Criton – 1952-02-23 – Explications

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Le Courrier d’Aix – 1952-02-23 – La Vie Internationale.

 

Explications

 

Le débat sur l’armée européenne s’est terminé comme prévu. On a voté le principe, mais en l’entourant de telles réserves et conditions qu’il serait définitivement inapplicable, si réellement elles étaient irrévocables. Ce vote nègre-blanc qui permet aux partisans de se féliciter et aux adversaires de réserver l’avenir a cependant laissé se continuer les pourparlers, tant avec l’Allemagne qu’avec les membres du Pacte Atlantique. L’essentiel était là et l’on peut dire que la continuité de la politique française n’est pas brisée, ce que personne d’un peu éclairé ne pouvait sincèrement vouloir.

 

Le Fond du Problème

Si maintenant, laissant aux orateurs leurs arguments parmi lesquels on se perd, on se demande ce qui en réalité constitue le fond du problème, le voici :

Pour beaucoup, la situation présente n’est pas sans avantage : le péril russe n’est pas tellement menaçant puisque, comme l’écrit Lippmann, les Allemands eux-mêmes qui seraient les premières victimes de l’invasion et savent ce que cela représente, trouvent tout le temps de marchander leurs concours aux Occidentaux. Pour nous, tant que cette menace soviétique existe, l’Allemagne reste coupée en deux, donc inoffensive, et les Alliés restent en force en Europe ce qui garantit la paix et procure au trésor et à certains particuliers des ressources non négligeables. Enfin, l’antagonisme des deux blocs nous rend indispensables à la stratégie américaine, ce qui nous vaut une aide financière sans laquelle nous ferions faillite. Il se pourrait même que les Etats-Unis – on en parle – pour soulager nos finances, soient obligés de prendre en charge une partie de première importance de nos dépenses d’Indochine pour que nous défendions les richesses du Sud-Est asiatique.

D’autre part, notre armée n’existe que parce qu’elle est nationale. Fondue dans une entité européenne, elle perdrait son moral et son efficacité. On peut en dire autant de notre économie. Bâtie à notre échelle pour un petit marché, elle n’a pas les moyens et surtout la volonté de s’égaler aux grands « combinats » qu’exigerait un marché européen. Le Français est individualiste, économe, il voit prudent et petit. La course au rendement et la concurrence à couteaux tirés lui répugnent. Voilà si l’on peut dire l’image composite que forme la neutralité du Français moyen à l’échelon parlementaire.

Une autre arrière-pensée planait sur le débat. Pourquoi les Etats-Unis tiennent-ils tant à une armée allemande ? N’est-ce pas parce que le jour où il sera possible de refouler (roll back, comme ils disent) les Russes chez eux, ce ne sont ni les Français, ni les Anglais, ni même les Gis qui se feront tuer pour libérer Breslau, Budapest et Varsovie mais ceux qui en verront le prix, le retour de l’unité et de la grandeur allemande.

 

Le Complot contre la D.C.

Pour être complet, il ne faut jamais oublier dans un débat de politique étrangère la lutte intérieure qui est souvent – hélas – l’essentiel. Une très forte coalition qui comprend les communistes, les socialistes et les partis de droite, croit le moment venu de frapper un coup décisif contre ce qu’ils appellent « l’internationale noire », en France, en Allemagne et en Italie. MM. Schuman, Adenauer et de Gasperi appartiennent tous trois à la Démocratie Chrétienne. Jamais depuis la libération et la fin des hostilités, ils n’ont été si violemment attaqués.

La D.C. Italienne est très divisée : le cabinet Gasperi a été plusieurs fois mis en minorité, et le parti a failli éclater en fractions hostiles. Le résultat des prochaines élections est très problématique. Il l’est plus encore en Allemagne, parce que l’Eglise y est moins puissante et moins active qu’en Italie. Adenauer obtiendra-t-il la majorité l’année prochaine ? Schumacher et ses amis socialistes pourraient bien l’emporter si l’on en juge par les avances dont ils sont l’objet de la part de la grosse industrie. Enfin en France, la position de la Démocratie Chrétienne au sein d’une coalition instable n’a rien d’assuré. Elle ne tient que par la division de ses adversaires.

C’est cependant grâce au fait que les trois grands pays européens peuvent parler un langage commun, celui de l’éthique et de la tradition chrétienne, qu’une Europe unie peut voir le jour. Dans un retour aux antagonismes nationaux, la France qui aura sans doute à faire les plus gros sacrifices dans l’immédiat, a tout à perdre à longue échéance. Comme l’a dit Paul Reynaud, le plus grand péril pour la France, c’est l’isolement. Et malheureusement, ce goût de l’isolement n’y est que trop répandu.

 

Actualité

Il nous reste peu d’espace pour les mille questions que pose l’actualité. Faisons une place à la mort de l’as de l’aviation américaine, Davis qui avait abattu force « Migs » en Corée et vient d’être victime des nouvelles méthodes de détection anti-aérienne récemment mise en œuvre par les Russes sur le front de Corée et qui a coûté cher à l’aviation américaine, et par répercussion, a sur l’opinion des Etats-Unis et sur les perspectives de l’élection présidentielle une vive et curieuse répercussion.

Chaque fois que l’Américain moyen a peur, il se tourne vers les partisans de la manière forte, c’est-à-dire Taft et Mac Arthur.

Dès qu’il a senti l’opinion inquiète de ne plus être protégée par sa suprématie aérienne, le sénateur Taft a fait deux déclarations. Si je suis élu, a-t-il dit en substance, je renvoie l’Etat-Major actuel qui est inefficace (peut-être y compris son éventuel adversaire Eisenhower), et je fais de Mac Arthur mon chef militaire et on enverra sur le continent chinois les 300.000 soldats de Tchang-Kaï-Chek  qui se morfondent à Formose. Il suffit en effet que l’aviation américaine coupe les 3 ou  4 lignes de communications entre la Chine du Nord et le Sud pour que la faible armée communiste qui occupe le Sud soit à la merci de troupes bien entraînées, et cela sans qu’il en coûte une vie américaine. Ajoutons à cela les promesses répétées de Taft de liquider l’Administration démocrate corrompue par vingt ans de pouvoir, et l’on comprendra l’inquiétude des partisans du général Eisenhower dont la candidature est populaire, mais sérieusement combattue par les politiciens professionnels.

Les supporters du Général le pressent d’abandonner la direction du Shape en Europe, et de venir défendre son programme. Mais le Général semble vouloir demeurer. Sans lui, la tâche de former une armée en Europe serait insurmontable et d’autre part, il semble ne pas désirer éviter de donner à sa candidature une couleur politique trop marquée. Il n’entend pas être prisonnier du Parti républicain et préfèrerait être, dans la mesure du possible, l’élu de toute la nation, de façon à réaliser une union nationale, ce qui sur le plan politique, intérieur du moins, est contraire aux traditions américaines. La situation est confuse et tient à des impondérables.

La France elle-même en contrôle quelques-uns ; l’Isolationnisme français s’il avait triomphé, aurait pu faire le succès de ce qui demeure l’isolationnisme américain.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1952-02-16 – Les Ressorts Cachés

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Le Courrier  d’Aix – 1952-02-16 – La Vie Internationale.

 

Les Ressorts Cachés

 

Plus controversé que le Plan Schuman, le projet d’armée européenne a provoqué un flot de discours, tant à Bonn qu’à Paris. D’excellentes choses ont été dites, pour et contre, mais on sait bien que le débat est purement académique. La France, comme l’Allemagne, comme l’Angleterre n’a pas le choix. Leur dépendance à l’égard des Etats-Unis rend toute controverse superflue. Disons-le sans détour : si l’Amérique se détachait de l’Europe, l’Angleterre ferait faillite dans six mois et la France dans six semaines. L’Allemagne et le reste du continent seraient envahis en moins de temps peut-être. Bons ou mauvais, les projets américains d’intégration européenne seront entérinés.

D’ailleurs, il ne ressort pas clairement de si nombreux discours ce qu’on pourrait mettre à leur place. Rien sans doute. Mais qui ne reconnait au fond que le salut de l’Europe requiert que quelque chose soit faite ? Il est certes regrettable d’avoir à mettre un fusil entre les mains d’Allemands. De là à conclure qu’ils partiront tout seuls et contre le plus faible, il y a quelque excès. Sans doute, il y a dans l’âme allemande une mystique du combat, mais il y en a aussi une de la discipline. Le plan d’armée européenne est assez solidement conçu pour que le sentiment l’emporte.

 

A Pan-Mun-Jon

Les interminables pourparlers de Pan-Mun-Jon continent à évoluer lentement vers un accord. Le fait nouveau, c’est que les Américains ont consenti à inviter la Chine communiste à siéger à la conférence qui décidera du sort de la Corée après l’armistice. Les Américains ont fait toutes les concessions susceptibles de rallier la faveur des pays non impliqués dans le conflit. Si un accord doit intervenir et ramener la paix dans cette partie de l’Asie, il est impossible d’exclure Pékin du règlement.

