ne changera pas grand-chose à la situation de fait, mais il accorde un droit d’occupation indéfinie pour les troupes de l’U.R.S.S. qui y stationnent. Au cas où il serait un jour tenté de troquer l’abandon de l’Autriche contre quelque autre avantage, les traités qui lient cette occupation à celle des autres satellites ne jouerait plus, ce qui en droit n’est pas négligeable.

 

La Fin de la Négociation Parallèle

La dernière note du Kremlin et le silence sur les avances françaises relatives au traité autrichien mettent un point final aux intrigues de la négociation parallèle, ce qui satisfait vivement Londres et Washington et consterne nos neutralistes.

D’aucuns trouvent que Molotov n’a pas été très adroit en refusant un si bon jeu. Mais ce n’est pas sa manière de paraître disposé à céder devant la force, même pour un profit certain. La diplomatie soviétique telle qu’il la conçoit se doit de ne jamais reculer. La guerre froide reprendra donc si tant est qu’elle ne se soit jamais relâchée.

 

L’Opinion Allemande et les Traités

Les Allemands ont plus que jamais le sentiment qu’ils font les frais de ce raidissement. La politique du chancelier Adenauer, même si elle est finalement suivie par sa majorité parlementaire, n’est plus populaire. Très significatif à cet égard, le renversement du gouvernement de Bavière où, malgré le succès du Parti démocrate-chrétien aux récentes élections, le pouvoir passe à une coalition quadripartite dont les partisans du Chancelier sont exclus. Les voilà rejetés dans l’opposition, tout comme en Hesse où, bien que moins forts en Bavière, ils auraient pu constituer un gouvernement local avec le concours des partis qui composent la coalition au Bundestag.

Du même coup, la majorité des deux tiers que le Chancelier détenait à la Chambre haute est perdue, ce qui n’a pas d’importance dans l’immédiat, mais peut être un obstacle dans l’avenir. L’opinion a le sentiment que les Accords de Londres et de Paris enlèvent au pays la dernière chance, si faible qu’elle soit, d’une réunification possible. En échange, elle ne voit que la perte de la Sarre comme territoire allemand, ce qui ne change rien à l’état de choses, mais le rend légal et pratiquement définitif. En échange, le réarmement et l’entrée à l’O.T.A.N. est une satisfaction de prestige dont beaucoup se passeraient volontiers ; quant à la souveraineté de l’Allemagne de Bonn, elle était en tout état de cause acquise sans les nouveaux traités, encore n’est-elle pas absolue. Le public allemand estime qu’il n’y avait aucun inconvénient à attendre une occasion favorable.

La C.E.D., par contre, qui lui donnait le sentiment d’une réhabilitation morale, d’une réconciliation complète avec le monde hier ennemi, et d’une coopération sans limitation avec les autres européens, avait acquis un prestige sentimental qui ne se retrouve pas aujourd’hui. Et l’idée d’une collusion tacite entre la France et la Russie, même si elle apparaît sans fondement, demeure à l’arrière-plan du malaise.

 

La Nouvelle Politique Américaine

Par contre, la politique des Etats-Unis qui ne voient plus désormais d’obstacle à la coopération militaire et économique de l’Europe, donne à la France et à l’Angleterre des gages nouveaux de soutien. Ils ont fait pression sur l’Egypte pour amener le colonel Nasser à tempérer la campagne anti-française de la Radio du Caire. Les antagonismes au sein de la Ligue Arabe entre le dictateur égyptien et le groupe Syrie-Liban-Irak à la suite de l’exécution des frères musulmans, ont aussi contribué à rendre le Caire plus souple à l’égard de l’Occident.

Les Etats-Unis ont de plus désavoué les tentatives du Bloc arabo-asiatique à l’O.N.U. de faire juger l’affaire marocaine par l’Assemblée. Ils se sont de même abstenus de soutenir la Grèce contre l’Angleterre dans l’affaire de Chypre devant le même aéropage. Très franchement, et sans se soucier des préjugés anticolonialistes, ils font confiance à une politique française d’apaisement et de réformes. Les pays arabes ont cédé avec plus de facilité et de bonne grâce qu’on ne le prévoyait, et cela est un succès qu’on ne peut contester à M. Mendès-France. Reste à savoir si cette politique réussira ; peut-être, s’il n’y avait que les nationalistes arabes pourrait-on compter au moins sur une accalmie durable.

Mais Moscou ne désarmera pas, au contraire. Les communistes ont du terrorisme une expérience consommée. Ils organisent des attentats réciproques, tantôt contre les partisans de la France et les Français, tantôt contre les Nationalistes eux-mêmes. Peu importent les victimes pourvu que la haine demeure vive. Et nos moyens de faire face sont bien impuissants. Sans sécurité, l’économie de l’Afrique du Nord demeurera précaire, l’activité réduite, les investissements réticents. Et c’est sur le plan économique que l’action pourrait être efficace plus que sur le plan juridique ou moral. La prospérité peut, dans une certaine mesure, aider les races à se supporter. Moscou ne l’ignore pas.

 

La Chine rouge et l’O.N.U.

L’affaire des aviateurs américains détenus par Pékin comme espions a provoqué à l’O.N.U. une profonde agitation. Le président M. Hammarskjöld n’a pas hésité à jouer son prestige et celui de l’Assemblée en demandant au Gouvernement de Mao Tsé Tung de se rendre personnellement en Chine pour régler le grave incident. Le Pandit Nehru appuie cette démarche. Le président Eisenhower de son côté a montré une émotion particulière de cette condamnation de soldats en uniforme détenus en violation des lois de la guerre. Il y a bien peu de chances pour que Pékin cède tout à fait. Le coup était trop bien prémédité et les conséquences pesées. Sans doute l’admission de la Chine rouge à l’O.N.U. sera-t-elle de la sorte reculée à d’autres temps, mais les Chinois y tiennent-ils réellement ? Pékin est appelé à jouer le premier rôle dans la guerre froide. Les progrès du nationalisme, du militarisme, de l’organisation aussi de la Chine communiste sont de plus en plus inquiétants. A preuve que les Anglais, depuis huit ans en conflit avec les Etats-Unis sur les questions d’Extrême-Orient, ont publiquement, par la voix du Sous-Secrétaire Nutting, rangé le Royaume-Uni aux côtés de l’Amérique en cas d’attaque contre Formose. Il est vrai que depuis quelques mois, les Français ne sont plus à Hanoï, mais cela n’explique pas tout.

