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Le Courrier d’Aix – 1947-11-08 – La Vie Internationale.
Tactique Nouvelle
La situation internationale est à présent tout à fait claire. L’impérialisme russe – celui que dénonçait Karl Marx lui-même en 1853 – a déposé le masque de l’idéologie comme lors du pacte de 1939 quand Staline disait que les divergences d’idées entre lui et Hitler étaient fort « exagérées ». Les Etats-Unis lui barrent la route. Il faut abattre les Etats-Unis, par tous les moyens.
Le Rapport de Thorez
L’exposé de Thorez, devant son parti après sa défaite électorale a été très commenté à l’étranger. «
Nous avons commis des fautes, dit-il en substance, et pêché par faiblesse en ne prenant pas nettement position contre le gouvernement : Nous avons été chassés du pouvoir par l’impérialisme américain dont il est l’instrument. Dès avant la libération, nous avons eu le tort de pactiser, sous prétexte d’union, avec les socialistes et radicaux « traitres à l’intérêt national ». Et voici le point essentiel précisé par Hervé : la distinction entre gauche et droite, n’a plus de sens. La classe ouvrière n’est pas toute dans nos rangs. Nous devons être le centre de ralliement de tous ceux, ouvriers, paysans, intellectuels, classes moyennes, et même chefs d’entreprises qui se sentent menacés par l’impérialisme américain. Nous sommes les champions de l’indépendance nationale ».
Des articles analogues ont paru dans l’Unita, le journal de Togliatti en Italie.
Aussi on met en demeure ces deux peuples, le français et l’italien qu’un instinct profond poussait à rester à l’écart, de se prononcer pour l’une ou l’autre des forces en présence. Bon gré, mal gré, on sera pro-russe ou pro-américain pas toujours de gaieté de cœur.
L’Indépendance des Peuples
Les passions politiques résistent à l’évidence. Sinon, « les Soviets garantissant l’indépendance des peuples » ressemblerait trop au fameux « l’ordre règne à Varsovie », plus que jamais d’actualité ! En Pologne en particulier, des sondages consciencieux ont prouvé que l’actuel gouvernement n’aurait pas 5% des voix en cas d’élections libres, et l’appel à la paysannerie ne manque pas de sel quand on voit les partis paysans décapités dans tous les pays sous la botte Russe. Après Nagy en Hongrie, Petkov en Bulgarie, Mikolaitchik en Pologne, voici Maniu devant ces fameux tribunaux aux aveux spontanés qui resteront avec Buchenwald la plus grande honte du XX° Siècle. Maniu, grand lutteur, démocrate convaincu et honnête homme – chose rare parmi les politiciens balkaniques – arrêté, emprisonné, demain condamné, fera un martyr de plus. Déjà, une fédération internationale des partis paysans se fonde aux Etats-Unis, qui réunira les chefs évadés de l’Europe centrale.
A Prague
La Tchéco-Slovaquie à son tour est en pleine tourmente. Il n’est pas douteux qu’avant longtemps le parti communiste y sera seul, tout puissant. Le pays étant plus évolué, la résistance est plus difficile à vaincre. Quoi qu’il advienne, son économie entière est au service de l’Est. Mais pour fournir des machines, il faut les matières premières de l’occident et les crédits d’Amérique ; sans dollars, il manquera toujours de quoi faire tourner l’usine. Les Russes veulent que la Tchéco-Slovaquie soit un port d’échange par où se procurer quelques matières indispensables.
Les Elections Anglaises
Les travaillistes ont beau ergoter, la défaite est là. Le gouvernement est impuissant devant la crise économique et l’Anglais moyen n’est pas loin de penser qu’il en est responsable ; le peuple anglais se rend compte que socialisme signifie fonctionnarisme ; étatisation égale charges fiscales accrues, initiatives et liberté réduites, affaiblissement du dynamisme individuel et en fin de compte, chute du niveau de vie et perte de prestige national. Là encore, les passions politiques ont beau nier l’évidence, l’évidence se venge sur l’estomac. Il y a plus. Dans les derniers projets de Truman, il n’est jamais question de l’Angleterre. Sir Stafford Cripps, avec sa dure franchise habituelle, n’a pas caché que, contrairement aux affirmations présomptueuses de ses collègues, sans crédit américain nouveau, la crise était insurmontable. Or chacun sait à Londres que le gouvernement Attlee n’aura pas un cent de New-York. Il l’a refusé lui-même par avance. Il est donc à prévoir qu’affaibli devant l’opinion et à court de ressources, le gouvernement travailliste devra retourner devant les électeurs l’an prochain. Churchill reviendra.
Sforza à Londres
Sforza est allé à Londres chercher un succès personnel et quelques aimables paroles pour l’Italie. Les relations avec l’Angleterre devenaient mauvaises, car c’est Londres qui s’oppose au retour des colonies à la mère-patrie. Les Italiens relèvent la tête, leur reconstruction s’accélère ; leurs finances s’améliorent. Ils sentent que les Anglo-Saxons ont besoin d’eux dans la lutte contre le bolchévisme et ils cherchent à tirer de leur concours le plus gros pourboire. Sforza va aller à Moscou. Les peuples ne changent guère, les diplomates encore moins. L’Italie ne peut tenir de jouer sur les deux tableaux. Cela lui a souvent réussi, pas toujours. Le prétexte du voyage est de négocier l’achat de blé russe, le même blé russe déjà offert à la France et qui fut auparavant proposé à l’Angleterre avant la rupture des négociations, blé qui n’existe probablement pas, car les pays satellites, à moins de mourir de faim, devront être ravitaillés cette année. Il sera en réalité question des colonies et de gagner les Russes à la cause italienne en faisant valoir que cela affaiblirait la position anglaise en Méditerranée. Molotov se laissera-t-il faire sans conditions que les Italiens pourraient accepter sans risques ? Pour jouer au plus fin à Moscou, il faudrait être d’une autre taille que le comte Sforza.
CRITON