Les inconvénients et les avantages de cette participation sont évidents. Elle peut faire tout échouer si Mao Tsé Tung et Moscou le veulent. Mais dans le cas contraire, ils devront s’engager. Le règlement vaudra ce que vaut leur parole. D’ailleurs, il ne faudrait pas exagérer la portée d’un armistice, ni même celle d’une paix en Extrême-Orient. Une vigilance armée continuera à s’exercer tout le long de la mer de Chine, et le fardeau militaire que porteront les Etats-Unis ne sera que faiblement allégé.

Quant aux problèmes politiques, leur règlement sera toujours précaire et ne sera maintenu que par la présence d’une force considérable et en alerte constante. Un véritable règlement de la question d’Extrême-Orient est impossible, et cela vaut pour l’Indochine comme pour la Corée.

 

L’Evolution Economique du Monde

Malgré l’intérêt que suscitent ces problèmes, ce sont les questions économiques qui restent les plus pressantes. Les difficultés de l’Angleterre et de la France s’accentuent. La Livre, malgré les projets de M. Butler, et le Franc ont touché sur les marchés libres leurs cours les plus bas. Le déficit des payements s’est aggravé. La production industrielle anglaise de ces dernières semaines est inférieure à celle de fin 1950. On constate une diminution de l’épargne, des difficultés de trésorerie pour les entreprises par ailleurs incapables de s’assurer les capitaux nécessaires aux investissements, un début de chômage dans le textile, tous les signes d’une lente asphyxie économique, conséquence entre autres de la politique socialiste, mais plus encore de l’action paralysante de la superfiscalité. L’impôt, ou bien comme en Angleterre étouffe toute activité, décourage les initiatives et conduit à l’inertie, ou bien comme en France agit comme stimulant de l’inflation lorsqu’on le laisse s’incorporer au prix. Dans le premier cas, c’est la faillite par l’austérité, dans l’autre par la facilité. Le résultat est identique, mais à tout prendre le second cas est peut-être moins incurable. Le remède en tous cas existe.

 

L’Agriculture et l’Epargne

Quand on compare les résultats obtenus dans l’ordre social, économique et financier dans les différents pays vivant sous différents régimes, on ne peut s’empêcher de conclure à l’aveuglante supériorité de l’économie libre. D’abord dans tous les pays soumis, soit à la dictature (U.R.S.S., Argentine), soit au régime mixte à prédominance socialiste (France, Angleterre), les résultats sont défavorables pour l’agriculture.

Malgré la contrainte ici et les subventions là, la production agricole stagne quand elle ne recule pas comme en Angleterre. Aux Etats-Unis, par contre, où l’intervention de l’Etat est réduite à quelques soutiens, les progrès vont de pair avec ceux de l’industrie. Or, ce parallélisme est indispensable. Si en Russie et dans tous les pays satellites le niveau de vie ne s’élève pas, c’est que l’agriculture marque le pas. Un pays mal nourri est incapable de progrès.

Seconde constatation : le développement et l’équilibre d’une nation est dans une certaine mesure fonction de son épargne. Manger et économiser sont (si étrange que cela semble) les deux conditions de la santé collective, et les deux phénomènes sont étrangement liés. En Angleterre, où il y a infiniment moins à acheter qu’aux Etats-Unis, ou en France, l’épargne est en baisse. Aux Etats-Unis, pays traditionnellement peu épargnant, le goût de l’économie est né de l’abondance et l’inflation que le président Truman et ses conseillers craignaient à juste titre l’année dernière, ne s’est pas encore fait sentir parce que dans l’intervalle un phénomène que personne n’avait prévu, l’accroissement de l’épargne de 5 à 10% s’est révélé efficace, à tel point qu’au lieu de pénurie il y a mévente.

En France, où l’épargne visible est faible, l’épargne occulte, sous forme d’or et de devises a été telle au cours de ces dernières années qu’elle a sauvé la monnaie (autre paradoxe). Si au lieu d’acheter des Louis, les Français s’étaient jeté sur la marchandise nous en serions à la situation des Allemands en 1923 : la monnaie aurait été emportée.

 

La Fiscalité

Troisième constatation : la tendance assez générale de substituer l’impôt direct considéré jusqu’ici comme l’impôt démocratique. Soit dit en passant, en U.R.S.S. l’impôt est surtout indirect et porte presque exclusivement sur les produits de première nécessité : le sucre et la viande payant 80%, tandis que l’acier et le charbon ne fournissent rien, d’abord parce qu’il n’y a pas de société anonyme à plumer et que la majeure partie des produits de base vont à l’armement, et par conséquent n’atteignent pas le consommateur qui en définitive est toujours celui qui paie l’impôt.

C’est en effet l’impôt direct qui est le facteur le plus toxique pour l’économie. En Angleterre, il a tué la richesse. A titre d’exemple, il n’y a plus dans le Royaume-Uni que 22 personnes qui après avoir satisfait aux exigences du fisc disposent d’un revenu de 6.000 livres ou plus. Pour peu qu’ils aient des charges, ces privilégiés n’ont pas beaucoup plus qu’une large aisance. Il reste pourtant vrai que là où il n’y a pas de riches, il n’y a que des pauvres. On comprend que dans ce pays l’appât du gain ne pousse guère à l’effort.

Aux Etats-Unis, où l’impôt direct est très élevé sans avoir atteint à beaucoup près la proportion anglaise, une résistance se manifeste à tout projet d’aggravation. Il en est de même pour l’impôt sur les sociétés, qui est ou bien facteur d’inflation s’il s’incorpore aux prix, ou de dépression si l’on maintient des prix-plafond. Une économie saine implique qu’une société bien gérée doit constamment accroître ses bénéfices. L’excès de la fiscalité américaine dû au réarmement a renversé cette situation. Les bénéfices des grandes entreprises diminuent, et le danger pour l’économie globale du pays a été parfaitement perçu.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1952-02-09 – France-Allemagne

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Le Courrier d’Aix – 1952-02-09 – La Vie Internationale.

 

France – Allemagne

 

La crise des relations franco-allemandes est de part et d’autre une affaire de politique intérieure. Une fois de plus de grands desseins sont étouffés par les passions. Si légitimes qu’en soient les mobiles, elles doivent être dominées pour le salut national. Sinon, les fautes de 1911, de 1921, de 1935, répétées en 1952 mettront tôt ou tard l’Europe devant un nouveau drame. Heureusement, la controverse actuelle n’est pas aussi fondamentale que ses précédents historiques parce qu’un compromis est formulable et qu’un arbitre s’emploie à le faire accepter : les Etats-Unis.

 

La Sarre

Le problème de la Sarre non seulement n’est pas insoluble mais son futur statut est déjà préfiguré. La France ne doit avoir en Sarre que des intérêts économiques, et l’Allemagne de Bonn ne peut espérer que les Etats-Unis et l’Angleterre reviennent sur la décision de rattacher économiquement le territoire sarrois à la France, rattachement nécessaire à l’équilibre de l’Europe unifiée. Il enlève, en effet, à l’Allemagne la tentation d’une prépondérance industrielle qui la mettrait en conflit un jour avec le reste du monde.

Politiquement, le territoire sans cesser d’être allemand peut devenir le siège des institutions futures communes à l’ensemble européen. Ces organismes neutraliseraient la Sarre sans couper ses liens avec la collectivité germanique. Les Allemands craignent que le précédent constitué par l’indépendance Sarroise n’ait une influence sur le futur statut des pays situés au-delà de l’Oder-Neisse annexés par la Pologne, que la Silésie ou Dantzig ne suivent ce modèle.

Mais si l’Europe doit un jour comprendre tous les pays occupés actuellement par l’U.R.S.S. il ne serait pas mauvais que certaines régions névralgiques jouissent d’un statut particulier qui puisse les soustraire aux convoitises, et en fasse un lien entre les Nations au lieu de les opposer. On pourrait même accorder à leurs citoyens une double nationalité.

L’Européanisation de territoires comme la Sarre ne devant irriter aucun sentiment national légitime. De plus, le fonctionnement du Pool Charbon-acier, en supprimant les rivalités économiques, enlèverait au conflit sarrois beaucoup de ses raisons d’être.

 

L’Allemagne et le Nato

Le second point : l’admission de l’Allemagne au Conseil de défense atlantique n’est pas davantage dramatique. Il est normal – et cela le gouvernement de Bonn en convient et Acheson a été formel sur ce point – que l’Allemagne ne soit pas dès maintenant partie de la direction de l’Alliance. Par la constitution d’une armée européenne, les chefs des contingents allemands se trouveront, comme leurs partenaires européens, en relation étroite avec le Nato qui devra nécessairement pour les commander tenir compte de leurs suggestions. Il serait choquant que, si près de sa défaite, l’Allemagne puisse d’emblée avoir une voix dans les décisions suprêmes.

 

Les Tentatives d’Ajournement

Ce que désirent les adversaires de l’Europe c’est que l’explosion présente serve de prétexte pour l’ajournement de toute réalisation.