 

                                                                                  CRITON

 

 

 

 

Criton – 1954-12-11 – Équivoques

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Le Courrier d’Aix – 1954-12-11 – La Vie Internationale.

 

Equivoques

 

L’équivoque qui pèse sur les buts de la politique française depuis six mois s’était à demi dissipée après la conclusion des Accords de Londres et de Paris. Elle reparaît aujourd’hui à la veille de leur ratification. Les réserves faites par M. Dulles sur l’initiative française à Moscou, et l’accueil réticent de Londres, montrent que le jugement porté en juin dernier sur le « néonationalisme » demeure valable. Il est difficile de faire la part de ce qui représente une tactique parlementaire destinée à faciliter la ratification des traités et du but véritable qui tendrait à ranimer l’esprit de l’accord franco-soviétique de 1944. Le satisfecit donné par le Général de Gaulle à la politique actuellement suivie laisse le doute entier.

 

Négociation Parallèle

Il n’en reste pas moins que l’idée d’une négociation parallèle avec Moscou pouvant remettre en cause, sinon les accords entre les Alliés, du moins leur application est bien engagée. M. Mendès-France propose aux Soviets de ratifier le traité autrichien en concédant aux Russes un délai de deux ans au lieu de trois mois pour évacuer le pays. Le chancelier Raab a-t-il ou non donné son accord à ce projet ? On n’en est pas sûr. Le risque, en cas d’acceptation par Moscou, est de laisser à l’U.R.S.S au cours de ce long délai toutes sortes de prétextes pour le prolonger indéfiniment.

Les Russes pourraient donner cette preuve de bonne volonté à bon compte. Il y a tant de clauses dans l’accord autrichien dont ils pourraient contester l’observation, soit par les Autrichiens eux-mêmes, et par les autres occupants. De plus, on peut toujours se demander si la visite de l’ambassadeur Vinogradov à Colombey-les-Deux-Églises n’avait pas pour objet de préparer un marché de ce genre. La modération de l’ordre du jour qui a suivi à Moscou la Conférence des Satellites tend à faire croire que la porte reste ouverte à un compromis qui enlèverait toute valeur pratique aux accords des Alliés occidentaux avec l’Allemagne.

En tous cas, malgré la réserve du chancelier Adenauer qui ne peut pas compromettre les chances d’obtenir de son propre parlement une ratification prochaine en dépit des réticences des députés du Bundestag sur l’accord sarrois, le malaise franco-allemand que l’on voulait, en paroles, dissiper est plus lourd qu’il n’était depuis la fin de la guerre. On soupçonne la France de chercher à endormir l’opinion d’outre-Rhin pour l’enfermer mieux dans l’étau Paris-Moscou. Les Soviets de plus, conservent l’initiative que les Accords de Paris et de Londres avaient pour objet de leur retirer. Il suffit d’un geste de Molotov pour en revenir à la situation d’après le rejet de la C.E.D. Il n’est pas sûr qu’il s’y décide, mais cela demeure possible.

 

Dangers de cette Politique

Le plus fâcheux est que l’on n’y gagnera rien. On ne sauvera pas le Sud-Vietnam en pleine décomposition politique et militaire. L’accalmie en Afrique du Nord ne durera que le temps nécessaire aux tractations franco-russes, et le terrorisme apaisé par quelques tours plus ou moins équivoques et sans garantie pour l’avenir reprendra avec une force accrue, et l’on aura perdu la confiance des Alliés dont l’appui est indispensable pour en venir à bout.

La seule politique digne de la France est celle de la loyauté à l’égard du Monde libre dont, quoi qu’elle fasse, elle demeure solidaire, dans la prospérité comme dans le malheur. Elle en a pâti, dans le passé, de s’en écarter avec la politique de Pierre Laval que nous évoquions précédemment et qui lui aussi proclamait la pureté de ses intentions, et elle n’a fait que fortifier les desseins agressifs d’Hitler et de Mussolini.

 

Le Voyage de Tito aux Indes

Une autre équivoque se précise dont nous avons toujours signalé les tendances. Le maréchal Tito entreprend un voyage aux Indes et en Birmanie – c’est-à-dire chez les neutralistes d’Asie – après avoir souri aux toasts chaleureux de Malenkov et de Krouchtchev. Que peut avoir à faire le maître de la Yougoslavie dans cette partie du monde où aucun intérêt économique ou politique ne l’appelle ? Le Pandit Nehru va se rendre à Moscou. Les conversations préalables avec Tito préparent-elles un détour pour ouvrir au Maréchal la porte du Kremlin ? Ce rapprochement avec l’Italie consécutif à l’accord sur Trieste ne serait-il qu’un moyen de couvrir ses arrières ? L’homme est astucieux, et Londres et Washington ne paraissent pas rassurés.

 

L’Action Anticommuniste en Italie

Cependant, des nouvelles d’importance nous viennent d’Italie. Nos lecteurs savent à quel péril la Péninsule est exposée : la prise du pouvoir légal par l’alliance des communistes et des socialistes nenniens à la suite des prochaines élections. La discorde entre les démocrates, la politique du pire pratiquée par les néofascistes, rendent l’hypothèse vraisemblable. Le gouvernement Scelba, fortifié par l’amélioration de la situation économique, profite du discrédit jeté sur le Parti communiste par le scandale soulevé autour du Président du Conseil général de Rome, Sotgiu, pour frapper un grand coup contre l’organisation clandestine des gens de Moscou.

Action délicate, car elle doit demeurer dans les limites constitutionnelles, sans loi d’exception, avec les armes dont dispose un régime démocratique. Il ne saurait donc s’agir de mettre le parti hors la loi, on ne le dissoudra pas, mais d’atteindre non point son caractère de parti politique, mais sa nature de société secrète. Les moyens exposés par Scelba sont encore vagues mais rappellent avec plus de force les mesures préconisées ici par M. Pinay et reprises timidement au Congrès des Indépendants.

