Criton – 1952-02-23 – Explications

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Le Courrier d’Aix – 1952-02-23 – La Vie Internationale.

 

Explications

 

Le débat sur l’armée européenne s’est terminé comme prévu. On a voté le principe, mais en l’entourant de telles réserves et conditions qu’il serait définitivement inapplicable, si réellement elles étaient irrévocables. Ce vote nègre-blanc qui permet aux partisans de se féliciter et aux adversaires de réserver l’avenir a cependant laissé se continuer les pourparlers, tant avec l’Allemagne qu’avec les membres du Pacte Atlantique. L’essentiel était là et l’on peut dire que la continuité de la politique française n’est pas brisée, ce que personne d’un peu éclairé ne pouvait sincèrement vouloir.

 

Le Fond du Problème

Si maintenant, laissant aux orateurs leurs arguments parmi lesquels on se perd, on se demande ce qui en réalité constitue le fond du problème, le voici :

Pour beaucoup, la situation présente n’est pas sans avantage : le péril russe n’est pas tellement menaçant puisque, comme l’écrit Lippmann, les Allemands eux-mêmes qui seraient les premières victimes de l’invasion et savent ce que cela représente, trouvent tout le temps de marchander leurs concours aux Occidentaux. Pour nous, tant que cette menace soviétique existe, l’Allemagne reste coupée en deux, donc inoffensive, et les Alliés restent en force en Europe ce qui garantit la paix et procure au trésor et à certains particuliers des ressources non négligeables. Enfin, l’antagonisme des deux blocs nous rend indispensables à la stratégie américaine, ce qui nous vaut une aide financière sans laquelle nous ferions faillite. Il se pourrait même que les Etats-Unis – on en parle – pour soulager nos finances, soient obligés de prendre en charge une partie de première importance de nos dépenses d’Indochine pour que nous défendions les richesses du Sud-Est asiatique.

D’autre part, notre armée n’existe que parce qu’elle est nationale. Fondue dans une entité européenne, elle perdrait son moral et son efficacité. On peut en dire autant de notre économie. Bâtie à notre échelle pour un petit marché, elle n’a pas les moyens et surtout la volonté de s’égaler aux grands « combinats » qu’exigerait un marché européen. Le Français est individualiste, économe, il voit prudent et petit. La course au rendement et la concurrence à couteaux tirés lui répugnent. Voilà si l’on peut dire l’image composite que forme la neutralité du Français moyen à l’échelon parlementaire.

Une autre arrière-pensée planait sur le débat. Pourquoi les Etats-Unis tiennent-ils tant à une armée allemande ? N’est-ce pas parce que le jour où il sera possible de refouler (roll back, comme ils disent) les Russes chez eux, ce ne sont ni les Français, ni les Anglais, ni même les Gis qui se feront tuer pour libérer Breslau, Budapest et Varsovie mais ceux qui en verront le prix, le retour de l’unité et de la grandeur allemande.

 

Le Complot contre la D.C.

Pour être complet, il ne faut jamais oublier dans un débat de politique étrangère la lutte intérieure qui est souvent – hélas – l’essentiel. Une très forte coalition qui comprend les communistes, les socialistes et les partis de droite, croit le moment venu de frapper un coup décisif contre ce qu’ils appellent « l’internationale noire », en France, en Allemagne et en Italie. MM. Schuman, Adenauer et de Gasperi appartiennent tous trois à la Démocratie Chrétienne. Jamais depuis la libération et la fin des hostilités, ils n’ont été si violemment attaqués.

La D.C. Italienne est très divisée : le cabinet Gasperi a été plusieurs fois mis en minorité, et le parti a failli éclater en fractions hostiles. Le résultat des prochaines élections est très problématique. Il l’est plus encore en Allemagne, parce que l’Eglise y est moins puissante et moins active qu’en Italie. Adenauer obtiendra-t-il la majorité l’année prochaine ? Schumacher et ses amis socialistes pourraient bien l’emporter si l’on en juge par les avances dont ils sont l’objet de la part de la grosse industrie. Enfin en France, la position de la Démocratie Chrétienne au sein d’une coalition instable n’a rien d’assuré. Elle ne tient que par la division de ses adversaires.

C’est cependant grâce au fait que les trois grands pays européens peuvent parler un langage commun, celui de l’éthique et de la tradition chrétienne, qu’une Europe unie peut voir le jour. Dans un retour aux antagonismes nationaux, la France qui aura sans doute à faire les plus gros sacrifices dans l’immédiat, a tout à perdre à longue échéance. Comme l’a dit Paul Reynaud, le plus grand péril pour la France, c’est l’isolement. Et malheureusement, ce goût de l’isolement n’y est que trop répandu.

 

Actualité

Il nous reste peu d’espace pour les mille questions que pose l’actualité. Faisons une place à la mort de l’as de l’aviation américaine, Davis qui avait abattu force « Migs » en Corée et vient d’être victime des nouvelles méthodes de détection anti-aérienne récemment mise en œuvre par les Russes sur le front de Corée et qui a coûté cher à l’aviation américaine, et par répercussion, a sur l’opinion des Etats-Unis et sur les perspectives de l’élection présidentielle une vive et curieuse répercussion.

Chaque fois que l’Américain moyen a peur, il se tourne vers les partisans de la manière forte, c’est-à-dire Taft et Mac Arthur.

Dès qu’il a senti l’opinion inquiète de ne plus être protégée par sa suprématie aérienne, le sénateur Taft a fait deux déclarations. Si je suis élu, a-t-il dit en substance, je renvoie l’Etat-Major actuel qui est inefficace (peut-être y compris son éventuel adversaire Eisenhower), et je fais de Mac Arthur mon chef militaire et on enverra sur le continent chinois les 300.000 soldats de Tchang-Kaï-Chek  qui se morfondent à Formose. Il suffit en effet que l’aviation américaine coupe les 3 ou  4 lignes de communications entre la Chine du Nord et le Sud pour que la faible armée communiste qui occupe le Sud soit à la merci de troupes bien entraînées, et cela sans qu’il en coûte une vie américaine. Ajoutons à cela les promesses répétées de Taft de liquider l’Administration démocrate corrompue par vingt ans de pouvoir, et l’on comprendra l’inquiétude des partisans du général Eisenhower dont la candidature est populaire, mais sérieusement combattue par les politiciens professionnels.

Les supporters du Général le pressent d’abandonner la direction du Shape en Europe, et de venir défendre son programme. Mais le Général semble vouloir demeurer. Sans lui, la tâche de former une armée en Europe serait insurmontable et d’autre part, il semble ne pas désirer éviter de donner à sa candidature une couleur politique trop marquée. Il n’entend pas être prisonnier du Parti républicain et préfèrerait être, dans la mesure du possible, l’élu de toute la nation, de façon à réaliser une union nationale, ce qui sur le plan politique, intérieur du moins, est contraire aux traditions américaines. La situation est confuse et tient à des impondérables.

La France elle-même en contrôle quelques-uns ; l’Isolationnisme français s’il avait triomphé, aurait pu faire le succès de ce qui demeure l’isolationnisme américain.

 

                                                                                  CRITON