Criton – 1947-10-11 – La Guerre Diplomatique

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Le Courrier d’Aix – 1947-10-11 – La Vie Internationale.

 

La Guerre Diplomatique

 

Résurrection du Komintern ! Evénement qui n’apporte ni nouveauté, ni surprise et qui marquera cependant une date : la déclaration de guerre diplomatique entre la Russie et le bloc Anglo-Saxon.

 

Le Comité de Belgrade

C’est donc un conseil permanent du communisme international qui va siéger à Belgrade. Deux des successeurs éventuels de Staline, Ivanov et Malenkov l’ont fondé. En fait, la discipline des partis communistes en Europe et ailleurs ne pourrait être plus rigoureuse, le nouvel organisme est simplement une manifestation qui risque plutôt de gêner certains adhérents et de créer des dissidences. On en signale une au Japon. Cela signifie que la Russie, en révoquant l’acte de Mai 1943 par lequel, pour s’attacher la confiance de ses alliés, elle avait dissous le Komintern, reprend officiellement la lutte pour la Révolution mondiale.

 

Premières Réactions

La première vient du Chili ; le Gouvernement chilien accusant les diplomates yougoslaves d’être les instigateurs de la grève du charbon, expulse les messagers de Tito. Aux Etats-Unis, on en conclut à la nécessité d’aider plus efficacement au sauvetage de la France et de l’Italie pour les soustraire à l’influence de Moscou. En Angleterre, les conservateurs sont plutôt satisfaits : le masque est jeté : tant mieux. Les travaillistes au contraire sont irrités, comme les socialistes de tous les pays, de l’attaque violente du manifeste de Varsovie publié ces jours-ci par le congrès communiste : Attlee, Bevin, Blum, Sarajat y sont traités de réactionnaires, d’ennemis du peuple, etc….. Or le socialisme cherchait malgré l’évidente impossibilité, à garder une position neutre entre les deux blocs. Bon gré, mal gré, il lui faut se ranger sous la bannière américaine ce qui risque de le perdre auprès de ses électeurs.

 

Appréciation

Plus on étudie la politique Russe, plus on se convainc que la passion idéologique l’emporte. L’orgueil démesuré, le fanatisme, la témérité d’un Idanov a remplacé la ruse et la prudence toute orientale du vieux Djougachvili, dit Staline. Il est bien clair qu’un geste comme celui d’aujourd’hui ne présente pour la Russie que des désavantages, et fait le jeu de ses ennemis. Il va affaiblir la position de ses partisans en France et en Italie ; on va le voir aux élections. Il va justifier toutes les représailles policières. Il va rendre l’opinion américaine plus compréhensive pour l’aide à l’Europe. Il va partout donner l‘alerte et des prétextes à une pressante contre-offensive. Alors, comment l’expliquer ? Voici notre sentiment.

Il faut se représenter les inspirateurs actuels de la politique du Kremlin, comme des primaires imbus de la théorie marxiste et néo-marxiste de leurs maîtres. L’idée maîtresse, c’est que le capitalisme succombera à une crise économique à laquelle sa structure le condamne. Il suffit donc de provoquer cette crise. Pour cela, l’action révolutionnaire et le sabotage à l’intérieur, la peur et la guerre des nerfs sur le terrain diplomatique (en frappant le moral des pays capitalistes) conjugués avec les grèves et les crises monétaires entretenues par les revendications perpétuelles des travailleurs et la hausse des prix, suffisent à précipiter la chute. Une action militaire au dehors, une insurrection au-dedans et l’édifice s’écroulera. Les Russes sont convaincus que leur heure est proche et les apparences leur donnent raison. La crise du dollar constitue une menace pour la prospérité des Etats-Unis ; en même temps, elle risque de paralyser l’industrie des pays d’Europe faute de matières premières, et celle des Etats-Unis faute de débouchés payants. Les Russes sont convaincus que la crise ( ?) , la guerre est inévitable : Les capitalistes, croient-ils, ne désirent pas la paix ; l’industrie de guerre et la guerre même est la soupape de sureté pour leurs profits. Ils  sont obligés d’y recourir quand rien ne va plus pour eux. A l’heure présente, il faut pousser à fond pour que le monde capitaliste ne retrouve pas son équilibre ; d’ici un an ou deux, les difficultés seront telles que le monde, incapable de se survivre, n’opposera qu’une faible résistance à l’invasion. Nous allons donc voir l’offensive se précipiter. Demain, ce sera le retrait collectif des puissances slaves de l’O.N.U., la création d’une république populaire allemande de l’Est. Pauvres et sinistres calculs qui ressemblent bien à ceux d’Hitler ; si inextricable que paraisse la situation actuelle des pays démocratiques, la crise ne sera pas mortelle, loin de là. Elle ira s’atténuant ; la peur qui paralyse d’abord stimule ensuite. A défaut de programme viable, on trouvera des expédients.

Il n’est pas exact que le capitalisme d’aujourd’hui soit comme celui d’hier, nécessairement soumis au cycle des crises. Il a les moyens d’atténuer les pointes de prospérité comme de dépression. Mais le plus grave dans l’aveuglement des Soviétiques, c’est de croire à la fatalité de leur victoire, c’est par là que l’intoxication des préjugés idéologiques va précipiter le monde dans un conflit qui sera fatal non au monde capitaliste, mais au malheureux peuple russe. Les Américains arment. Ils savent que la situation est sans issue, ils patientent en apparence. A l’heure où ils se sauront prêts, et cette heure ils ne sont pas loin de la connaître, ils frapperont un coup mortel. S’ils voulaient faire le jeu du capitalisme, les Russes d’aujourd’hui n’agiraient pas autrement.

 

                                                                                      CRITON