D’abord exiger des fonctionnaires occupant un poste de responsabilité la loyauté absolue au régime démocratique. On en était presque aussi loin en Italie que chez nous, bien qu’il n’y ait pas eu « d’affaire des fuites ». Dissolution ensuite des organisations sociales ou coopératives qui couvrent l’action du Parti et qu’il a monopolisées, et les rendre à la collectivité tout entière, couper à la frontière le courant de subsides clandestins qui alimente la caisse du Parti, et contrôler les transactions bancaires et commerciales qui masquent ces apports de fonds, enlever enfin à l’usage du Parti les commandes, subventions publiques et adjudications ainsi que l’usage de tout bien ou établissement relevant de l’autorité de l’Etat et des collectivités locales.

Si ces mesures sont appliquées, le communisme sera limité à son action légale de parti politique sans privilège public ou clandestin, et perdra les moyens de pression qu’il détient par l’intérêt matériel sur les électeurs. L’œuvre est immense, de longue haleine et demandera une énergie peu commune dans ce pays de l’ « Omerta », c’est-à-dire de la complicité occulte. On dit que Scelba en est capable ; nous le suivrons avec intérêt.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1954-11-27 – Retour à 1913

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Le Courrier d’Aix – 1954-11-27 – La Vie Internationale.

 

Retour à 1913

 

Mendès-France a clairement défini à la tribune des Nations-Unies les buts de la politique française telle qu’il la conçoit. Cet exposé sans équivoque a été accueilli avec réserve à Washington, aussi bien qu’à Londres et plus encore à Bonn. Politique qui marque en effet un retour vers un passé qu’on voulait mort, celle de l’équilibre européen tel qu’on le cherchait en 1913.

 

Le Programme Français aux Nations-Unies

Les positions ont changé, ainsi que les protagonistes, l’esprit demeure. On peut résumer en quelques traits ce programme : constituer à l’Ouest du rideau de fer une coalition militaire, cette fois-ci avec l’Allemagne occidentale et les Etats-Unis, axée comme naguère sur l’arbitrage anglais. De l’autre côté, on accepterait volontiers une coalition militaire semblable soumise aux mêmes règles, englobant tous les satellites de la Russie, y compris l’Allemagne orientale. On établirait en commun entre les deux coalitions un équilibre bien organisé avec publicité des armements et limitation des effectifs, et on continuerait l’arme au pied à coexister pacifiquement. C’est ce qu’on avait réalisé avant 1914 pour les forces navales des grandes puissances : le nombre de cuirassés, leur tonnage et leur armement, l’épaisseur des blindages jusqu’au calibre des pièces, tout avait été fixé pour un peu jusqu’à l’âge des capitaines. On sait comment tout cela a fini.

 

Réalisme et Idéaux

Qu’on nous entende bien : cette politique a le mérite d’être réaliste et dans l’esprit de son auteur, elle est la seule possible dans l’état présent du monde. Il se peut, en effet, qu’il n’y ait pas d’autre solution pratique et qu’il faille s’en contenter puisqu’il ne saurait être question de guerre préventive pour modifier les données du problème.

C’est en tous cas la seule politique que les Soviets pourraient peut-être accepter. On ne voit pas de leur côté d’objections possibles, puisqu’elle assurerait à l’U.R.S.S. la consolidation définitive et reconnue de la totalité de ses conquêtes en Europe, et lui laisserait les mains libres en Asie. En consacrant la coupure de l’Allemagne pour un temps indéfini, en délivrant l’Occident des soucis d’une politique en Europe centrale abandonnée par contrat à la domination russe, elle ne ferait que reconnaître un statu quo susceptible de durer jusqu’à ce que les circonstances viennent en rompre l’équilibre. Elle servirait en tous cas ce qu’on appelle le néonationalisme français : maintien du statut de la Sarre, réduction de l’Allemagne à une portion de territoire lié à l’Occident et limitée dans ses initiatives par le contrôle des armements.

Tout cela a le mérite d’être simple et réalisable, si l’autre camp y trouve son compte et y consent de bonne foi. En tous cas, on pourrait en attendre un assez long répit, avant d’autres drames. Ce qui ne fut pas le cas en 1913, mais aurait pu l’être.

 

Où est la Différence ?

On voit combien différente est cette conception de celle qui animait les prédécesseurs de M. Mendès-France. L’Europe de Schuman n’était pas celle de Poincaré, ni de De Gaulle. C’était un monde cohérent et intégré, impuissant sans doute pour le moment à s’étendre à l’ensemble du continent, mais susceptible par son rayonnement de donner espoir aux peuples asservis et de rendre possible un jour un monde libre et uni par le jeu même de ces impondérables qui font à la longue crouler les empires fondés sur la force seule. La différence entre les deux politiques est beaucoup plus d’ordre moral que pratique. Deux coalitions d’états souverains armés qui se surveillent est quelque chose de statique, établi sur de vieux modèles, réalisable sans doute, mais dépourvu d’inspiration. C’est peu d’offrir à la jeunesse qu’on entend favoriser.

 

L’Oraison Funèbre de Vichinsky

Quant à l’éloge funèbre de Vichinsky, il ne peut pas ne pas avoir choqué l’opinion de beaucoup. Le vieux procureur représentait en ce milieu du XX° Siècle ce que le Bolchévisme a réalisé de plus odieux : la passion froide d’un bourgeois devenu révolutionnaire sans conviction véritable, feignant avec autant d’habileté la haine et l’amabilité, heureux seulement de faire tomber des têtes sur l’ordre de son maître, et d’insulter les adversaires qu’on lui désigne et dont il eut aussi bien serré la main, s’il en avait reçu l’ordre. Exécuteur des basses œuvres de Staline auquel il ressemblait moralement et dont il a si fidèlement servi la politique, il s’était fait un succès de ses réquisitoires et de ses invectives. On peut trouver des excuses aux passions mêmes sanglantes, on peut en trouver à Saint-Just, aux plus exaltés des conventionnels, il n’y en a pas pour ceux pour lesquels la passion n’est qu’une comédie qu’on pourrait au besoin jouer à rebours, toujours au service de la raison d’état.