L’armée européenne a contre elle en France les militaires et les communistes. En Allemagne outre les mêmes éléments toute une opinion qui se refuse à entendre parler de conscription. Quant à l’argument souvent invoqué chez nous qu’une participation militaire germanique risquerait d’entraîner l’Europe dans une guerre que l’Allemagne provoquerait pour reconquérir les provinces perdues à l’Est, est mal fondé, car les Soviets n’entreraient en lutte que s’ils savaient pouvoir l’emporter aisément et la présence d’une force allemande les détournerait plutôt d’une tentation agressive. D’ailleurs la politique soviétique paraît maintenant orientée. Défensive en Europe, c’est en Asie qu’elle cherchera des succès là où elle peut étendre son hégémonie à peu de risques.

 

Eden à Paris

La visite de M. Eden à Paris a été bien intéressante. Il serait vain de nier que Churchill est rentré de Washington convaincu qu’une collaboration sur un point d’égalité avec les Etats-Unis était désormais impossible : la disproportion des forces entre les deux partenaires est aujourd’hui trop évidente. D’où la nécessité de conserver des rapports plus étroits avec le Continent. Si en effet un jour le Commonwealth se désagrège, les Iles Britanniques n’auront d’autre choix que de s’intégrer à l’Europe ou de devenir le 49ème état des Etats-Unis.

Depuis qu’il a repris le pouvoir, Churchill a reconnu que la position de son pays était beaucoup plus critique qu’il ne le croyait. L’Angleterre est le seul pays du monde où la production d’acier ait diminué en 1951, l’augmentation de la production de charbon a été insignifiante, et tandis que celle des pays européens est susceptible de progrès, les experts n’en prévoient aucun pour le Royaume-Uni. Pour fixer les idées, tandis que la production économique globale de la France a augmenté de 13 ½  pour cent en 1951, celle de la Grande-Bretagne n’a augmenté que de 3%. Ce ne sont pas les mesures d’austérité de M. Butler qui changeront grand-chose au tableau, bien au contraire.

Dans ces conditions, l’époque du splendide isolement est révolue. Le dernier discours d’Eden expose que, sans participer à l’armée européenne, l’Angleterre s’y associera le plus étroitement possible. L’esprit de Dunkerque cependant demeure, l’Angleterre reste hantée par ce souvenir. En cas d’effondrement de l’armée continentale, elle ne veut pas perdre la chance de sauver la sienne en soumettant ses forces à un commandement supranational. Sur le différend franco-allemand, sincèrement ou non, Eden s’est porté en conciliateur appuyant les vues françaises sans pour cela se heurter aux Allemands, et moins encore aux conceptions d’Acheson et d’Eisenhower. Ceux-ci d’ailleurs, et une bonne partie de la presse américaine, se sont montrés à l’égard de l’opinion française très compréhensifs et amicaux. Nous ne sommes plus en 1922 ni en 1936. Le dessein d’Eden est-il d’aider la France à différer le plus possible la solution du problème européen ou au contraire de le faciliter ? Il est assez habile pour nous laisser dans le doute.

Le problème des relations franco-allemandes demeurant, malgré l’expansion russe, la clef de voûte de la paix du monde, qu’on réfléchisse à deux fois de part et d’autre avant de laisser une fois de plus la plaie ouverte.

 

Les Mesures Protectionnistes

Les sceptiques sur l’idée européenne ont beau jeu de montrer que depuis deux ans chaque pas en avant a été suivi d’un retrait plus large. Déjà la Conférence de Torquay sur la libération des échanges avait marqué un recul sur les plans de Genève. Entre temps, le Benelux qui avait servi de flambeau s’est lamentablement éteint. Hier, sous la pression de son déficit à l’E.U.P. qui atteint 500 millions de dollars et pour éviter de nouvelles sorties d’or, l’Angleterre a réduit ses importations d’un demi-milliard de livres. Aujourd’hui, la France également débitrice ferme ses portes à toute une série de produits. La réaction en chaîne amorcée, que restera-t-il de cette union européenne de payements qui devait être le noyau d’une fédération économique : des créditeurs sans clients ? Dans le cas de la France, certaines féodalités où patrons et ouvriers sont étroitement unis ont profité de la crise pour imposer au Gouvernement de graves mesures qui de quelque nom qu’on les déguise, sont simplement protectionnistes.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1952-02-02 – Vers l’accalmie

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Le Courrier d’Aix – 1952-02-02 – La Vie Internationale.

 

Vers l’Accalmie

 

Les émeutes du Caire ont marqué le point culminant de la fièvre dans l’Orient arabe. Rien ne dessert la cause du nationalisme comme une foule déchaînée.

 

La Question d’Egypte

Le roi Farouk avait donc bien l’intention de se débarrasser de Nahas et du Wafd lorsqu’il nommait Afifi Pacha et Amr Pacha à son cabinet personnel. Le choix de Maher pacha, naguère emprisonné sur ordre des Anglais, comme premier ministre donne des garanties aux fanatiques. Mais il n’est pas douteux qu’en accord avec Jefferson Caffery, ambassadeur des Etats-Unis au Caire, le Roi a habilement préparé une négociation avec Londres dès maintenant virtuellement engagée. Bien qu’une heureuse solution ne soit pas pour demain, une nouvelle phase commence dans les relations du monde arabe avec l’Occident ; là encore, l’influence américaine aura été décisive.

 

A Téhéran

En même temps que s’éteignaient les incendies du Caire, le docteur Mossadegh à Téhéran comprenait que pour lui aussi l’heure de la sagesse avait sonné. Il prenait l’initiative dans une lettre de suggérer aux Anglais la reprise des pourparlers.

Mossadegh, pressé par ses adversaires, abandonné par les voisins arabes, attend que les Américains remplissent son trésor vide. Il avait cru que le pétrole iranien était indispensable au monde. Or, aucune pénurie ne s’est vérifiée. On sait au surplus que le Canada est en passe de devenir une source primordiale de pétrole, et cette concurrence inquiète les roitelets arabes qui tirent de leurs redevances des fortunes. C’est ce qui explique leur réticence à soutenir l’Egypte comme la Perse. Quant à l’U.R.S.S., n’ayant aucun moyen financier ou économique pour les appuyer, elle s’est contentée d’exhortations verbales à la résistance.

 

La Question Tunisienne

Ce retour à la sagesse ne pourra qu’aider à l’apaisement des esprits en Tunisie. Cependant, l’existence d’un état voisin indépendant ou tenu pour tel, la Lybie, demeurera une cause d’irritation pour les Tunisiens beaucoup plus évolués que les nomades de Tripolitaine.

Pour garder Tobrouk, l’Angleterre a commis une faute qu’elle paie en Egypte, et nous en Tunisie. L’Italie devait rester à Tripoli, mais l’anticolonialisme des Américains, là comme ailleurs, a servi une mauvaise cause. Il semble cependant que les événements de Téhéran et du Caire leur ont ouvert les yeux. Ils seront désormais plus circonspects. Et en Orient plus qu’en toute autre région leur attitude décidera.

 

L’Affaire Sarroise

Au moment où l’armée européenne recevait acte de naissance, voici que surgit l’incident qui vient fâcheusement rallumer les suspicions franco-allemandes. Le Gouvernement français transforme son résident en Sarre en ambassadeur, et toute l’Allemagne de Bonn s’insurge.

Diplomatiquement, l’incident est sans grande portée. Avant de signer la participation de l’armée allemande à la défense européenne, le Gouvernement français avait besoin d’offrir une compensation aux susceptibilités nationales par un acte spectaculaire, et Bonn de s’emparer de l’incident pour rallier le nationalisme allemand de gauche et de droite au devoir pénible de la conscription. Vieilles astuces qui n’ont que trop servi de chaque côté du Rhin. Le Français qui capitule sonne le clairon, et l’Allemand qui cède cherche une mauvaise querelle.

Cela entretient fâcheusement un chauvinisme hors de saison. Puisque l’on est décidé à s’entendre et surtout, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement dans l’état présent du monde, pourquoi de part et d’autre ne pas y mettre de la bonne volonté et même de la bonne humeur ?

 

L’Union Européenne

L’armée européenne se fera, l’unité européenne aussi puisque Washington y est décidé et que c’est d’ailleurs l’intérêt bien compris des Européens. Expliquons-nous là-dessus.

Quand le général Eisenhower a dit que l’Angleterre constituait avec le Commonwealth une unité d’importance mondiale qui rendait impossible son intégration à l’Europe, nous pouvions lui faire observer qu’il en était de même de la France. Et même mieux, car tandis que l’Angleterre tire de ses dépendances des ressources, la France, elle, en fournit aux siennes.

L’Empire Français est un ensemble équilibré et, dirons-nous sans crainte de démenti, le seul au monde avant même les Etats-Unis, qui pourrait se suffire à lui-même. Cela n’était pas vrai avant-guerre, mais depuis les découvertes minières au Maroc, il ne lui manquera bientôt plus que le pétrole et cela n’est sans doute pas définitif.

L’Empire Britannique souffre lui des difficultés de la Métropole, surpeuplée, incapable de se nourrir et vivant de l’apport de ses dépendants. Les Etats-Unis qui manquent de certaines ressources essentielles pour leur colossal appétit et leurs richesses intérieures s’épuisent.

