ORIGINAL-Criton-1947-09-13 PDF
Le Courrier d’Aix – 1947-09-13 – La Vie Internationale.
Vers la Solution
Voyages, consultations. Conférences se multiplient. Il se confirme de plus en plus que l’Europe Occidentale sera sauvée de la crise qui l’étreint. Mais l’Angleterre et la France payeront cher la politique qui les y a conduites. Les crédits seront consentis à des conditions sévères d’assainissement financier et d’effort économique, de direction politique aussi. Et fatalement, les deux empires français et britannique en sortiront diminués. Mais cela est l’histoire de demain.
Le Discours Bevin
- Bevin sera bientôt le premier de l’Angleterre. Comme préface à son avènement, il a lancé un vigoureux discours qui a été diversement apprécié. Deux points essentiels : il recherchera une union douanière entre les pays du « Commonwealth ». Mais cela suppose que les Dominions, le Canada en particulier, y consentira. Ce qui n’a pu se faire jusqu’ici, est-il maintenant possible ? On en peut douter et comment concilier cette union impériale avec l’union douanière européenne dont M. Bevin était il y a peu de temps l’apôtre ? Il faut sans doute choisir, à moins que tout cela ne soit que mots en l’air et démagogie.
Second point : vieille histoire aussi, la redistribution de l’or américain. Cela fait également plaisir à l’électeur britannique qui voudrait bien que les lingots enterrés à Fort Knox reprennent le chemin de la banque d’Angleterre. Mais la plaisanterie n’a pas été goûtée à Washington. Les lingots à peine à Londres, dit-on, reviendraient d’eux-mêmes en Amérique pour payer une deuxième fois les achats anglais qui seraient de la sorte opérés gratis. Soyons sérieux, M. Bevin. On a surtout reproché au ministre d’avoir traité à la légère le plan Marshall dont il était si enthousiaste, il y a trois mois. Comme nous l’avions dit, il comptait sur le plan pour obtenir un emprunt qui n’en aurait pas l’air. Mais les Américains ne sont pas si naïfs que l’électeur britannique.
Les Grèves du Yorkshire
Les mineurs anglais sont en grève, 40.000 tonnes de charbon perdues par jour. Pourquoi ? Salaires, journées de travail ? Non, une querelle de syndicats. Les mineurs du fond ne veulent pas que les employés de la surface leur imposent la largeur des filons à découper ! Chaque union est jalouse de son autonomie et entend gérer sa besogne à son gré. Or cette grève est d’une importance cruciale pour le pays, le travail des industries, l’exportation vitale, le bien-être de chacun, l’avenir du travaillisme, le sort du ministère, l’orientation politique de tout le continent peut-être. Mais les mineurs n’en ont cure. C’est, nous le répétons, de cette absence d’éducation politique et de sens national de la part de ceux qui disposent en fait du pouvoir, que peut naître la réaction collective qui les fera s’écrouler. Le socialisme ne peut s’imposer que par un travail acharné et discipliné.
L’Anticommunisme
Les actions de Moscou sont en baisse. L’obstruction faite au plan Marshall a créé un malaise dans l’opinion de tous les peuples. Un puissant courant d’opposition et de révolte a pris corps dans les profondeurs mystérieuses de la conscience collective : voici les faits.
En Hongrie
Les élections n’ont pas aussi bien marché que ne l’espéraient les Russes. Malgré les truquages habituels, reconnus par leurs auteurs mêmes, l’opposition est restée forte (plus de 40%) et surtout voici que les socialistes refusent de faire bloc dans un gouvernement à direction communiste. On discute, on se bat même, mais les opposants tiennent tête.
Balkans
En Yougoslavie, le maréchal Tito n’a pas la vie facile : les guérillas se sont enflées subitement et plus de 50.000 hommes combattent dans les montagnes. Vieux Serbes et Croates prennent le maquis. En Bulgarie, la condamnation à mort du patriote Pesthok a remué les masses. On a différé l’exécution. En Grèce, par contre, le gouvernement s’est constitué. Sous la pression énergique et quelque peu cavalière des Américains, l’ex-premier Tsaldaris, bien que chef du parti le plus nombreux, a cédé la présidence du Conseil à Sophoulis et l’Union nationale s’est faite ni de gré ni de force. On verra ce que vaut la solution. Mais le nouveau gouvernement appuyé par les Etats-Unis sera plus fort contre les guérillas du Nord qui, par ailleurs, marquent le pas.
Enfin, n’annonce-t-on pas la formation à Cuba d’un « gouvernement national Russe » contre les « usurpateurs » du Kremlin. Une farce sans doute, mais significative car l’opposition se regroupe dans tous les pays parmi les émigrés russes. D’anciens blancs se joignent aux ex-démocrates de la Douma du genre Milioukov. Des terroristes aussi, Ukrainiens ou Géorgiens, d’anciens « collaborateurs », société un peu mêlée, comme on voit.
Tchécoslovaquie
Le torchon brûle aussi en Tchécoslovaquie. Une coalition de quatre partis se forme contre les communistes. A sa tête le ministre socialiste Laushmann qui a failli démissionner à propos de mesures démagogiques proposées par le premier Gottwald : une indemnité aux fermiers. En Slovaquie enfin, les communistes avaient profité de l’invasion du pays par les bandes d’Ukrainiens blancs pour faire distribuer des armes à leurs partisans, alors que les troupes régulières contenaient facilement les quelque deux mille partisans de Bérédot. La population slovaque, très fortement catholique et hostile à l’administration de Prague, réagit pour sauvegarder son autonomie.
La Conférence de Rio de Janeiro
La Conférence pan-américaine qui avait pour thème la défense du continent occidental contre un agresseur non dénommé, a été un succès pour la politique Truman, plus moral que concret, certes, mais jamais en tous cas la solidarité des peuples d’Amérique ne s’est mieux affirmée du Groenland à l’Argentine elle-même.
Corée et Japon
Par contre, la tension entre la Russie et les Etats-Unis s’est encore accentuée, s’il se peut ; on la dit même grave, et Washington est très agité.
L’U.R.S.S. refuse de participer à l’élaboration d’un traité de paix avec le Japon et s’oppose en Corée à toute discussion pour l’établissement d’un gouvernement unique qui réunirait les deux zones d’occupation, la russe et l’américaine. En Chine, enfin le général américain Wedemeyer s’emploie à réformer le gouvernement de Tchang-Kaï-Chek dont le prestige s’était évanoui dans l’anarchie, l’inflation, la corruption, tandis que les communistes, meilleurs administrateurs et relativement plus honnêtes et plus disciplinés, commençaient à gagner les faveurs de la population au détriment du Kouo-Min-Tang. Les Américains ont à faire face dans tous les coins du monde et jusqu’en Indochine où ils essayent de négocier la paix, un peu à nos dépens d’ailleurs. Ils s’y mettent de toutes leurs forces mais l’expérience leur manque, et ils n’étaient nullement préparés à une tâche mondiale, pas plus en matière de commerce international où les Anglais sont irremplaçables, qu’en matière politique où les vieilles équipes, anglaises, françaises et même russes connaissaient toutes les ficelles.
L’état d’esprit isolationniste qui a persisté jusqu’à ces dernières années a confronté l’Amérique avec des tâches qui, comme toutes les grandes entreprises ne s’improvisent pas.
D’où quelques bévues et mécomptes.
CRITON