Tel fut Vichinsky, bourgeois passé au service d’une révolution qu’il méprisait et dont il s’était fait l’instrument par ambition, avec d’autant plus de zèle qu’il demeurait suspect à cause de ses origines. Sa disparition ne changera rien à la politique soviétique dont il n’était que le porte-parole, son successeur, Malik ou Gromyko, avec moins de talent remplira l’office : utiliser la tribune de l’O.N.U. pour répandre la propagande et diviser les gouvernements adverses.

 

Le Boom Économique et Financier

Plus important pour l’avenir du Monde libre que les mouvements divers sur l’échiquier diplomatique est le redressement absolument sensationnel de l’économie des nations qui le composent. Un optimisme, parfois un peu délirant, a succédé aux sombres prévisions de l’an dernier. Les bourses américaines, anglaises, françaises, allemandes, hollandaises connaissent un boom presque sans précédent ; sauf l’envolée de 1936 à la suite des dévaluations qui a rapidement tourné court et la hausse de 1928-29, qui s’est terminé par la catastrophe que l’on sait, il faudrait, si l’on omet la courte fièvre de l’après-guerre en 1919-1920, remonter à la fin du siècle dernier pour trouver un équivalent, c’est-à-dire qui ne soit pas le simple résultat de circonstances exceptionnelles.

Les experts du « brain trust » américain considèrent ce mouvement comme justifié et parfaitement sain et normal et le voient se continuer sans à-coup dans le proche avenir. Peut-être, l’expérience conseille-t-elle un peu plus de réserve. Un mouvement quel qu’il soit se termine toujours par des excès dans un sens ou dans l’autre. Il n’en demeura pas moins que le monde dit capitaliste montre une vitalité, sinon une santé, insoupçonnée, après les années sombres de l’après-guerre. Des capitaux sortent de partout pour s’investir, enfouis depuis deux décades ; la production industrielle monte en flèche, sans que les prix des matières premières s’élève en même temps ; la libre entreprise et la concurrence jouent avec des moyens accrus. Si le mouvement réussit à se poursuivre sans que trop d’excès ne soient commis, la liberté économique aura donné des preuves éclatantes de ses capacités à améliorer le sort des hommes en multipliant les richesses. Il faudrait toutefois que les consuls veillent, et que les augures ne se prennent pas pour des dieux. Ils se sont si souvent trompés.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1954-11-20 – Contradictions

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Le Courrier d’Aix – 1954-11-20 – La Vie Internationale.

 

Contradictions

 

Nous nous étions fait l’écho de changement possible de la tactique soviétique, changement qui ne peut se produire que par une substitution de personnes. Ni Molotov ni Vichinsky ne modifieront leur ligne et leurs méthodes. La dernière note du Kremlin et les commentaires de « La Pravda », avec les menaces qu’ils contiennent en cas de ratification des Accords de Paris montrent assez clairement qu’il n’y a rien de changé pour le moment.

 

Nouvelles Déclarations d’Eden

C’est encore M. Eden, après ses déclarations inquiètes sur la situation en Indochine, qui a de nouveau averti les Communes qu’il ne fallait pas s’attendre à un apaisement prochain. Dans sa conférence de presse, M. Dulles a fait preuve du même scepticisme.

Cependant, le front uni des Démocraties, si renforcé qu’il semble depuis les accords sur l’Allemagne n’est pas encore sans fissure ; le malaise à Bonn provoqué ou accentué par le compromis sur la Sarre est loin de s’apaiser. En France, l’agitation nationaliste, réveillée par M. Mendès-France à son avènement, se retourne maintenant contre lui, à la suite des troubles d’Algérie et de la lettre du leader néo-destourien Bourguiba sur les Fellaghas tunisiens. Derrière ces manœuvres, c’est l’entente franco-allemande qui est visée.

 

La Politique Extérieure aux Etats-Unis

Mais chose au fond plus importante, c’est à Washington même que les divergences d’opinion se font jour. Deux tendances s’affrontent. Celle que personnifient Eisenhower et Ridgway, c’est-à-dire l’armée de terre et celle que représentent, avec des nuances, Dulles, l’amiral Radford et le vice-président Nixon. Les remarques optimistes d’Eisenhower qui parlait d’une ambiance de détente à propos de l’incident de l’avion américain abattu, et en dépit de cet incident, croyait à de meilleures dispositions du Kremlin, ont été vivement critiquées par le sénateur Knowland, républicain, et même par le nouveau leader démocrate du Sénat, Johnson. Celui-ci pour atteindre le président trouve intérêt à le présenter comme un faible, avec les Maccarthystes et la vieille garde républicaine.

 

Les Révélations du « Washington Post »

On a fait état contre Eisenhower des révélations du « Washington Post ». Eisenhower se serait opposé à une menace d’action navale dans les eaux chinoises contre les forces de Mao Tsé Tung opérant autour des îles proches du continent chinois contrôlées par Chang-Kaï-Chek. Naturellement, la dernière note soviétique et la destruction d’un destroyer nationaliste chinois par les Rouges ont apporté de nouveaux arguments aux adversaires de toute politique d’apaisement. Même la visite de M. Mendès-France est accueillie par les uns avec sympathie et avec une méfiance accrue par les partisans d’une politique énergique à l’égard du communisme.

Dans quelle mesure tout cela est-il sérieux ? Il est difficile de le dire, bien que le conflit entre les deux clans à Washington ne date pas d’hier. Eisenhower à sa manière habituelle a maintenu une balance oscillante entre les deux, cherchant à rassurer l’opinion qui ne demande que cela.

 

Le Fond du Problème

Mais ce que l’on ne dit pas, c’est le fond des pensées : beaucoup craignent une politique de désarmement, non seulement les militaires, mais aussi beaucoup de représentants d’intérêts privés. Ils ne le font pas uniquement par profession. Ils croient en effet que l’U.R.S.S. et la Chine épuisés par la course aux armements verraient avec faveur une trêve, à condition de ne rien abandonner des positions acquises, trêve qui leur permettrait de se consacrer un peu plus au relèvement du niveau de vie de leurs peuples.