La France avait tout pour former l’ensemble le plus prospère du globe, y compris les capitaux. La politique a tout gâché et force lui est aujourd’hui de s’intégrer à un ensemble plus vaste. Tout ce qu’on peut dire avec certitude c’est qu’elle n’en sera pas le principal bénéficiaire. Dans une association, l’avantage est toujours au plus pauvre, ce qui explique l’impatience de l’Italie à s’intégrer à l’Europe. Elle en attend un placement de sa main-d’œuvre excédentaire, des matières premières pour son industrie, des débouchés pour son agriculture. Pour l’Allemagne, les avantages immédiats sont analogues. Cependant, si elle s’assure peu à peu la direction économique de l’ensemble eurafricain, cela n’ira pas sans charges. Il est fatal, en effet, que le peuple le plus dynamique dont les besoins d’expansion sont sans limites (l’exemple des Etats-Unis est là pour le prouver), finit par être obligé de prendre les autres en charge.

Sans voir si loin, reconnaissons que si l’Union européenne nous oblige à mettre nos finances en ordre, à travailler plus et mieux et à ajuster notre train de vie à nos ressources réelles, cela seul vaut bien des sacrifices.

 

Les Restrictions à Londres

A Londres, le débat relatif au redressement économique a commencé. Les mesures proposées par M. Butler ressemblent exactement à celles déjà esquissées par les Travaillistes. On réduit un peu la ration de tabac. Après les lunettes et les fausses dents, on s’attaque aux ordonnances médicales pour alléger la Sécurité sociale et on réduira peut-être l’âge de la scolarité pour former plus tôt la main-d’œuvre qui manque. Toujours le cran à la ceinture, les Anglais font fausse route et l’avenir, une fois de plus, se chargera de le leur apprendre. Ne vaudrait-il pas mieux pour eux de retrousser les manches ? Il n’y a qu’un problème-chef, celui du charbon. Il faut instituer un service minier obligatoire associé au service militaire. Beaucoup de jeunes Français l’ont subi pendant l’occupation. Sans charbon, pas d’acier, sans acier pas d’exportations, sans exportations, la banqueroute demain et avec elle, le chômage. Aux grands maux, les grands remèdes.

 

                                                                                  CRITON

 

 

Criton – 1952-01-26 – Retour de Washington

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Le Courrier d’Aix – 1952-01-26 – La Vie Internationale.

 

Retour de Washington

 

Winston Churchill ne s’était sans doute pas rendu à Washington pour donner à la prépondérance américaine un nouvel éclat. Cependant, décidé à renouer l’amitié de l’Angleterre et des Etats-Unis compromise par six ans de Gouvernement travailliste, il s’est résigné à aligner la politique britannique sur les objectifs des Etats-Unis, et à flatter le Congrès pour s’assurer un succès personnel et faciliter la tâche du chancelier de l’Echiquier pour obtenir les crédits indispensables. Ce n’est pas ce que l’opinion anglaise attendait : les railleries des Travaillistes et la gêne des Conservateurs traduisent cette déception.

On reproche à Churchill d’avoir accepté un commandant naval américain pour l’Atlantique, et d’avoir consenti par avance à s’associer à une intensification de la guerre contre la Chine communiste en cas d’échec des pourparlers de Pan-Mun-Jon, sans avoir obtenu en contrepartie un appui efficace en Perse et en Egypte. Ce n’est pas l’échange d’étain et d’aluminium contre de l’acier qui peut tenir lieu de compensation. Le retentissement de cet alignement anglais sur l’opinion est considérable. L’Angleterre ayant cédé, quelle puissance peut espérer aujourd’hui s’opposer à la détermination américaine ?

 

La Continuité de la Politique Américaine

Les critiques de beaucoup d’Américains contre Truman et Acheson sont injustes. En cédant moralement la place au général Eisenhower, le Président a sauvé son parti d’une défaite électorale en novembre et assuré aux yeux du monde la continuité de la politique américaine. Aucun plan ne pouvait être réalisé tant qu’on se demandait si l’élection d’un Taft n’allait pas tout remettre en question. En six ans de pouvoir, Truman a obtenu pour son pays la direction du monde libre. Il laissera à son successeur la terrible responsabilité de la maintenir. Mais une volonté qui ne connaît plus de résistance est à la merci d’une faute. Malgré ses qualités éprouvées de diplomate et de prudence, le général Eisenhower a la formation d’un militaire de carrière. Les Etats-Unis ont eu déjà des soldats pour chefs, mais c’étaient des chefs de milices, non des professionnels. Qu’ils l’aient voulu ou non, les Etats-Unis sont aujourd’hui une puissance militaire où l’armée jouera le premier rôle.

 

Vers les Réalisations

En quelques jours, la plupart des problèmes litigieux ont été virtuellement réglés. L’armée européenne sera bientôt établie. Churchill lui a donné sa bénédiction. Le nouveau Premier belge s’est rangé au point de vue américain. Le porte-parole du chancelier Adenauer, M. Blank, a donné les grandes lignes de la participation allemande. Fait plus significatif encore, le chef des Syndicats allemands, pourtant en majorité social-démocrates, a donné un démenti à Schumacher en approuvant le projet de conscription. Mais comme le plan Schuman, l’armée européenne n’est qu’un moyen d’arriver à l’intégration économique et politique de l’Europe continentale.

 

Les Déclarations d’Eisenhower

Eisenhower, dans une conférence de presse, s’est exprimé clairement là-dessus. Il demande la convocation d’une convention pour préparer les plans d’une autorité commune aux pays de l’Europe occidentale, et en même temps il en exclut expressément l’Angleterre.

« Avec ses responsabilités mondiales, dit-il, et le caractère mondial du Commonwealth, elle forme déjà une union économique et politique et je ne vois pas comment elle pourrait se fondre avec l’Europe occidentale d’aujourd’hui », et il a ajouté que lorsque cette unité serait réalisée et l’équilibre des forces entre le monde soviétique et le monde libre rétabli, la peur d’une menace unilatérale aura disparu et il ne restera plus qu’une lutte, qu’on espère pacifique, entre deux idéologies.

 

Départ de Vichinsky

  1. Vichinsky est rentré à Moscou. Se rend-il compte du mauvais service qu’il a rendu à sa cause à Paris ? Le prestige de l’U.R.S.S. a fondu à l’O.N.U. Non seulement il n’a pu faire obstacle à aucun plan américain mais on peut dire qu’il en a facilité la réalisation.

 

Le Budget des Etats-Unis

Le budget pour 1952-53 présenté par le président Truman a fait lui aussi une impression profonde ; il représente à lui seul deux fois et demi le revenu national de l’Angleterre.

65 milliards de dollars seront directement ou indirectement consacrés à la préparation de la défense nationale, sans pour cela entraver le développement économique du Pays. Aussi, assiste-t-on en Angleterre et ailleurs à une crise de conscience assez curieuse parmi les socialistes modérés. Ils se demandent devant cette expansion sans heurt de la puissance des Etats-Unis si, en Europe, les nationalisations et l’Etat-providence n’ont pas précipité la décadence matérielle et morale des peuples dont ils devaient assurer le bien-être.

La Social-démocratie allemande est en pleine crise, le travaillisme anglais n’a dû qu’à son échec électoral de n’être pas coupé en deux, l’aile modérée devenant une sorte de nouveau parti libéral. En France même, il suffirait d’un mouvement d’union nationale pour que le parti se disloque aussi. Les Soviets avaient, en bons matérialistes, compris que la force est le meilleur moteur et le meilleur soutien des idéologies. Sans elle, elles se décomposent.

Cependant, si l’humanité manque à l’idéologie bolchévique, une certaine puissance morale manque aussi à ce qu’on peut appeler en gros l’idéologie américaine. Si celle-ci bénéficie de la manifestation de force qui se déploie avec elle, il lui faudrait pour s’imposer au sentiment des peuples un certain humanisme qui lui manque. Les Américains le sentent et cherchent à y suppléer : sans l’adhésion du cœur et de la foi, l’idéologie suit les fluctuations de la force brute et succombe avec elle, ce qui est déjà si sensible pour le Stalinisme.

 

Le Problème Africain

Ceci nous amène à parler des difficultés de la France en Tunisie. Seule peut-être de toutes les Nations, la France a donné quelque chose de son âme aux peuples qu’elle a dirigés. Assam pacha, chef de la Ligue arabe, ne disait-il pas la répugnance que le Monde musulman éprouve à entrer en conflit avec la France ? La requête tunisienne à l’O.N.U., comme la précédente affaire marocaine, n’a finalement pas été appuyée par les pays musulmans. L’Angleterre ne bénéficie nulle part de ce genre de scrupules ; encore moins, si l’occasion s’en présentait, la Russie et les Etats-Unis. Aussi, malgré des fautes, en dépit de l’évolution adverse des événements, la France par sa seule puissance morale conserve une chance de maintenir, avec les modifications imposées par les circonstances, une véritable communauté impériale.

 

                                                                                            CRITON

 

 

 

Criton – 1952-01-19 – Nouveau Progrès

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Le Courrier d’Aix – 1952-01-19 – La Vie Internationale.

