Criton – 1947-11-15 – Le Duel Universel

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Le Courrier d’Aix – 1947-11-15 – La Vie Internationale.

 

Le Duel Universel

 

La lutte entre les deux mondes grandit comme un incendie. Une flamme va chercher chaque groupe humain pour l’envelopper dans la tourmente ; aux violences verbales, succèdent les violences de la rue. Cependant à Londres, les suppléants des quatre préparent la conférence « de la dernière chance ». Les désaccords surgissent à propos de rien et tout se passe comme s’il s’agissait d’une démarche inutile.

 

Un Rapport Significatif

Le « Comité d’études du problème européen » a déposé un volumineux rapport qui a suscité beaucoup d’intérêt. Il est rédigé par des hommes importants dont Vansittart et Herriot, qui a d’ailleurs refusé de le signer. Pour la première fois on y parle de l’armée Von Paulus forte, y dit-on, de quinze cent mille prisonniers de guerre allemands cantonnés en Crimée près du lac Ladoga et autour de Minsk. Plusieurs douzaines de divisions seraient déjà équipées ; un état-major siégerait en zone soviétique d’Allemagne, etc. …

 

Le Camarade Ulbricht

Au nom de la S.E.D., parti allemand unifié, le camarade Ulbricht lance un appel au peuple :

« L’Union soviétique, dit-il, est l’alliée véritable de la nation allemande. Elle veut refaire son unité tandis que les Américains veulent la démembrer. Elle veut donner au peuple le droit à l’existence nationale ».

Parallèlement, une campagne se développe en zone soviétique et par infiltration dans les zones occidentales en faveur d’un plébiscite par lequel les Allemands se prononceraient pour l’unité. Les Russes proposeraient à Londres qu’on procédât ensuite à l’élection d’un parlement unique pour le Reich et d’un gouvernement central à Berlin. Enfin, toutes les armées alliées seraient retirées d’Allemagne ; les Américains ne pouvant dans le cas, conserver aucune base militaire en Europe, l’armée Von Paulus s’installerait alors dans le Reich surveillée et dirigée par Moscou. Nos lecteurs connaissent le plan de longue date ; ce qui est nouveau, c’est qu’il en soit fait ouvertement mention.

 

Controverses

Le célèbre chroniqueur Walter Lippmann soutient aujourd’hui que les Soviets ont perdu la « guerre froide » et qu’ils s’en rendent compte. Il nous semble au contraire que le plan soviétique s’exécute point par point. Ils ont perdu tout espoir, dit-il, de dominer en France et en Italie. Sans doute, mais l’ont-ils jamais cherché. Depuis deux ans, la Russie s’est toujours opposée aux intérêts français ; dans l’affaire de Syrie d’abord, puis contre un état rhénan autonome, récemment contre le rattachement de la Sarre à l’économie française que les seuls communistes ont refusé de voter ; à l’intérieur même, ils ont mis leurs partisans en mauvaise posture, les forçant à une attitude qui les a chassés du pouvoir, puis soumis à une défaite électorale. Aujourd’hui, ils ont pour mission de ruiner le gouvernement de leurs ennemis socialistes et par des violences, rendre inévitable le pouvoir plus ou moins personnel contre lequel ils chercheraient à refaire une unité ouvrière qui leur échappe. En Italie de même : ils ont mis Togliatti en difficulté en soutenant à fond Tito dans la question de Trieste ; puis en refusant à l’Italie l’accès à l’O.N.U. Tout se passe comme si les Soviets tenaient à ce que la France et l’Italie restent dans le camp ennemi. Dans leurs plans à plus lointaine échéance, ces deux pays doivent être écrasés, le Vatican et la bourgeoisie française éliminés d’Europe, et – l’ignorent-ils- les dirigeants de leurs propres partisans mis à l’ombre et remplacés comme à Varsovie par des hommes de main tenus en réserve à Moscou même.

Lippmann a raison, par contre, en critiquant le projet américain de paix séparée avec l’Allemagne ; mieux vaudrait le statu quo, dit-il. En effet, cette paix séparée c’est le Kremlin même qui y pousse les alliés. Ils y perdront en effet beaucoup de leurs droits de contrôle et l’infiltration venue de l’Est sera facilitée d’autant.

 

Opposition

Cependant en Allemagne même la résistance aux visées soviétiques s’organise : Schumacher est allé à Washington. Au retour il dénonce les communistes comme des Quisling. Les syndicats ont cessé subitement toute opposition aux projets de démantèlement des usines et aux élections syndicales ; dans la Rhur, les communistes ont perdu 30% de leurs sièges. Une liaison s’est établie entre les organisations ouvrières américaine et allemande. La même chose vient d’avoir lieu en France. (Voyage de Jouhaux en Amérique, passeports refusés à ces adversaires, déclaration en faveur du plan Marshall) ; en Italie, la lutte est aussi ouverte au sein des syndicats. Enfin, une série de conférences secrètes réunissent en ce moment les personnalités que les Américains ont désignées pour gouverner la nouvelle Allemagne.

 

Le Plan Marshall

Que de rapports, de discours, de chiffres ! On s’y perd. La politique ne perd pas ses droits. Taft, représentant conservateur du Midwest et candidat à la présidence est à peu près seul contre le plan « dangereux et stupide ». Il y voit une raison pour les pays d’Europe de relâcher leur effort et se laisser entretenir par l’Oncle Sam ; aussi une source inévitable d’inflation, de hausse des prix aux Etats-Unis. Par contre, Dewey, lui aussi républicain et candidat, a appuyé le plan Marshall avec beaucoup de sens politique. Dans l’ensemble, l’opinion américaine est largement acquise et les dons privés considérables s’ajouteront aux secours officiels.

 

Prague

Pendant ce temps, la liberté meurt en Tchécoslovaquie ; péripéties complexes, luttes de personnes. Il serait trop long d’exposer ce drame qui nous touche. Comme ailleurs, les dirigeants condamnés par Moscou font leurs valises et Benes lui-même, malade et abattu, sera peut-être conduit vers l’exil.

 

                                                                                  CRITON