En effet, le contraste entre la prospérité de plus en plus marquée des peuples libres qui a pris, en cet été et automne 1954 les proportions d’un boom dans beaucoup de pays, et la stagnation avouée des pays totalitaires, porte au prestige du communisme un coup dont on n’a pas encore vu les effets car les hommes non avertis sont longs à comprendre -. Mais si l’ascension économique du monde libre se poursuit à la cadence actuelle, la misère dans l’autre camp finira par prendre la valeur d’une démonstration. Les hommes de Moscou s’en inquiètent. Il suffit d’entendre leurs émissions ; le relèvement de la production de biens consommables est leur souci quotidien. Pour cela, une détente internationale et un désarmement partiel, ou plutôt un ralentissement du réarmement, les servirait considérablement et serait en outre de bonne propagande.

Ceci, nous l’avons déjà dit, n’est pas de l’intérêt des Etats-Unis. Les dépenses si énormes qu’elles soient de la préparation militaire ne gênent nullement leur expansion économique ; tout au contraire, elles la stimulent. Le ralentissement du réarmement a toujours été considéré comme un facteur de crise. En laissant se poursuivre la course, ils aggravent l’écart entre leur niveau de vie et celui des pays totalitaires, et par l’aide militaire qu’ils apportent à leurs alliés, ils soulagent le fardeau de ceux-ci, et en même temps disposent, par leur apport, d’un moyen de pression politique. C’est pourquoi beaucoup de milieux aux Etats-Unis craignent que le Président ne se laisse aller à faire le jeu du Kremlin en poursuivant une détente qui ne serait qu’un piège.

Qu’ils aient tort ou raison, leurs arguments ont quelque valeur. Cependant, il se peut pour d’autres raisons que le sentiment de détente internationale soit un facteur de progrès économique, la confiance dans l’avenir incitant aux dépenses et aux investissements.

 

La Détérioration de la Situation en Indochine

La détérioration de la situation en Indochine soulignée par tous les rapports, préoccupe non seulement les Français mais ses partenaires. La mission là-bas du général Collins va aboutir à mettre aux mains des Etats-Unis l’instruction de l’armée sud-vietnamienne, question qui a, des années durant, été la cause principale de friction entre les Américains et nous ! Une des causes aussi de notre défaite.

Comme pour l’Allemagne nous en arrivons à faire pour l’Indochine exactement le contraire de ce que nous avions voulu. C’est pourquoi, les partisans de M. Mendès-France se retournent peu à peu. Lui-même semble d’ailleurs faire le contraire de ce qu’il espérait ou avait paru promettre. Dans l’opposition, il disait avec raison, que seule une technique de rigueur financière pourrait permettre à la politique française de s’affranchir, si besoin était, de toute servitude extérieure. Or il a endossé au pouvoir toutes les impatiences démagogiques des gauchistes. La situation est inextricable. Il eut mieux valu s’en aviser plus tôt dans l’intérêt national.

 

                                                                                                       CRITON

Criton – 1954-11-13 – Plus Cela Change …

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Le Courrier d’Aix – 1954-11-13 – La Vie Internationale.

 

Plus Cela Change …

 

Lentement, progressivement, la diplomatie soviétique a changé sa manière depuis la mort de Staline. Sans modifier par des actes précis ses objectifs et sa méthode, elle s’est faite plus affable et en apparence plus conciliante. Elle a parlé de détente, et, dans une certaine mesure, on l’a cru. Depuis quelque temps, surtout depuis la reprise des relations normales avec Tito et l’acquiescement à l’accord sur Trieste, on s’est demandé s’il n’y avait pas quelque chose de vraiment nouveau au Kremlin, et aujourd’hui on spécule sur une disgrâce possible de Molotov.

La conclusion rapide des Accords de Londres et de Paris a donné à Moscou un coup de fouet après les succès faciles de Genève. Le Kremlin a dû se rendre à l’évidence que la manière brutale qui consistait à effrayer le Monde libre avait scellé une union qui, malgré des vicissitudes, avait quelque chose de plus solide qu’on ne le pensait à Moscou. La possibilité de briser l’Alliance Atlantique par intimidation avait délibérément échoué, et sans doute définitivement.

 

La Guerre Totale Impossible

Il y a plus : le monde en général ne croit plus à la guerre totale. L’étendue des destructions à mesure que progressent les engins téléguidés et thermonucléaires rendrait aussi aléatoire que vaine une tentative de résoudre l’antagonisme Est-Ouest par la force. La coexistence pacifique de quelque manière qu’on la conçoit et qui n’exclut pas des conflits localisés est une nécessité qui s’impose aux deux parties. La peur de la guerre ne joue plus.  Il se pourrait alors que pour changer de tactique, le Kremlin fasse le choix d’un homme nouveau comme ce fut autrefois le cas quand Litvinov disparut de la scène.

 

Préparations contre le Sud-Vietnam

La manière affable n’exclut pas la brutalité : on vient d’en avoir un nouvel exemple avec l’avion américain abattu par les chasseurs russes au large du Japon. Il se pourrait aussi bien que la nouvelle technique diplomatique soit mise à profit pour endormir la vigilance occidentale, en vue d’un coup de force qui se situerait en Indochine – une nouvelle Corée revue et corrigée.  Anthony Eden a dit ces jours-ci aux Communes que la puissance militaire du Vietminh, contrairement aux accords de Genève, avait considérablement doublé. Le Tonkin, pays de 14 millions d’habitants, aurait plus de soldats que le Pakistan et l’Indonésie. On a remarqué également la présence de techniciens russes, et la nomination de Lavrichev comme ambassadeur de l’U.R.S.S. à Hanoï montre l’importance que Moscou accorde au rôle du Vietminh dans la compétition internationale.

Eden a dit toute son inquiétude, et l’on sait qu’il ne parle pas à la légère. Cette présence russe à Hanoï est-elle destinée à surveiller et à contrebalancer l’influence chinoise, ou bien à se conjuguer avec celle-ci pour opérer le nouveau bond en direction de Saïgon ? L’envoi par les Etats-Unis du général Lawton Collins au Sud-Vietnam révèle l’inquiétude de Washington dans cette partie du monde, et la coopération franco-américaine, dont nos ultra-nationalistes font déjà grief au gouvernement, montre l’urgence de coordonner tous les efforts pour éviter que ne saute le barrage, et que l’image du « château de cartes » évoqué naguère par Eisenhower ne devienne réalité.

