Criton – 1947-09-20 – La Voie Difficile

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Le Courrier d’Aix – 1947-09-20 – La Vie Internationale.

 

La Voie Difficile

 

Sans être désespérée, la situation prend un tour assez dramatique. La conférence de novembre n’aura sans doute pas lieu et c’est la rupture diplomatique entre les deux mondes. L’Europe occidentale se noie. Et le sauveteur, son croc en main, discute les conditions du salut. Entre hommes de bonne foi, l’accord serait aisé ; mais il est entendu qu’un diplomate serait déshonoré s’il n’était un maquignon. Et comme la crise presse, il faut conclure ou s’abandonner.

 

Le Comité des Seize

Les Seize nations ont déposé leur rapport ; mais M. Clayton, venu des Etats-Unis, s’aperçoit que le jeu a été faussé. Il faut recommencer. Les délégués n’ont fait qu’additionner leurs besoins, chacun les a chiffrés au maximum et on a présenté l’addition : 30 milliards de dollars ! Quant à la contribution de chacun au salut commun, peu de chose. Comme l’Angleterre avait les plus gros chiffres à solliciter, Bevin a cru très fort de les noyer dans la masse indivise ; l’emprunt eut été masqué dans le fonds commun. Mais les Etats-Unis veulent que chacun présente ses besoins et ses ressources, pour traiter avec tous en conséquence. Enfin et surtout, les Etats-Unis entendent que les nations européennes constituent un tout économique, ce qui n’est pas impossible, mais au bout d’années d’adaptations progressives. Est-ce que les Etats-Unis ne tendraient pas à rendre permanent un comité économique mixte où travailleraient les Américains et les délégués des Seize ? Ce comité, chargé de répartir les secours et les ressources constituerait un directoire économique qui se substituerait aux gouvernements dans ce domaine et, qui sait, de proche en proche, dans d’autres. On grignoterait les souverainetés nationales. Les Etats-Unis d’Europe – tel semble bien le but de Clayton – arbitrés par les U.S.A. Les avantages d’une telle solution ne sont pas douteux si on le compare au chaos, à la déliquescence où vont se décomposant de grands pays comme le nôtre. Mais n’est-ce pas déguiser la fin des nations ? Sans voir trop loin, le comité des Seize va donc faire un nouveau rapport sous l’œil sévère de M. Clayton et la nouvelle rédaction sera O.K., on l’espère. Il faut reconnaître que ce rapport des Seize était ridiculement pauvre. Bien entendu, la tâche de l’expert est de réduire en propositions réalisables et chiffrées, ce qu’il peut y avoir de sensé dans les vues grandioses de politiciens éloquents et ignares, mais de là à ces miettes de programme entourées de si et de mais !…

 

Mirauda

Les Anglais avaient bien des malheurs mais voilà que l’Argentine s’en mêle ! Le « Toréador » de M. Perón, dictateur du « corned beef », menace de priver les Anglais de la moitié de ce qui leur reste du shilling de viande hebdomadaire ! On le paye en livres et ces livres n’étant pas convertibles en dollars sont sans valeur pour les Argentins. Et pourtant, de la monnaie de singe, en somme.

 

Les Grèves en Italie

Avec l’Autriche et la Grèce, l’Italie devient le champ clos de la lutte entre Américains et Soviétiques. Aux prêts des Etats-Unis à l’industrie privée et un gouvernement de Gasperi qui commençaient à rétablir la confiance en Italie, les Soviets opposent une terrible menace : au moment de la récolte de riz, un million d’ouvriers agricoles en Piémont et en Lombardie se mettent en grève. C’est l’alimentation du pays qui est en danger pour l’hiver difficile qui vient. Comme la récolte américaine sera insuffisante pour sauver les peuples d’Europe occidentale de la famine, l’agitation révolutionnaire aura beau jeu. L’autorité du gouvernement italien est déjà faible et ne résisterait pas à un putsch communiste qui se prépare. C’est pourquoi les conversations très importantes qui se déroulent entre Myron Taylor et le Pape peuvent avoir une influence décisive sur la paix sociale dans la péninsule. La lutte sera chaude entre les factions antagonistes prêtes à tous les excès.

 

Le Veto et l’O.N.U.

Les Etats-Unis veulent sauver l’O.N.U. de son impuissance présente. M. Marshall a prononcé un discours très catégorique et fait prévoir une procédure adroite pour tourner le « veto » dont les Soviets ont fait un constant moyen d’obstruction. Il n’est pas question de supprimer le droit de veto au Conseil de Sécurité, mais de le rendre inopérant dans certains cas. Car aucune des grandes puissances ne veut se priver dans un avenir imprévisible de ce moyen suprême de sauvegarder ses intérêts qui seraient à la merci d’un simple vote majoritaire. Comment concilier ce droit avec le fonctionnement normal d’une assemblée internationale dont la raison d’être est une limitation de la souveraineté de chaque état devant la volonté collective ? Comment limiter les cas où un état devra se plier à une résolution qui le gêne. La France en particulier, de par sa faiblesse même, ne peut pas renoncer à ce droit de veto qui garantit seul ses intérêts vitaux assez aisément méconnus par les autres. La France qui n’a pas derrière elle une clientèle fidèle à l’O.N.U. pour l’appuyer ? Bidault a été très affirmatif sur ce point.

D’autre part, si on trouve le moyen de tourner le veto, les Russes ne vont-ils pas, comme jadis l’Allemagne, profiter de l’occasion pour se retirer de l’Assemblée Internationale ce qui lui enlèverait son sens et sa raison d’être ? Déjà Molotof n’assistera pas à la prochaine réunion de l’O.N.U. Est-ce le prélude à un départ ? En tout état de cause, un tribunal international dans l’état actuel du monde, n’apparait-il pas anachronique ?

 

Controverses

Une série d’articles anonymes de haute portée avait défini dans la revue « Foreign Affairs», la politique américaine en face de l’U.R.S.S. Emanant d’une autorité du « State Department » il préconisait une résistance limitée et de longue haleine des Etats-Unis sur le pourtour du rideau de fer, comptant sur le temps pour faire apparaître les faiblesses internes de l’état soviétique et les oppositions qui, selon l’auteur, grandissent aussi bien autour de lui que dans son sein même. A ces vues optimistes et patientes Walter Lippmann s’oppose avec passion. C’est rééditer en somme, dit-il en substance, la politique de coups de frein pratiquée par les Chamberlain et Daladier contre Hitler. On sait que ces efforts stériles ont plutôt servi une politique de bluff et d’audace. Ils n’ont pu prévenir la catastrophe. Le « State Department » en ranimant ces illusions ne court-il pas au même sort ?

 

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