 

Nouveau Progrès

 

Deux faits permettent de faire clairement le point de la situation diplomatique :  A Paris, le vote écrasant des membres de l’O.N.U. pour enlever aux Soviets le droit de veto en cas d’agression, et à Tokyo les déclarations du premier Japonais Yoshida décidant de conclure un traité de Paix avec Chang Kaï Chek, et non avec Mao Tsé Tung. On mesure ainsi l’affaiblissement du prestige russe et l’ascension de la puissance américaine.

 

A l’O.N.U.

C’est en effet par 51 voix sur 60 et trois abstentions, celles de l’Indonésie et l’Argentine, contre les 6 voix du bloc oriental, que la proposition de remettre à l’Assemblée Générale des Nations-Unies le droit de désigner l’agresseur à la majorité des deux tiers et de prendre les mesures de défense collectives appropriées, a été approuvée. Le Conseil de Sécurité où, en pareil cas, le droit de veto pouvait paralyser l’action des Nations appelées aux armes pour secourir le pays attaqué, se trouve dépossédé de cette prérogative. Le fait que les pays arabes dont la neutralité était jusqu’ici dictée par leurs conflits avec les puissances occidentales se soient ralliées à cette proposition dit assez le peu de confiance du monde dans la parole soviétique.

Il y a longtemps déjà que nous signalons cette évolution de l’opinion mondiale ; les discours agressifs de Vichinsky l’ont précipitée. Aussi, quand  le représentant des Soviets a annoncé avec emphase qu’il faisait au plan de désarmement une concession majeure en acceptant que l’interdiction de l’arme atomique soit accompagnée simultanément du contrôle des industries qui la produisent, cette proposition, qui en d’autres temps aurait fait sensation  (puisque les Russes consentent en fait pour la première fois à ce qu’un contrôle international s’installe chez eux) a été accueillie avec méfiance et simplement renvoyée pour étude à la Commission du désarmement récemment créée. Les Bolcheviks, par leur mauvaise foi, ont peu à peu détruit de leurs propres mains cette chose si précieuse qu’est un instrument diplomatique.

 

Le Japon

On sait que Staline, à l’occasion de la nouvelle année, avait envoyé au peuple japonais un message d’amitié leur souhaitant de se délivrer comme l’avaient fait les peuples soviétiques de la domination étrangère. Par leurs agents, les Russes avaient fait des sondages auprès des autorités Japonaises pour leur faire connaître les avantages d’une reprise du commerce avec la Chine et le monde soviétique. La réponse est claire : Tokyo traitera avec Formose et non avec Moscou et Pékin.

Les offres soviétiques étaient pourtant sincères. La Russie et ses Satellites ont un pressant besoin d’étendre leurs relations économiques. Depuis le renforcement du blocus américain qui vise à empêcher les matières dites stratégiques de passer le rideau de fer en contrebande, les Soviets éprouvent des difficultés croissantes à s’approvisionner en machines-outils et en métaux rares indispensables à leur industrie. Ils doivent pour cela les payer très au-dessus des cours mondiaux avec l’or de leurs mines et non sans risques de saisie. Aussi, les Soviets ont-ils convoqué une conférence internationale à Moscou en Avril, pour rétablir si possible des relations commerciales favorables avec le monde extérieur.

 

Une Erreur de Lippmann

Walter Lippmann déplore précisément l’interruption des relations commerciales entre l’Ouest et l’Est. Il affirme que priver l’Allemagne et le Japon et aussi l’Angleterre de leurs débouchés traditionnels et de leurs sources d’approvisionnements est une erreur qu’on ne pourra ni ne devra prolonger. Théoriquement exacte, cette affirmation ne l’est pas autant dans la pratique. On sait, en effet, que la Suède et l’Angleterre ont fait, avant l’embargo et depuis, des efforts constants pour augmenter le volume de leurs échanges vers l’Est. En fait, ces échanges se sont trouvés difficiles parce que le Bloc oriental n’a pas grand-chose à offrir. Les Soviets n’ont même pas pu tenir leurs engagements, et les transactions se sont trouvées réduites, très loin des prévisions établies. Les matières premières qui seraient précieuses à l’Occident sont encore plus rares à l’Est. Si le commerce était libre, certains industriels y trouveraient leur compte, mais dans la balance le monde libre s’appauvrirait plus qu’il ne gagnerait, et le chiffre global des échanges n’apporterait ni à l’Allemagne ni au Japon l’équilibre économique d’autrefois.

 

La Crise du Sterling

La crise financière du bloc Sterling est en ce moment discutée à Londres par les Ministres des finances du Commonwealth. Une solution doit être trouvée coûte que coûte, et malgré tous les démentis, il faudra bien s’accorder sur une nouvelle dévaluation de la Livre. Cette dévaluation qui la ramènerait à 2,25 pour un dollar est d’ailleurs en fait déjà presque accomplie puisqu’elle ne vaut que 2,37 en marché libre. De même, pour le Franc qui suivrait et qui vaut 440 pour un Dollar au lieu de 350 officiellement.

Cette mesure ne sera d’ailleurs qu’un ballon d’oxygène. A la longue, on ne voit pas par quels moyens l’Angleterre pourrait empêcher le bloc Sterling de se désagréger. Déjà le Pakistan et Ceylan sont au bout de leur résistance. Une restriction draconienne des importations en provenance du bloc Dollar paralyserait le développement des pays qui ont un urgent besoin de s’équiper. Tôt ou tard, une unification monétaire s’imposera et la Livre cessera de jouer un rôle essentiel dans les échanges mondiaux au profit d’une monnaie de compte universelle soutenue par le Dollar.

 

L’Armée Européenne

La prépondérance américaine, surtout depuis que le général Eisenhower a accepté d’être candidat à la Présidence, s’affirme chaque jour plus fortement. Le projet d’armée européenne qui paraissait en question vient de faire un progrès décisif. La crise ministérielle en Belgique aujourd’hui résolue n’est pas sans relation avec la pression de Washington pour obtenir le ralliement de ce pays à une formule de participation militaire et financière. Churchill a sans doute dû consentir à Washington à s’entremettre dans ce sens.

La politique de Truman qu’Eisenhower continuera vise à la défense commune et à l’unification du monde libre. La visite à grand spectacle de toute la flotte américaine de Méditerranée en Espagne et les déclarations du ministre Artajo reflètent les mêmes intentions.

Quant à la Conférence de New-York pour la défense commune du Sud-Est Asiatique, si elle n’a pas abouti à des résolutions concrètes, ne marque pas moins la volonté des Occidentaux de résister à la menace que les Chinois font peser dans cette partie du monde.

D’ailleurs, la politique soviétique semble indécise. A Pan Mun Jon, si les pourparlers n’avancent guère, il n’y a pas rupture, et si les chinois aident Ho Chi Minh, ils ne lui donnent pas les moyens de vaincre. Cette hésitation prolongée dans l’action soviétique est mise au compte de la santé de Staline qui a dû subir une opération le 19 décembre, et dont les jours sont, parait-il, comptés. La succession du Tsar rouge pose de tels problèmes intérieurs qu’elle exclurait toute initiative contre la paix du monde pour longtemps, sinon pour toujours.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1952-01-12 – Menaces en Asie

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Le Courrier d’Aix – 1952-01-12 – La Vie Internationale.

 

Menaces en Asie

 

Beaucoup d’événements d’importance cette semaine qui permettent de distinguer la forme que prendra 1952 : l’orientation de la politique soviétique et la candidature désormais certaine du général Eisenhower à la présidence des Etats-Unis ; les raisons profondes du voyage de Churchill à New-York et peut-être une inflexion de la politique extérieure française.

 

La Décision du Kremlin

Vichinsky, qui parle trop, a laissé percer les intentions soviétiques. Pendant ces sept derniers mois – depuis l’ouverture des pourparlers d’armistice en Corée – on avait l’impression que la politique russe hésitait ; temps de réflexion pour le Kremlin disions-nous. Certains s’étaient hâtés d’en tirer espoir d’une détente internationale que pourtant toute l’expérience antérieure dément. Encore une fois, c’est dans une nouvelle phase de la guerre tiède qu’il faut entrer.

Les Russes ont été déçus par l’ampleur du réarmement américain, la cohésion des diplomaties occidentales, et surtout par les déboires de leur domination en Europe orientale et centrale. Tout juste espèrent-ils maintenir leur emprise sur les satellites de l’Ouest de plus en plus réfractaires à la tyrannie communiste. Force est de s’en tenir à la défensive de ce côté. En Moyen-Orient, ils ne se sont pas laissé tenter par une action directe. Les intérêts occidentaux sont trop importants dans cette partie du monde, c’était risquer la guerre.

En Extrême-Orient, au contraire, le champ reste propice. Quand Vichinsky parle des projets d’agression des Américains dans le Sud-Est Asiatique, on sait que cela veut dire que les communistes s’y préparent eux-mêmes. Après avoir amené les pourparlers de Pan Mun Jon aux limites de l’accord, les Soviets semblent avoir décidé de les faire échouer. Et l’on doit compter à la fois avec une reprise de la guerre dans ce secteur et une poussée chinoise vers l’Indochine, la Birmanie et le Siam. La Russie naturellement ne sera pas directement en jeu, et les Européens et les Américains vont avoir à soutenir à quelques dix mille kilomètres de leurs bases une lutte difficile et épuisante. Cela mettra l’opinion américaine à rude épreuve.