 

L’Optimisme et l’Économie

L’optimisme que l’on répand à profusion en Occident n’est pas tout à fait sincère. Il a pour but d’encourager la reprise économique, l’inquiétude étant un facteur de dépression. Le relèvement particulièrement accentué en Europe et qui se dessine aux Etats-Unis serait arrêté par un retour de la peur. Et en tout état de cause, la peur est nuisible car elle n’empêche rien.

Du côté russe, on s’est rendu compte du retard croissant de l’économie par rapport à celle du Monde libre, et l’effort pour relever le niveau de vie des habitants de derrière le rideau de fer se poursuit et s’accélère non sans accrocs. Cela implique un accroissement des échanges Est-Ouest jusqu’ici presque négligeables. L’accord commercial franco-soviétique qui vient d’être signé va en principe atteindre 53 milliards, soit près de 4 pour cent de nos échanges.

 

La Crise Économique Surmontée

L’ambition des Soviets serait de jouer un rôle important dans le commerce international pour arriver d’ici quelques années à le désorganiser à leur profit, et de créer une crise sur laquelle les peuples libres n’auraient aucun moyen d’action. La crise économique mondiale est le dieu de toutes les espérances du communisme, le dogme stalinien fondamental.

Les événements de ces derniers temps, de ces derniers mois surtout, l’ont sérieusement ébranlé. Les Etats-Unis au bord de la dépression ont réagi avec succès, et l’Europe n’a même pas senti les effets du ralentissement des affaires en Amérique de l’automne dernier au début de cet été, contrairement à tous les diagnostics. Il n’y a donc plus qu’à attendre passivement que les contradictions internes du monde capitaliste n’en fassent une proie pour le communisme. Il faudrait donc provoquer cette crise quand on aura les moyens d’écraser les marchés par des exportations massives. Ce moment-là est fort éloigné. La préparation militaire coûte fort cher à un pays pauvre de capitaux comme l’U.R.S.S., et plus encore à la Chine qui en est à peu près dépourvue. De plus, l’augmentation effrayante en Chine et considérable en Russie de la population qui croît plus vite que les moyens de la nourrir, empêche pour de longues années de songer à des surplus. Il est donc probable que les impérialismes russes et chinois devront se contenter d’une expansion très modérée et se limiter aux proies tout à fait mûres comme le Sud-Vietnam.

 

La Fin de la Présence Française en Asie

A cet égard, nos lecteurs doivent admettre combien nous avions raison de demander depuis des années l’internationalisation du conflit, quand il en était temps. On ne voulait pas que d’autres, et surtout les Américains, se mêlent de nos relations avec les Etats alors associés et partagent, si tant est qu’ils le désiraient, les privilèges commerciaux que nous tenions là-bas. Nous sommes à la veille de tout perdre. Nos importateurs plient bagage au Nord et s’y préparent déjà au Sud. C’est quelques cent milliards d’affaires qui vont progressivement échapper à notre commerce et créer de sérieuses difficultés à certaines industries dont le textile déjà si mal partagé. Si les Américains ne continuaient pas par des moyens directs et indirects de maintenir au titre de l’Indochine leur subvention en Dollars, nos finances, toujours précaires, chavireraient. Quel exemple de ravages de la politique et surtout d’un nationalisme aveugle (que l’on a remis en selle au moment où il allait choir) qui nous a empêché de faire jouer à plein la solidarité du Monde libre devant la menace qui l’oppresse. La leçon est aussi terrible qu’aveuglante, et le pire est qu’elle ne servira de rien.

 

Le Retour au Bon Sens

L’étranger suit avec une certaine ironie la désillusion de tous ceux qui en France saluaient à grands cris un changement de notre politique extérieure comme la fin de l’ « Immobilisme ». On voit comme au contact des réalités les faiseurs de prodiges emboîtent peu à peu le pas à leurs prédécesseurs. En toute impartialité on peut se demander si le bilan de ces derniers mois se solde positivement, une nouvelle expérience était-elle nécessaire, sinon pour se convaincre qu’il n’y a qu’une politique possible, aussi bien dans le domaine international qu’en matière économique, et qu’on sera contraint d’y revenir avant même de s’en être beaucoup écarté.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1954-11-06 – Le Progrès Social et les Idées

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Le Courrier d’Aix – 1954-11-06 – La Vie Internationale.

 

Le Progrès Social et les Idées

 

Au soulagement qui a suivi la signature des Accords de Paris a succédé un examen critique qui en a révélé les faiblesses.

 

Les Réactions Allemandes à l’Accord Sarrois

C’est en Allemagne d’abord que le règlement du différend sarrois a soulevé des protestations qui ne relèvent pas toutes de la tactique électorale. Les libéraux, loin d’y voir l’aube d’une réconciliation franco-allemande, y trouvent les éléments d’une discorde permanente. La coalition gouvernementale de Bonn, déjà fêlée par des controverses purement intérieures, aura quelque peine à se remettre des discussions qui vont s’ouvrir au Bundestag. Le Parti Chrétien-démocrate du Chancelier répugne à porter seul la responsabilité d’un accord que les autres Partis rejettent. Sans doute en fin de compte seront-ils ratifiés.

Mais alors que la solution européenne de la C.E.D. aurait créé un climat nouveau, il est à craindre que l’Allemagne de Bonn, investie d’une souveraineté pratiquement complète, n’use de cette autorité pour saper progressivement les accords clauses du compromis.

 

Un Pacte avec les Soviets

Le chancelier Adenauer a fait suggérer, lors de son voyage à Washington, la conclusion d’un pacte de non-agression avec les Soviets, qui a intrigué les milieux gouvernementaux américains. Était-ce une manœuvre pour apaiser l’irritation de ses alliés et adversaires politiques ou bien l’amorce, à plus ou moins longue échéance, d’une politique indépendante dans les rapports Est-Ouest ? Le Chancelier craignait jusqu’ici qu’un accord de coexistence pacifique ne soit conclu un jour ou l’autre, sans l’Allemagne et sur son dos. C’était la raison majeure de sa hâte à sceller l’intégration de l’Allemagne dans le Bloc occidental et de recouvrer pour elle la souveraineté. Aujourd’hui toute négociation à Quatre, si elle devait s’engager de façon sérieuse, ne pourrait l’être sans la participation de Bonn, et tout accord serait subordonné à son approbation ou à son veto. Moscou peut trouver là, un jour, un moyen nouveau de dissocier le Monde libre.

