Criton – 1947-09-27 – Idéologies

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Le Courrier d’Aix – 1947-09-27 – La Vie Internationale.

 

Idéologies

 

Semaine de discours ; une avalanche ; Marshall avait débuté en exposant son projet de constituer à l’O.N.U. un comité intérimaire où le veto ne jouerait pas, où certains problèmes comme le problème grec pourraient être décidés à la simple majorité. Là-dessus, le procureur Vychinski a prononcé un réquisitoire claironnant où les Etats-Unis et l’Angleterre étaient attaqués avec toute la violence coutumière ; alors chaque pays feint de s’effrayer et donne son avis. Le plus habile fut celui de Bidault, car chacun l’a interprété selon ses préférences : les uns y voient une attitude de médiation entre les deux adversaires ; les autres, un ralliement de la politique française aux vues des Etats-Unis. Le but cherché est atteint : contenter tout le monde, sans se compromettre.

 

Les Raisons du Débat

A première vue, tant de paroles semblent vaines et les efforts de Marshall pour sauver l’O.N.U. assez malheureux, puisque c’est pour l’U.R.S.S. une occasion d’accentuer son intransigeance et un prétexte à se retirer. Il y a cependant des raisons profondes à l’attitude américaine qui ne sont pas, comme on l’en accuse, de vouloir truster l’O.N.U. à son profit pour en faire un instrument de sa puissance. Chacun sait que tôt ou tard, le plus grand conflit de l’histoire ne saurait se résoudre pacifiquement. Ce qu’on sait moins, c’est que dans cette lutte, la technique des armements ne jouera pas un rôle aussi décisif que dans les guerres précédentes. Bien que les guerres de 1914 et de 1939 aient comporté un aspect idéologique fort important, les idéaux en conflit étaient un facteur secondaire ;  les doctrines du manifeste des 93, comme celles de « Mein Kampf » sont mortes avec la défaite de leurs auteurs. Il n’en serait pas de même demain ; l’idéologie stalinienne a un caractère international. Les armes seules ne peuvent le détruire. Si elle n’était discréditée d’abord dans l’opinion de la grande majorité des esprits, la lutte une fois terminée sur le terrain militaire, reprendrait sous forme de guerre civile et la victoire du fort par les armes serait illusoire et sans fruit. C’est pourquoi, les Etats-Unis et l’Angleterre tiennent tant à l’O.N.U. et à cet égard les violences de Vychinski les servent. Il faut au jour de la lutte, entraîner les hommes contre ce qu’ils croiront être l’ennemi de leur civilisation.

 

Les Idéologies

Insistons, puisque nous en avons le loisir, sur l’antagonisme des idées. Une récente histoire soviétique de la philosophie, d’ailleurs condamnée en U.R.S.S. pour sa modération, représente la pensée de Karl Marx et de ses disciples Lénine et Staline comme la révolution capitale dans l’ordre des idées sociales, historiques autant que proprement philosophiques, quelque chose comme pour nous serait le cartésianisme et la révolution française réunis en une seule doctrine. Or, dans les ouvrages parus dans nos pays d’occident, c’est à peine s’il est fait mention de Karl Marx ; sa pensée comme philosophe est tenue pour négligeable. Pour nos économistes et nos sociologues, le marxisme fut, il y a trois quarts de siècle, une construction parmi d’autres comme la mode était aux grandes synthèses utopiques et prophétiques. Cette interprétation du mouvement historique s’appuyait sur des faits passagers qui la rendaient alors plausible. Elle a perdu de sa vraisemblance comme toutes les thèses avec l’évolution des données sur lesquelles elle s’appuyait. Elle n’est plus qu’un panneau réclame pour une agitation intéressée. D’un côté un évangile, de l’autre un fait divers de l’histoire des idées. De ce qui l’emportera demain dans l’esprit des hommes de l’une ou de l’autre appréciation dépend, autant que de la bombe atomique, le sort de la civilisation.

 

Le Problème des Crédits

Revenons au bifteck. Le problème qui se pose après la conclusion heureuse du rapport des seize nations approuvé par M. Clayton, est de savoir par quel artifice financier les Etats-Unis pourront faire parvenir à l’Europe des secours immédiats. En Amérique, l’opinion est divisée : faut-il réunir le Congrès en session extraordinaire pour lui faire voter les crédits et dans ce cas le seraient-ils à temps ? Vaut-il mieux que les esprits mûrissent et soient prêts à accepter un programme de crédits bien étudiés et dont l’efficacité sera certaine ? Comment faire d’ici là ? Il y a pas mal d’expédients possibles et qui seront de préférence utilisés : assouplissement des méthodes de prêts de grands organismes : banque de reconstruction, etc., raclement de fonds de tiroir, mobilisation de l’or récupéré sur les Allemands et autres, le tout suffira-t-il ? De plus, il faut que les principaux intéressés, l’Angleterre et la France, par des mesures spectaculaires, mettent de l’ordre dans leurs finances et prouvent leur aptitude à un relèvement par leurs  propres moyens. Réformes indispensables pour décider le Congrès américain en temps opportun à une générosité décisive.

 

Les Indes

On a beaucoup félicité et à juste titre, Lord Mountbatten, dernier vice-roi des Indes de l’habileté avec laquelle il avait mis les Hindous et les Musulmans de l’Inde face à face avec leur indépendance. Celle-ci a eu des débuts sanglants et les deux nouveaux gouvernements de l’Inde et du Pakistan ont éprouvé de façon concrète qu’ils n’étaient pas en mesure de se passer des Anglais. En sorte que si l’Angleterre est partie, les Anglais restent. Les deux nouveaux Etats demeureront des Dominions, et le premier gouverneur sera Lord Mountbatten lui-même. L’administration hindoue sera conseillée par les mêmes Anglais qui la régissaient auparavant, et la nouvelle armée indienne par les officiers qui la commandaient jusqu’ici. Les princes hindous, quoique libérés non sans regret d’une tutelle britannique qui avait assis leur fortune, jouiront d’assez d’autonomie pour maintenir, avec le concours des Anglais, leur situation prospère. Enfin, très habilement, les gros marchands britanniques en associant des hindous à leurs entreprises pensent conserver dans la péninsule leur prééminence commerciale. On ne peut qu’admirer comment en se retirant en apparence, les Anglais ont rétabli leur situation morale ; ennemis haïs hier, ils sont, pour le moment du moins, des collaborateurs précieux et sympathiques. Quel que soit l’avenir de cette idylle, les Anglais ont cédé à l’inévitable avec le maximum de chances ; l’exemple est à étudier et si possible à suivre.

En Indochine, en particulier, il semble que la solution Baodaï puisse être favorablement influencée par le succès des Britanniques.

 

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