Déjà la guerre de Corée est peu populaire et très coûteuse. La question Mac Arthur, de bombarder ou non les bases mandchoues, va se poser à nouveau. Quant à une aide militaire directe aux Français en Indochine, le Congrès des Etats-Unis l’admettra-t-il ? Faudra-t-il mouvoir l’armée de Tchang Kaï de Formose sur le contient et se mettre de ce fait en guerre ouverte avec Mao Tsé Tung ? Pourra-t-on demander aux Anglais et aux Français en situation politique et financière critique un nouvel effort en Asie ?

Si l’on en juge par les débats récents au Parlement français, la thèse de l’abandon a gagné bien des esprits. Moscou a donc jugé qu’une intensification de la lutte en Extrême-Orient comportait le maximum d’avantages avec peu de risques. Même une défaite chinoise ne serait pas périlleuse pour les Soviets, car elle ne saurait être totale et définitive. De plus, les chances de diviser les Alliés occidentaux sont beaucoup meilleures en Extrême-Orient qu’en Europe, ou en Perse, où les intérêts sont solidaires.

 

La Candidature d’Eisenhower

L’annonce que le général Eisenhower acceptait sa nomination comme candidat du Parti républicain à la Maison Blanche est particulièrement heureuse. Elle assure une parfaite continuité dans le dessein de la politique américaine. L’élection du Général assurera en même temps un changement d’administration dont le besoin était plus qu’évident après les récents scandales. Elle garantit pour l’Europe une aide et une vigilance précieuses. Il reste cependant que les politiciens professionnels vont essayer de faire obstacle au succès du Général. Mais les circonstances forceront son élection.

 

Les Entretiens de Churchill à Washington

Churchill a eu avec le président Truman plusieurs entretiens. Tout ce qu’on sait, c’est que les questions à débattre ont été serrées de près par un nombre de conseillers et d’experts ; que la conférence n’a ressemblé en rien aux tête-à-tête amicaux de Churchill et de Roosevelt pendant la guerre. En fait, ce ne sont pas tant des problèmes internationaux et surtout des problèmes européens qui ont cessé d’être urgents qu’il s’est agi, mais de la situation financière dramatique où se trouve l’Angleterre.

 

Les Finances Britanniques

On vient d’apprendre en effet que l’hémorragie de Dollars et d’or atteint près d’un milliard de dollars dans les trois derniers mois ; les réserves n’étaient plus que de deux milliards 300.000 ; à ce rythme-là, la banqueroute serait fatale en Septembre. Ce qui est plus grave, c’est que l’Angleterre en plus de ce déficit en Dollars est endettée de tous côtés. Les colonies ont accumulé des avoirs en Sterling à Londres. Ceux des Dominions ont atteint 3 milliards de Livres et l’endettement vis-à-vis de l’Union Européenne des paiements croit de 60 millions par mois, cela sans parler des dettes contractées pendant la guerre en Egypte et aux Indes, et de celles à l’endroit du Canada et des Etats-Unis. Les pays du bloc Sterling vont se réunir ces jours-ci pour débattre la situation.

Certes le rythme actuel pourra être ralenti par de nouveaux sacrifices, mais tout le système économique du monde libre va s’en trouver ébranlé. Le commerce entre les pays du bloc Sterling et l’Europe est déjà considérablement réduit ; la France, l’Italie, la Belgique, l’Allemagne et d’autres sont atteints. Les pays du Sterling, incapables de convertir leurs Livres en Dollars, ne peuvent plus s’approvisionner selon leurs besoins. L’Amérique tout entière voit ses exportations diminuer.

Ce qui rend la question redoutable, c’est que le système bancaire sur lequel repose le monde du Sterling et dont le siège est à Londres est irremplaçable à l’heure actuelle. S’il cessait de fonctionner, le commerce du monde entier serait paralysé. Force est donc aux Etats-Unis de renflouer le navire britannique, et c’est cette perspective qui explique l’accueil très réservé que Churchill a rencontré aux Etats-Unis dans la presse et dans l’opinion. Les Américains avaient beaucoup compté sur le succès des Conservateurs aux élections pour renverser la vapeur, et tirer l’Angleterre du régime socialiste. L’homme d’affaires moyen est persuadé qu’il a payé de ses impôts l’expérience sociale des Travaillistes et il se refuse à continuer. Or jusqu’ici, Churchill n’a rien fait que continuer la politique de ses adversaires, tant en matière extérieure, que sociale et financière. D’où l’accès de mauvaise humeur de ces derniers temps. Comme il est impossible aux Etats-Unis de laisser se désagréger le bloc Sterling en cette période de tension internationale, l’Américain moyen sait bien qui paiera.

 

La Position Française

C’est à un moindre degré ce qui se passe pour la France. La France n’a pas les excuses de l’Angleterre. Elle n’en a pas les difficultés de structure. Le délabrement de ses finances est entièrement dû aux fautes de sa politique. Ce ne sont ni les dépenses en Indochine, ni les destructions de la guerre, en bonne partie couvertes par l’aide Marshall qui justifient un budget qui atteint 40% du revenu national. Des pays pauvres et plus frappés qu’elle, comme l’Italie, ont pu, depuis quatre ans, défendre leur monnaie et devenir créditeurs de leurs voisins. Pour ne rien dire de l’Allemagne dont le redressement est étonnant. Aussi, lorsqu’on voit des politiciens dont le passé n’est pourtant pas très brillant préconiser une politique nouvelle où la solidarité atlantique et l’unité européenne seraient remises en cause, on leur demande s’ils nous offrent les finances qu’une telle attitude exigerait si elle était sensée. Sinon, c’est de la mauvaise foi.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1952-01-05 – L’Armée Européenne

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Le Courrier d’Aix – 1952-01-05 – La Vie Internationale.

 

L’Armée Européenne

 

Après le vote du Plan Schuman qui sera prochainement ratifié par le parlement de Bonn, la mise en œuvre de l’armée européenne s’élabore. Les discussions qui viennent de se terminer à Paris laissent subsister bien des difficultés mais, sauf imprévu, la réunion qui se tiendra à Lisbonne le 2 février devra aboutir à un compromis

 

La Réunion de Paris

La discussion à Paris fut assez âpre. Adenauer, Schuman et De Gasperi étaient sensiblement d’accord bien que l’Allemagne n’ait pas accepté de supporter, dans l’établissement du budget commun, des charges égales aux nôtres. L’opposition venait de la Belgique et de la Hollande, et dans la coulisse des Scandinaves. Londres, qui ne pouvait pas intervenir directement, se tenait derrière eux. Le poids de ces petits pays dont la tradition militaire n’est pas considérable pouvait-il faire pencher la balance ? En apparence non. En réalité, Londres comptait que leur réticence suffirait à faire hésiter la France, surtout le parlement français dont il faudra bien obtenir l’assentiment. Les Français, en effet, craignent  un tête-à-tête avec l’Allemagne, et même la présence de l’Italie ne suffit pas à les rassurer.

L’histoire est là pour montrer que l’Italie change aisément de camp et qu’elle s’entend à marchander son appui. Les pays du Benelux ne voudraient pas s’engager sans la garantie et la participation même partielle de l’Angleterre. Ils ont, de plus, une sorte de nostalgie de leur neutralité passée, bien qu’elle ne les ait pas protégés du désastre.

On touche à une attitude morale dont les conservateurs Belges, Hollandais et Luxembourgeois ne peuvent pas se déprendre. C’est ce qui a provoqué la démission du socialiste Spaak de la présidence de l’assemblée de Strasbourg. Il a voulu atteindre par ce geste son compatriote Van Zeeland.

Les Scandinaves, la Norvège et le Danemark liés à l’Angleterre par une coopération économique étroite ne peuvent se désolidariser d’elle diplomatiquement. Quant à la Suède, elle tient encore, malgré sa position exposée, à une neutralité qu’elle a pu conserver deux fois. La pensée des Français peut se formuler ainsi : tant que l’armée américaine est établie sur le continent, l’équilibre au sein de l’armée européenne est assurée. Qu’adviendra-t-il quand elle sera partie, quand, à la suite d’on ne sait quels événements, la menace soviétique aura disparu, et ce jour-là, proche ou lointain, ne peut manquer d’advenir.

L’Angleterre qui redoute cette puissante unité continentale tant politiquement qu’économiquement et aussi par tradition, pèse de tout son poids pour la briser. Il suffirait d’un changement de gouvernement dans l’un des trois pays : France, Allemagne ou Italie, pour rompre le lien fragile qui se noue. La maladie de Schumacher semble avoir diminué les risques que court Adenauer. Quant à Robert Schuman, son sort dépend des vicissitudes parlementaires. Et comme il faudra bien attendre l’automne et sans doute l’élection présidentielle aux Etats-Unis pour que l’armée européenne entre dans la phase préparatoire, on voit que les jeux sont encore incertains.