 

Le Communisme et la Misère

On répète comme une évidence ici et ailleurs – c’est même un slogan endossé par notre actuel gouvernement – que le seul moyen de faire reculer le communisme est d’extirper la misère et d’élever le niveau de vie des masses qui seraient fatalement entraînées vers cette idéologie par la persistance de leur état. C’est là simplifier le problème et faire sans le vouloir du matérialisme historique. On a vu d’abord combien le Stalinisme se souciait peu du bien-être des peuples conquis. Son autorité n’a pas été menacée pour cela. Les révolutions ne sont pas l’œuvre des masses opprimées. Les ouvriers russes qui ont aidé Lénine à faire triompher le bolchévisme avaient un niveau de vie supérieur en moyenne à ce qu’il est encore, et plus de liberté.

 

La Situation Politique en Italie

Mais c’est en Italie que le problème apparaît réellement. La Péninsule est aujourd’hui menacée d’une majorité d’extrême-gauche aux prochaines élections, et l’inquiétude grandit au point qu’une coalition des forces anticommunistes se révèlera peut-être nécessaire pour s’opposer à une prise de pouvoir légale par les rouges, coalition qui comprendrait les monarchistes, et inévitablement les néo-fascistes. Or la citadelle du communisme en Italie, Bologne, est relativement à sa population la plus moderne et la plus florissante des cités de la Péninsule. Elle est, de plus,  une des moins industrielles. La force du Parti socialo-communiste réside dans le suffrage des fermiers et métayers qui roulent voiture et mènent grand train ; la montagne avoisinante qui au contraire est pauvre reste fidèlement démocrate-chrétienne. Dans le Sud, on constate que le recul du paupérisme coïncide avec un progrès de l’extrême-gauche et l’on dit, par ironie, que la baisse du Mezzogiorno est la meilleure pourvoyeuse d’électeurs communistes et nennistes.

En Angleterre, la gravité de la crise sociale soulignée par les grèves récentes, s’appuie sur les éléments les mieux payés, dans le pays du monde socialement le plus avancé. Inversement, les masses les plus déshéritées de l’Islam se montrent en Moyen-Orient peu perméables au communisme, et même en Afrique du Nord, sans la collusion avec le nationalisme, la force du Parti serait presque négligeable : nous n’entendons pas démontrer par là que la lutte pour le progrès social est inefficace, mais que le facteur essentiel de la lutte entre les idéologues qui divisent le monde est beaucoup plus psychologique que matérielle.

Le communisme cristallise des antagonismes séculaires qui ont peu à voir avec le contenu du portemonnaie. L’Italie a toujours été divisée en fractions hostiles. La France également a conservé au long des siècles des haines de classes et des éléments révolutionnaires par tempérament, de même qu’en Espagne les anarchistes qui sont d’ailleurs anti-communistes politiquement, ne deviendraient pas conservateurs en s’enrichissant. Le progrès social n’est opérant que s’il s’accompagne d’une rééducation intellectuelle fondée sur l’évidence des faits, la démonstration de l’absurdité de certaines passions politiques, et le ralliement à l’ordre le plus profitable à tous, montré par l’expérience et appuyé sur l’étude des résultats acquis. C’est ce que l’on néglige ; la pure démagogie est plus facile. Dans un pays éminemment réfléchi et d’esprit pratique, la Hollande, on publiait récemment un rapport qui montrait que le progrès social et le développement du revenu national était entravé par l’écrasement progressif des revenus privés élevés et que si l’on voulait tendre à plus de bien-être collectif, il fallait maintenir et même élargir l’écart entre les gros et les petits revenus, l’attrait et le stimulant des premiers donnant à la production son dynamisme. L’égalitarisme pratiqué par le socialisme dans les pays d’économie mixte s’étant révélé comme un facteur de décadence surtout en Angleterre et en France.

 

Les Élections aux Etats-Unis

Les élections aux Etats-Unis ont déjoué les pronostics qui annonçaient un raz de marée en faveur des Démocrates. Si ceux-ci enregistrent une légère avance, elle est inférieure au résultat traditionnel des élections intermédiaires où le Parti au pouvoir perd toujours un terrain appréciable.

Le prestige d’Eisenhower, fortement affaibli il y a un an, s’est rétabli peu à peu et c’est à l’influence du Président que le Parti républicain doit ce relatif succès. Sauf accident d’ordre international, il n’y aura rien de changé dans la politique américaine, non seulement à l’extérieur, mais même à l’intérieur. On restera « au milieu de la route », appuyé par les modérés des deux camps. Cependant, ce résultat affecte beaucoup de calculs ici même. On attendait d’un triomphe démocrate une inflexion à gauche dans l’ordre social international, un flottement de la direction américaine en politique étrangère, et surtout le départ de Foster Dulles. Bien des combinaisons et des espoirs devront être ajournés. Ne nous en plaignons pas.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1954-10-30 – Le Nouveau Concert Européen

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Le Courrier d’Aix – 1954-10-30 – La Vie Internationale.

 

Le Nouveau Concert Européen

 

On ne peut qu’être d’accord avec Foster Dulles lorsqu’il dit qu’après le rejet de la C.E.D. le 30 août, les résultats des Conférences de Londres et de Paris tiennent du miracle. L’angoisse et la consternation qui régnaient alors parmi les Nations libres n’ont pas été ressenties en France, en apparence du moins, avec la même intensité. On ne pensait pas toutefois que l’Union occidentale pourrait être rétablie aussi rapidement, mais on savait que le risque d’isolement matériel et moral que courait la France exigeait un redressement immédiat. Et en définitive, c’est à la pression de tous nos partenaires que nous avons dû céder. Nous disions alors que la note à payer pour le rejet de la C.E.D. serait lourde et que les avantages de la solution de rechange seraient loin de compenser ceux que les anciens Traités de Paris et de Bonn nous conféraient, car, qu’on le veuille ou non, la position de l’Allemagne de Bonn est beaucoup plus forte, sa liberté beaucoup moins limitée aujourd’hui qu’elle n’eût été. Et surtout, l’avenir, peut-être lointain, est moins assuré.

