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Le Courrier d’Aix – 1955-01-08 – La Vie Internationale.
Une Nouvelle Constellation Politique
Le monde aborde l’année 1955 avec un sentiment de confiance dans la paix ; l’impossibilité de la guerre atomique est un acte de foi bien que, dans le passé, on ait déjà entretenu l’illusion que les effets d’une guerre seraient rendus trop effroyables par le progrès technique pour que des hommes osent l’entreprendre ; on s’appuie aussi sur les signes de détente qui sont marqués plutôt par de bonnes paroles que par des faits, car les positions restent immuables.
L’Oligarchie du Kremlin
Cependant une raison, peut-être la seule valable au fond, de croire pour l’heure à la paix et dont il est assez curieux que personne n’ait parlé jusqu’ici : Ce n’est plus un homme seul qui règne au Kremlin. Le pouvoir d’un dictateur a presque toujours représenté le danger majeur. Neuf guerres sur dix au moins ont été provoquées par un empereur ou un tyran. Or, il n’y a plus aujourd’hui à Moscou de maître absolu ; le culte de la personne a été remplacé par l’autorité d’une oligarchie plus ou moins anonyme, et cela est rassurant. Au sein d’une oligarchie, il y a assez de rivalités cachées pour que chacun évite de trop gros risques qui mettraient en cause les positions de tous les participants.
Les Conflits Locaux
On s’accorde à reconnaître que si la paix générale ne court pas de danger, les possibilités de conflits localisés abondent. En Europe, si le réarmement de l’Allemagne provoque des incidents, ils ne peuvent être que limités à des escarmouches.
Mais en Asie, la menace est plus que jamais aigüe. Le sort du Sud-Vietnam est de plus en plus critique, et les moyens d’y faire face de plus en plus incertains. Le problème de Formose et du Gouvernement Tchang-Kaï-Chek peut, de manœuvre politique, dégénérer en militaire ; la Corée demeure brûlante comme nous l’avons maintes fois souligné ; les difficultés du monde sont beaucoup plus redoutables en Asie qu’en Europe, parce que la position du communisme russo-chinois y est plus facile et plus forte et celle de l’Occident précaire.
Les problèmes européens, malgré les passions qu’ils soulèvent, sont et demeureront secondaires. Que le Monde libre réussisse ou non à s’unir sur cette pointe étroite qu’est aujourd’hui l’Europe occidentale, la carte n’en sera pas modifiée. Il en va autrement en Asie.
Le Voyage de Tito en Asie
Nous nous sommes demandé ce que Tito était allé faire en Inde et en Birmanie ; quels intérêts poussaient le dictateur balkanique à se mêler de la politique du Sud de l’Asie ? Il a fallu quelque temps pour comprendre. La conférence qui s’est tenue à Bogor en Indonésie entre les pays dits de Colombo – Inde, Indonésie, Pakistan, Birmanie et Ceylan – nous a éclairés sur le rôle que cherchent à jouer les pays asiatiques qui ont conquis la liberté et qui s’efforcent de la conserver.
En réplique à la Conférence du S.E.A.T.O qui doit se tenir à Bangkok en février et qui réunira outre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis, l’Australie, la Thaïlande et les Philippines et derrière ces derniers, en coulisse, le Cambodge, le Laos et la Chine de Formose, tous liés à l’Occident, les pays de Colombo ont décidé de réunir en Avril en Indonésie, près de Djakarta, non seulement elles-mêmes, mais la Chine communiste et les pays africains plus ou moins libres ; c’est-à-dire un vaste ensemble hétéroclite de peuples qui ambitionnent, sous l’égide de Nehru, de jouer le rôle d’une troisième force dans le monde.
C’est là que l’on vit la manœuvre du maréchal Tito, qui, s’il n’est pas invité à la réunion des peuples de couleur, servirait d’intermédiaire (maintenant qu’il a renoué prudemment avec le Kremlin), entre ce nouvel amalgame et les deux blocs ennemis de l’Ouest et de l’Est ; fructueux champ d’intrigues s’il en est. Pour avoir les mains plus libres dans le grand jeu, il s’est débarrassé de l’affaire de Trieste qui compromettait ses relations avec les grands occidentaux.