Un changement dans la politique soviétique pourrait-il modifier le cours des choses ? Depuis un an, et surtout depuis la réunion de l’O.N.U. à Paris, le crédit de la diplomatie russe a suffisamment baissé pour que son pouvoir de modifier les résolutions occidentales n’apparaisse pas bien sérieux. Quant au Commonwealth dont les Anglais font argument pour justifier leur observation, le Canada appuie les conceptions des Etats-Unis, et le moins qu’on puisse dire des autres c’est qu’ils ne s’en soucient guère. Que demeure-t-il d’ailleurs du Commonwealth ? Une tradition que seuls l’Australie et la Nouvelle-Zélande entretiennent à l’encontre de leurs intérêts matériels.

 

La Question d’Egypte

L’affaire d’Egypte, plus que jamais complexe, évolue cependant vers la solution qu’on pouvait prévoir dès l’abord. Il est probable qu’en nommant Afifi Pacha et Amr Pacha à la tête de son cabinet personnel, le roi Farouk n’a pas fait un coup d’Etat contre Nahas. Dire qu’ils étaient d’accord est sans doute excessif, mais qu’ils soient en lute ouverte l’est au moins autant. De son côté, le ministre d’Irak envoyé par Nouri pacha s’emploie activement à la recherche d’un compromis.

Du côté égyptien – comme du côté anglais – il s’agit de sauver la face. Les Anglais quitteraient Suez pour y revenir dans un amalgame avec des forces mixtes ou américaines. Egyptiens et Arabes joueront un rôle plus ou moins symbolique. Quant au Soudan, ils accepteraient qu’il demeure nominalement rattaché à la couronne du Caire, s’ils peuvent lui garantir une indépendance de fait dont ils conserveraient la garde. Le tout est de trouver la formule convenable.

 

La Perse

En Iran, même histoire : Mossadegh n’a pas fait mauvais accueil aux délégués de la banque internationale qui vont lui proposer une exploitation collective des pétroles persans en échange d’un prêt substantiel. L’Anglo-Iranian disparaitrait pour se retrouver sous le couvert d’un organisme mixte où tous les grands intérêts pétroliers se partageraient les bénéfices, l’Iran recevant comme les autres pays arabes le 50 pour cent classique. Le silence complet des Russes dans l’affaire est curieux ; la propagande intérieure soviétique est toute entière consacrée à effrayer le peuple par des histoires de complot américain d’espionnage et de coalitions qui le menacent d’une invasion « impérialiste et capitaliste ». Reste à savoir ce qu’en pense le Moujik.

 

L’Agriculture Anglaise

Pourquoi, depuis cinq ans, les Anglais ne mangent-ils pas à leur faim alors qu’ils sont deux fois plus riches que leurs voisins qui connaissent l’abondance ? Les explications ne manquent pas et toutes sont en partie exactes. Nous tirons d’un intéressant article de « Tribune », l’organe de M. Bevan et de l’extrême gauche socialiste, des détails peu connus et qui éclairent un aspect du problème à travers ce système d’économie bâtarde dont l’Angleterre est l’exemple-type et dont nous souffrons également. Système où le capitalisme brimé et paralysé est inefficient sans avoir pour cela disparu et où le socialisme ne s’exerce que dans les domaines où il dévore la substance nationale, crée des déficits sans apporter de profit à la collectivité.

L’Etat anglais verse 246 milliards de subventions à son agriculture, mais comme il y a encore de grands domaines, le gros fermier, bien que les produits agricoles se vendent cher, n’a aucun avantage à produire parce qu’au-delà d’un certain profit, le fisc lui prend 95 pour cent de son revenu. Ne voulant pas passer pour un profiteur – sans recevoir le bénéfice – un propriétaire de 200 hectares n’en tire que le rendement de cent.

Le petit et moyen fermier, obtient, grâce aux subventions de sa terre, une rente assurée qu’il n’a pas intérêt à accroître car il risquerait de faire baisser les prix ou de voir réduire lesdites subventions. La terre est devenue un placement-or à revenu fixe et son prix a augmenté de 500 à 1.000 pour cent depuis l’avant-guerre. Et l’on assiste à ce paradoxe qu’en regard des 246 milliards de subventions agricoles, l’Angleterre n’en consacre que 147 aux achats de vivres à l’extérieur. L’énorme charge budgétaire qui en résulte, au lieu de stimuler la production, maintient un prix de revient élevé pour un accroissement de produits peu considérable. C’est pourquoi certains socialistes extrémistes réclament non sans logique une meilleure répartition de la terre et un abaissement des prix qui obligeraient les agriculteurs à un plus grand effort et soulageraient le contribuable.

 

                                                                                            CRITON

 

 

 

Criton – 1951-12-29 – 1952

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Le Courrier d’Aix – 1951-12-29 – La Vie Internationale.

 

1952

 

Ministres responsables et chroniqueurs s’accordent pour estimer que 1952 s’ouvre sur des perspectives moins sombres que 1951 : la puissance militaire de l’Occident s’est accrue, le potentiel soviétique, tant moral que matériel, a visiblement déclinée ; l’équilibre des forces tend à s’établir et déjà l’on voit en France les esprits chagrins de notre plus grand quotidien s’inquiéter des périls d’un excès de vigueur dans le camp occidental ; qu’ils se rassurent ; il y aura toujours assez de division dans les démocraties pour paralyser une action trop hardie.

 

L’Attitude Diplomatique Américaine

On ne saurait accuser les Etats-Unis de parler en maîtres. A l’O.N.U. ils ont reçu avec sérénité les tombereaux d’injures de Vichinsky. Dans les affaires d’aviateurs égarés ou de journalistes expulsés, ils ont cédé au chantage ; en Corée, ils se résignent au massacre de leurs prisonniers et à toutes les combinaisons dilatoires des Chinois. Nous ne sommes plus au temps où un coup d’éventail provoquait une guerre. Les crocheteurs ont fait leur chemin en diplomatie comme ailleurs. On ne voit pas Truman ou Eisenhower, les deux candidats dont le succès est possible l’an prochain, préparer et déclencher une guerre préventive. Il faudrait qu’elle leur soit imposée.

 

Pour l’Unification de l’Europe

Si dans la lutte diplomatique les Etats-Unis ne se dérobent pas aux humiliations, ils sont par contre très fermes dans leur volonté d’organiser, selon leurs plans, L’Europe et l’Armée atlantique. Churchill dans son dernier discours a prévenu les Anglais qu’ils ne s’attendent pas à beaucoup de résultats de son voyage à Washington. L’Amérique veut faire l’Europe. Pourquoi ?

Les Etats-Unis, comme l’univers des physiciens, sont en expansion permanente et croissante ; leur prospérité future suppose un monde lui-même prospère et ouvert aux échanges. Non pas, comme on veut le faire croire, que leur intérêt soit de contrôler l’activité des entreprises des autres nations. Ce serait de leur part une erreur. Il suffit que le plus grand nombre de pays jouisse d’institutions politiques, d’un système de crédit, et de pratiques commerciales qui s’accordent avec les leurs. Une certaine unité morale et économique du monde libre est nécessaire pour que la machine ne soit pas grippée.

Sur le plan militaire, le but d’Eisenhower n’est pas de créer en Europe une armée dotée de grands moyens, ou même capable d’équilibrer la force soviétique. Il suffit d’une puissance qui ne soit plus symbolique, mais effectivement capable d’arrêter une poussée des Rouges vers la mer en attendant l’emploi d’autres moyens pour les faire reculer. Cette force sera à peu près constituée d’ici l’été : 25 divisions, la plupart en état. Tout confirme d’ailleurs que du côté soviétique, aucune concentration de troupes n’est envisagée avant cette date.

 

L’Avenir de la Paix

Est-ce à dire que la paix est assurée ? Un fait fondamental demeure : l’Europe telle que l’a faite l’expansion soviétique n’est pas viable et ne demeurera pas longtemps telle qu’elle est.

Si l’Europe du Traité de Versailles, qui était moins impossible que celle de Postdam, n’a duré que vingt ans, l’Europe actuelle n’ira pas jusque-là. La libération ne se fera pas sans secousses, sans convulsions même. Mais elle n’entraînerait une guerre totale que justement dans le cas où la puissance des deux mondes serait équilibrée, où par conséquent les Russes pourraient faire la guerre sans la certitude la perdre. Car ce n’est que par un déséquilibre manifeste, une surpuissance écrasante du monde atlantique, que le bolchévisme peut refluer sans crise majeure.

Ce reflux peut se faire de lui-même par le simple jeu psychologique des opinions. Dans le monde arabe, par exemple, l’évolution des forces est aussi sensible que celle d’un thermomètre. Dans les pays jaunes aussi, quoique de façon moins immédiate. Le monde se groupera autour du plus fort quand cette force sera perceptible, sans qu’elle ait à se déployer, par une sorte de contagion du prestige, contagion qui au lendemain de la guerre a tant servi le bolchévisme. Tout l’art des dirigeants consistera à rendre visible cette puissance sans l’exercer brutalement.

 

En Egypte

Excellent exemple de cette évolution – l’affaire d’Egypte. Le coup de théâtre d’hier : le roi Farouk nomme comme chefs de sa maison et de sa diplomatie les deux anciens ambassadeurs à Londres, partisans, l’un et l’autre, de la conciliation avec l’Angleterre.