 

La Nouvelle Alliance

Toute cette construction d’alliance européenne occidentale ne lie les participants que dans la mesure de leur bonne volonté. Tout montre qu’elle existe et l’on peut prévoir que les accords signés à Paris et certainement ratifiés bientôt fonctionneront sans à-coup grave, mais à condition que la situation mondiale demeure en l’état. On nous dira que c’est le sort de tous les traités ; mais justement, il aurait fallu que celui-ci changeât la nature des choses, et seule une union protégée par une autorité internationale le pouvait. Entre états souverains, les contrats ne peuvent être que temporaires.

 

Le Compromis Sarrois

Cela est particulièrement applicable au compromis sur le statut de la Sarre. Il est par nature, non définitif comme on le voulait, mais provisoire jusqu’au traité de paix. On dit bien que celui-ci ne sera jamais signé, ce qui présentement paraît probable. Il n’en reste pas moins que les Sarrois demeurent juges de leur sort et que l’avenir reste ouvert ; on se souvient de ce qu’il advint en 1935 ; en 1955, il pourrait en être de même si l’Europe entre temps n’est pas scellée. De plus, la rédaction de l’accord franco-allemand laisse beaucoup des points obscurs ; bien des litiges en pourraient sortir si les partenaires cessaient d’avoir intérêt à s’entendre. Les Sarrois sont opportunistes ce qui pour un petit peuple est naturel. Ils évolueront selon leur avantage ce qui ne peut manquer, tôt ou tard, de les entraîner vers la plus forte puissance économique.

 

Les Réactions en Allemagne

Les réactions en Allemagne sont diverses. On se plaint d’avoir payé avec la Sarre une note bien lourde, mais au fond du cœur, on se réjouit. Les Accords de Paris rendent peut-être plus problématique la réunification de l’Allemagne, mais il faudrait être bien naïf pour croire que les Soviets abandonneraient leur zone d’occupation et laisseraient écraser le gouvernement Grotewohl par des élections libres.

Quant à la Sarre, les concessions faites par Bonn laissent tout de même quelques compensations que l’alternative, c’est-à-dire le maintien indéfini du statut quo actuel, ne comportait pas. Les partis pro-allemands pourront faire campagne en Sarre et s’installer pour préparer l’avenir, et le commerce germano-sarrois présentement très faible sera progressivement élargi.

Quant aux traités qui rendent à l’Allemagne sa souveraineté, l’admettent sur un pied d’égalité au Pacte de Bruxelles et la font entrer dans l’OT.A.N., on ne voit pas ce que le chancelier Adenauer pouvait souhaiter de plus. Au contraire il aurait, dit-on, préféré que lorsqu’il aura disparu, ses successeurs aient moins d’indépendance. Il connaît ses compatriotes.

 

L’Opposition Socialiste

Il est donc assuré qu’après les murmures d’usage le Parlement allemand ratifiera les accords. Les Socialistes par pure démagogie font une opposition profitable dans l’ordre électoral. Ils ne se soucient pas de l’approbation sans réserve que leurs confrères, les Socialistes sarrois, donnent à l’accord franco-allemand qui les concerne ; l’internationale socialiste a des frontières bien étroites.

 

Les Réactions Soviétiques

Les réactions soviétiques ont jusqu’ici manqué d’imagination. Le jour même de la signature de Paris, Molotov a remis une note où il propose une nouvelle conférence à Quatre sur l’Allemagne. Il parle d’élections libres sans en préciser le sens. Après celles récentes en zone soviétique, on peut s’en faire une idée : il propose le retrait des troupes d’occupation, ce qu’il sait inacceptables pour les Occidentaux et pour les Allemands eux-mêmes qui sentent que la présence américaine est leur meilleure garantie. D’ailleurs, Churchill a dit aux Communes que le nouveau dialogue Est-Ouest n’était pas pour demain. Les Etats-Unis et les autres membres de l’O.T.A.N. sont de cet avis. Des concessions russes ne peuvent être obtenues que lorsque la nouvelle union de l’Europe de l’Ouest aura fait ses preuves.

 

L’Association Industrielle Franco-Allemande

Le plus intéressant et le plus neuf des accords de Paris ce sont les projets d’association économique et culturels franco-allemands. Là aussi nous sommes dans le vague et le contingent ( ?). Mais si l’idée prend corps elle peut, elle, changer la nature des choses. L’expansion industrielle allemande et le savoir-faire qui l’anime ne tarderont pas à sentir des limites. La balance des comptes allemands est largement créditrice. La monnaie est pratiquement convertible ; le marché des capitaux s’élargit chaque jour. La reconstruction totale est en vue ; le niveau de vie des Allemands est aussi satisfaisant que celui de ses voisins. La question de l’espace vital qui n’est en fait qu’un besoin d’expansion permanent, se posera bientôt à nouveau. Si les industriels allemands voient s’ouvrir, en collaboration avec les Français avec lesquels ils se sont toujours bien accordés, un champ d’activité illimité au-delà des mers, la paix franco-allemande pourra devenir, d’un objectif purement moral une réalité payante.

Un journal allemand disait ces jours-ci : on nous offre la Sahara en échange de la Sarre. Il croyait ironiser. Il se pourrait que le Sahara, même partagé, qui est neuf, vaille infiniment plus que la Sarre qui n’offre rien qu’un petit pays surpeuplé, suréquipé, surindustrialisé surtout. Une vaste entreprise franco-allemande en Afrique aurait aussi l’avantage de consolider notre influence chancelante. Car, malgré l’apparence, nous souffrons surtout là-bas, d’être les seuls maîtres. Nous avons toujours pensé que si nos territoires d’outre-mer étaient un champ d’action international sous notre contrôle, notre position aurait bien plus de chances de se maintenir. C’est une idée qu’il est malheureusement difficile de faire admettre aux partisans des chasses gardées, alors que nous n’avons ni la puissance matérielle, ni le prestige, ni les moyens financiers suffisants pour les organiser seuls. A cet égard, les vues de M. Mendès-France économiste, ne manquent pas d’intérêt. Si ses plans ne sont pas qu’une parade verbale alors on pourra dire que l’on est sorti de « l’immobilisme », mais alors seulement.

 

                                                                                  CRITON