ORIGINAL-Criton-1947-11-29 pdf
Le Courrier d’Aix – 1947-11-29 – La Vie Internationale.
L’Esprit des Ténèbres
Londres
La Conférence de Londres est ouverte ; on en attend si peu qu’aucune déception n’est à craindre ; cette atmosphère pessimiste pourrait bien faire partie du plan russe : gagner du temps pour organiser définitivement les pays conquis. Molotov dès la première séance a repris ses propos injurieux contre les puissances capitalistes. Assez vertement rabroué, il s’est fait plus traitable et a consenti, comme le voulait Marshall, à l’examen préalable du traité avec l’Autriche. L’enjeu des débats semble être leur durée même, beaucoup plus qu’un accord auquel personne ne croit. Marshall est décidé à en finir avant Noël, qu’on s’entende ou non ; Molotov resterait volontiers jusqu’au printemps. D’ici là, la Tchécoslovaquie serait mâtée : les ministres Fiessinger et Lauman ( ?) ont déjà dû démissionner ; le bloc slave serait définitivement fédéré sous le sceptre de Tito et l’empire soviétique disposerait de deux armées puissantes à sa solde, l’une yougoslave au sud et l’autre allemande avec Paulus au nord.
La Situation en France et Italie
L’opinion mondiale s’est plutôt intéressée à l’évolution de la crise française. Depuis quelques mois, de multiples rapports parvenus à Washington se montrent plus pessimistes à l’égard de la France que de l’Italie. Les événements leur donnent raison.
L’Italie qu’on croyait au bord de l’abîme et de la révolution, résiste de façon exemplaire à l’assaut bolchévique ! Les grèves et les incidents s’amortissent ; les agitateurs inquiets de leurs échecs, renoncent. La baisse des prix, le besoin et la volonté de travail, un gouvernement calme et efficace, surtout un patriotisme ombrageux devant la pression russe et les menaces de l’armée Tito, semblent devoir sauver l’Italie de l’anarchie. En France, au contraire, si la résistance morale est générale, le découragement, la paresse croissante, l’affaiblissement du patriotisme, et disons-le, une lâcheté sans exemple dans un pays naguère héroïque, tout cela permet au désordre de durer. L’effet à l’extérieur est déplorable. On n’était que trop enclin à considérer la France comme vieillie et épuisée !
La Crise du Socialisme
L’affaire Dalton à Londres n’est qu’un épisode de la crise du socialisme européen. On sait que le ministre anglais des Finances, ayant commis l’indiscrétion de communiquer à un journaliste son projet de budget quelques instants avant d’en donner lecture aux Communes, a dû démissionner : l’incident a servi de prétexte à un changement de personne dont l’importance parait avoir échappé à beaucoup : l’avènement de Sir Stafford Cripps. A l’ombre du pâle Attlee, le voilà tout-puissant. Socialiste de tendance mais au fond aristocrate, il est l’opposé d’un doctrinaire comme Bewan ou d’un impulsif comme Bevin. Il saura au besoin sacrifier le socialisme à l’intérêt national voyant la partie perdue et la culbute proche, les doctrinaires ont dû abdiquer au profit d’un homme qu’ils craignent parce qu’il leur échappe mais qui saura sauver la face et faire oublier les principes sans qu’il y paraisse. L’Angleterre semble avoir trouvé son homme : heureux Anglais.
L’Evolution du Socialisme
Il semble en outre que le Socialisme marxiste ne vive plus que dans le cœur de quelques vieux doctrinaires. C’est en Allemagne qu’il a évolué avec le plus de hardiesse. Certaines études le rapprochent de la doctrine sociale chrétienne. Il rejette l’étatisme dont les néfastes effets sont d’une aveuglante évidence. L’extension du pouvoir de l’Etat, en effet, aboutit soit au totalitarisme nazi ou bolchévique et au régime policier, ou bien à la paralysie bureaucratique qui ruine les finances publiques et étouffe les initiatives. Il fait aussi dépendre de la politique la carrière de tout homme éminent. C’est assez dire qu’il est vite éliminé, si bien qu’un grand pays peut n’avoir aux heures difficiles que des commis pour le guider. Le néo-socialisme voudrait d’une part constituer des sociétés nationales ou régionales complètement autonomes à tous égards – partout où il y a monopole de fait – et où l’usager, le consommateur serait le principal administrateur, responsable envers lui-même et la collectivité. Partout où au contraire la concurrence peut jouer, il lui serait laissé libre carrière. Si regrettable que soit l’appât du profit individuel, il assure néanmoins à la masse le niveau de vie le plus élevé possible et en dépit de l’immortalité qu’il comporte, il est plus apte à tenir éveillée la conscience de la liberté et des droits de la personne, car dans la confrontation quotidienne des intérêts, s’entretient l’exercice du droit d’un chacun. Ces tendances d’un socialisme nouveau ne sont pas particulièrement originales : le fruit plutôt de l’expérience et du bon sens. Encore est-il heureux qu’on s’en avise !
La « Nuit de l’Ame »
En attendant le retour à la sagesse, de nombreux rapports destinés à éclairer l’opinion mondiale et que les américains ont confiés à des hommes d’une objectivité scrupuleuse, renseignent abondamment sur les conditions d’existence derrière le rideau de fer. En Allemagne occupée, non seulement les camps de mort du nazisme sont demeurés pleins mais une douzaine d’autres ont été ouverts. Deux cent mille personnes y sont détenues sur une population d’à peine dix-huit millions d’habitants ; la majorité comprend des socialistes militants, le reste des propriétaires industriels ou fonciers ; l’horreur de Buchenwald et de Dachau semble égalée : torture, famine, exposition aux intempéries occasionnent une mortalité de l’ordre de 70% par an. L’œuvre d’Hitler est en bonnes mains.
CRITON