Nahas Pacha et le Wafd reçoivent un coup dont ils auront peine à se remettre. Pourquoi, sinon parce que l’Egypte n’a pu trouver dans son action aucun appui extérieur. L’U.R.S.S. n’a rien à offrir, et les pays arabes se sont montrés réservés sinon réticents. Une maladresse de plus fut de soulever à l’O.N.U. la question marocaine, et pire encore, d’essayer de faire échec à la proclamation d’un arabe, Idriss el Senoussi, à la tête d’un état arabe indépendant – au moins en principe – la Lybie.

Il est évident que l’Angleterre seule n’aurait pas eu la partie facile en Egypte. Mais la solidarité occidentale a joué, et surtout l’influence américaine. Le seul résultat d’une guerre sainte contre les Anglais eut été d’amorcer en Egypte un soulèvement révolutionnaire. Encore quelque patience et l’on verra rentrer dans l’ordre un pays qui y a intérêt plus que tout autre.

 

En Perse

C’est aussi le Palais, en l’espèce le Shah et sa mère, qui pourrait aussi jouer le rôle décisif en Perse. Là encore, faute d’appui soviétique, un compromis avec l’Occident est la seule issue. La preuve est faite que le monde peut rouler sans le pétrole persan, mais la Perse ne peut payer ses fonctionnaires sans le prix de ce pétrole. Quels épisodes seront encore nécessaires pour que la situation se retourne ? Ce sera plus délicat qu’en Egypte où l’on est toujours content, au fond, d’éviter les grands risques ; les passions xénophobes en Iran s’apaisent moins aisément.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1951-12-22 – Churchill à Paris et Washington

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Le Courrier d’Aix – 1951-12-22 – La Vie Internationale.

 

Churchill à Paris et Washington

 

La grande tournée diplomatique de Churchill a commencé. Des résultats qu’il obtiendra dépend l’orientation de la politique mondiale. L’homme est assez puissant pour imposer ses vues, mais le pays qu’il représente ne l’est plus. Sa tâche est difficile, il le sait, mais il compte que son propre prestige l’emportera.

Il est venu à Paris avec Eden visiter les ministres français et Eisenhower ; visite de courtoisie, d’abord, mais aussi en quête pour mesurer la force des résolutions américaines devant le problème de l’Europe. Pour le plan Schuman, le vote massif de la Chambre française lui enlève tout espoir de le disloquer. Reste-t-il une chance d’empêcher la formation d’une armée européenne ? Churchill s’est bien gardé d’y faire ouvertement obstacle, d’autant que l’opinion en Angleterre ne s’y montre pas hostile.

Il a promis en cas où cette armée dénationalisée prendrait corps d’y associer quelques contingents. Mais il a essayé de persuader les Français qu’un projet qui grouperait les armées nationales sans les fondre, où l’Allemagne n’aurait qu’un rôle réduit et la France une autorité prépondérante, serait préférable. Ces vues ont chez nous beaucoup de partisans : Ceux qui à droite ne veulent pas qu’on enlève à l’armée son caractère ; à gauche, ceux qui craignent que l’intégration d’une force allemande en droit et en importance égales à celles des autres états ne devienne vite dominante et n’entraîne un jour ou l’autre l’Europe occidentale dans une guerre que la constitution d’une armée européenne a précisément pour but d’éviter.

L’Allemagne, en effet, ayant opté définitivement pour l’Occident ne supportera pas longtemps d’être coupée en deux, voudra non seulement refaire son unité mais reprendre aux Soviétiques les provinces perdues par-delà l’Oder-Neisse. Churchill, sans le dire expressément, préfèrerait une Allemagne désarmée et neutralisée.

Ce vide au centre de l’Europe, s’il était respecté, permettrait de prolonger la trêve actuelle jusqu’au jour où l’on pourrait, la force atlantique reconstituée, négocier efficacement avec les Soviets. Cette perspective plaît aux Français et à beaucoup d’Allemands. Elle s’oppose à la volonté du chancelier Adenauer dont la visite à Londres avait pour objet de convaincre là-dessus les Ministres britanniques. Il a échoué. Contre elle aussi, la résolution d’Eisenhower acquis au plan Pleven d’armée européenne, et sans doute de Truman, d’Acheson et d’Harriman et d’une bonne part du Pentagone.

 

Le Voyage à Washington

Churchill sait bien que la clef du problème n’est pas à Paris. C’est à Washington qu’il faut agir. Pour plaire à Eisenhower, il aurait, semble-t-il, promis d’envoyer Montgomery, dont la présence au Shape n’est pas très agréable au Général américain, jouer en Malaisie le rôle de De Lattre en Indochine.

Aux Etats-Unis, Churchill a des alliés. Les milieux d’affaires qui comptent sur lui pour négocier avec Staline. Ces milieux ont beaucoup apprécié les déclarations du Premier anglais pour le ralentissement du réarmement. Le réarmement intensif est mal vu des grands financiers. Il menace, en effet, l’équilibre entre la production civile et la production de guerre, et conduit à une ingérence accentuée de l’Etat dans la direction de l’industrie. Elle exige également des impôts plus lourds, et l’on sait que beaucoup d’entreprises aux Etats-Unis ont vu leurs bénéfices réduits par les taxes. Walter Lippmann, de son côté, vient de faire sa rentrée comme journaliste avec un article retentissant dans le même sens « Rompre le cycle mortel », c’est-à-dire éviter de provoquer la Russie en ne lui laissant le choix qu’entre la capitulation et la guerre.

 

Les Propositions Churchill

Churchill va donc proposer une sorte de triumvirat France-Angleterre-Etats-Unis où les forces de chacune des Nations seraient étroitement associées mais indépendantes. La France, sur le papier, aurait un rôle égal. En fait, à cause du fardeau de la guerre d’Indochine, elle ne représenterait pas grand-chose et les Américains devant la faiblesse des défenses continentales réduiraient peu à peu leur participation militaire à quelques contingents symboliques comme le veulent Taft et l’ex-ambassadeur à Londres Kennedy.

Du même coup, l’aide économique à l’Europe continentale serait moins nécessaire puisqu’en cas d’attaque, elle ne pourrait être défendue. Aussi, l’Angleterre pourrait-elle espérer des Etats-Unis les grosses sommes nécessaires pour renflouer la Livre. Précisément, le déficit du dernier trimestre se monte à 700 milliards de nos francs ! Churchill pense obtenir un prêt des banques américaines avec garantie du Trésor des Etats-Unis, et pour préparer l’opinion, il vient de décider de payer l’annuité des emprunts américains et canadiens qui vient à échéance. Attendons avec une curiosité passionnée les résultats de ce grand choc.

 

La Politique Anglaise en Orient

La même audacieuse initiative se retrouve dans le Proche-Orient. Eden a vu à Paris Sara el Dinh pacha, ministre des affaires étrangères. Les Anglais cherchent à sauver la face, mais ils sont au fond décidés à évacuer Suez et voudraient obtenir du Caire un accord pour effectuer l’opération par étapes et conserver le droit de revenir en cas de guerre. Ce qui le prouve, ce sont les événements de Lybie.

 

La Lybie Indépendante

On sait que ce nouvel état indépendant à la formation duquel les Anglais ont travaillé et réussi, malgré l’opposition de l’Italie évincée de son ancienne colonie et les Français qui craignent aux portes de la Tunisie la formation d’un état arabe théoriquement libre. En fait, le nouvel état sera rattaché à la zone Sterling et aura pour roi le Cheik Senoussi, vieil allié de l’Angleterre, maître de la Cyrénaïque et maître de Tobrouk, la grande base navale que les Anglais ont conquise pendant la guerre et qui peut remplacer Alexandrie, et même Chypre, pour la défense de Suez.

On apprenait en outre, ces jours-ci que Glubb pacha, l’officier anglais qui avait formé, du vivant d’Abdullah, la légion transjordanienne, et le ministre anglais à Amman vont être transférés à Tripoli. Cette manœuvre montre que les Anglais vont lâcher la Jordanie, cela sans doute pour essayer de reprendre pied en Israël, et vont reporter cette force militaire du flanc droit de l’Egypte au flanc gauche où Glubb pacha va sans doute équiper une armée de Senoussis sur le modèle de la légion transjordanienne, à deux jours de marche de la vallée du Nil.

Par ailleurs, on a l’impression que le coup d’état syrien qui a mis au pouvoir le colonel Chichakli a été « appuyé » par Londres pour désorganiser le bloc arabe. Chichakli, en effet, paraît sur le point d’adhérer au plan franco-anglo-turco-américain de défense du Moyen-Orient et s’est déclaré hostile à la politique prosoviétique de son prédécesseur qu’il a mis en prison et qui était, en outre, favorable à la formation de la grande Syrie, point de friction autrefois entre la France et l’Angleterre. Cette fois-ci, il semble que les deux pays ont agi de concert. Devant les graves échecs de sa politique en Orient, l’Angleterre sent la nécessité d’une solidarité occidentale pour sauver ce qui peut l’être. Il est bien tard.

 

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