L’Affaire Djilas-Dedijer
Il a fait mieux : pour ne pas faire figure de tyran, il a laissé jouer à deux de ses intimes Djilas et Dedijer le rôle politique d’opposants au régime. Tandis qu’il chassait le tigre, ces deux personnages ont bruyamment provoqué l’émoi du monde occidental en se prononçant pour une sorte de socialisme démocratique genre anglais, contre le parti monolithique et autoritaire du type stalinien qui règne à Belgrade. Les officiels de ce Parti ont condamné les dissidents, mais le Maréchal s’est tu. On imagine aisément que ce n’est pas par sentiment. Il y a longtemps que Djilas aurait été, à la suite de tant d’autres proches collaborateurs, liquidé sans bruit si son opposition avait gêné les desseins du Maréchal. Mais celui-ci a besoin d’un semblant de démocratie pour se mêler aux intrigues des Asiatiques qui veulent, plus ou moins sincèrement, en conserver eux-mêmes l’apparence en Birmanie en particulier.
La Nouvelle Alliance des Peuples de Couleur
Ce qui est intéressant dans ce projet de réunion pan-afro-asiatique, ce n’est pas la liste des invités, mais celle des omis. L’Australie d’abord, la plus proche voisine des Indonésiens, et la Russie soviétique qui occupe en Asie une place de première grandeur. On voit le but : fédérer dans une même politique inspirée par l’Inde les aspirations et les intérêts des peuples jaunes et noirs. Favoriser une prise de conscience de cette masse hétérogène dont la seule force est le nombre, et sans doute formuler un programme de revendications communes à toutes les races. Exalter un racisme et un nationalisme de couleur – l’Afrique du Sud étant elle aussi exclue pour son racisme blanc – contre la domination de la race blanche et profiter, si possible, de la division aigüe de cette race en capitalistes et communistes, pour l’expulser.
Les Chances de cette Coalition
L’ambition est immense et bien à la mesure de l’orgueil hindou. Le succès de cette nouvelle constellation est bien problématique pour deux raisons. D’abord parce qu’économiquement les pays réunis ne représentent rien que de négatif, puisqu’ils ne peuvent s’organiser industriellement sans l’appui du monde blanc et qu’ils ne détiennent encore aucune richesse suffisante, ni pour mettre leurs territoires en valeur, ni des produits de base essentiels dont ils pourraient, en en privant les grands pays industriels, mettre l’économie en péril. Quant à leur puissance militaire elle demeure inexistante, sauf la Chine, et c’est là justement l’écueil. Les pays de Colombo et leurs invités pourront-ils mettre la Chine rouge dans leur jeu ? Sans doute dans la mesure où ils pourront nuire à la cause occidentale, mais pour le reste, ils se heurteront à l’impérialisme chinois qui a les dents longues et se propose, dans un avenir indéterminé, de croquer les associés du Sud.
Ce qui est grave malheureusement, c’est le nouveau ferment levé parmi les peuples noirs encore informes ou sous tutelle occidentale, qui verront dans la nouvelle constellation le foyer de leurs ambitions. Il y aura à Bandung des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des représentants de la Côte de l’Or, des Rhodésies, etc… Bien que l’intention de Nehru soit pacifique, c’est une sorte de Mecque pour la guerre sainte qui va se créer en Asie du Sud-Est, et c’est pourquoi Russes et Chinois leur donneront leur encouragement, même si l’on tient Moscou à l’écart. Quant à dissocier les Soviets de Mao Tsé Tung, Nehru n’y réussira pas plus que Londres ou Washington. Les Rouges seront solidaires pour tirer les marrons du feu.
Nous nous excusons de ce long exposé, mais il a à nos yeux une importance capitale. Réussie ou non, cette Conférence afro-asiatique marque une étape de la politique internationale, peut-être même une ère nouvelle des rapports internationaux. Elle pourrait bien signifier en autre chose la condamnation de l’O.N.U. On a noté la froideur avec laquelle M. Nehru a accueilli le président de l’organisation, M. Hammarskjöld, venu de la Nouvelle Delhi avant de se rendre à Pékin pour discuter avec Chou en Laï de l’affaire des prisonniers américains. L’O.N.U. sert de tribune aux propagandes adverses de l’U.R.S.S. Les Pays arabo-asiatiques n’ont jamais réussi à y faire triompher leurs causes. On cherchera à les grouper autour de l’Inde pour qu’ils y trouvent la force d’imposer leurs vues.
CRITON