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Le Courrier d’Aix – 1963-01-05 – La Vie Internationale
L’année qui s’achève – 1962 – sera une date dans l’histoire contemporaine. Voici comment la définit Augusto Guerriero :
« Il s’est produit un changement fondamental dans les relations des deux grandes puissances. La raison en est la crise de Cuba : cette crise a été comme une guerre, une grande guerre. Il y eut un vainqueur, les Etats-Unis, un vaincu, la Russie. Depuis ce jour, l’Amérique a repris l’initiative. Les Soviets sont sur la défensive. Jusqu’à hier, le péril de guerre était créé par la menace atomique que Krouchtchev agitait, et ses menaces trouvaient crédit. Mais depuis Cuba, on n’y croit plus. On le tenait capable à chaque instant et sous un quelconque prétexte de détruire le monde ; on sait aujourd’hui que la menace était simulée, que c’était une comédie, que derrière ces fureurs, il n’y avait que la fourberie du paysan : S’ils y croient, tant mieux ; ils cèdent et je vais de l’avant ; s’ils n’y croient pas, je m’arrête et je ne perds rien. Erreur, dit Guerriero, il a reculé et a beaucoup perdu. Son prestige n’est plus le même, et lui non plus, n’est plus le même. »
La Prépondérance Américaine
Allons au-delà : beaucoup de choses ont changé. L’Amérique de Kennedy n’est plus celle d’hier. La prépondérance perdue depuis 1948, le jeune Président entend la faire revivre et non sans brutalité. Le différend avec l’Angleterre au sujet du « Sky-Bolt » aurait pu être réglé sans éclat, sans humiliation. De même au Yémen hier, au Congo aujourd’hui, on reconnaît une volonté délibérée de faire rentrer la Grande-Bretagne dans le rang, sans égard pour sa position mondiale et ses intérêts économiques. Il en sera de même à l’occasion pour d’autres.
La Question du Yémen
Au Yémen, en effet, les Etats-Unis ont reconnu le gouvernement révolutionnaire de Sellal avant que les hostilités avec les tribus fidèles à l’Emir El Badr aient été réglées. On ne sait pas à quelles conditions cette reconnaissance a été octroyée. On les devine : retrait des troupes égyptiennes et surtout, pas d’appel à l’appui soviétique ; moyennant quoi, on aidera le Yémen à se développer en contrôlant strictement ses initiatives ; plus de menaces à l’égard de l’Arabie Séoudite ou de la Jordanie. On ne touche pas aux pétroles. Pas d’expansionnisme vers Aden et les Emirats associés où l’Angleterre ne doit pas être inquiétée à cause des positions stratégiques qu’elle occupe. A Nasser aussi, Washington a posé ses conditions : pas d’agression contre Israël, renonciation aux ambitions panarabes, sans doute aussi aux fournitures d’armes par l’U.R.S.S. Paix dans cette région, sinon, plus de dollars. Politique raisonnable en somme, qui vise avant tout à éliminer l’influence russe déjà fort affaiblie.
L’O.N.U. et les U.S.A. au Congo ex-Belge
Raisonnable, elle l’est moins au Congo. La mission du général américain Truman au Katanga n’a pas tardé à se traduire en actes. C’est une nouvelle, une troisième agression des Casques bleus contre Tchombé et sans doute la finale. On dit, à tort, que la part des Américains, cette violation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes par l’entremise de l’organisme précisément chargé de le faire respecter, masquait des ambitions d’ordre économique : contrôler les richesses minières du Katanga. Il ne semble pas. Les Etats-Unis ont voulu en finir avec la sécession katangaise, malgré l’opposition britannique et belge pour d’autres raisons :
La position du premier Adoula à Léopoldville était précaire. Il ne se maintenait que par les subsides américains et contre son Parlement composé en majorité de lumumbistes. Les Soviets intriguaient et attendaient l’occasion de reprendre pied en chassant Adoula pour lui substituer Gizenka emprisonné ou l’un de ses comparses. De plus, les Etats-Unis faisaient tous les frais de l’entretien des Casques Bleus au Congo. Pour restaurer l’autorité d’Adoula, il fallait chasser Tchombé et faire passer les profits de l’Union Minière dans les caisses de Léopoldville, renflouer l’économie complétement ruinée du pays et mettre dans chaque province une autorité contrôlée par Adoula, c’est-à-dire indirectement par les Etats-Unis : l’opération est en cours. On se pose la question : après, à qui le tour ? Les Américains vont-ils imposer leur politique en Rhodésie, en Angola, voire en Afrique du Sud ?
Du train où vont les choses, tout est possible. Cependant, le Portugal résiste. Il tient heureusement un atout maître : les Açores, cet archipel au milieu de l’Atlantique, sans lequel les Américains ne peuvent assurer convenablement leurs liaisons avec l’Europe. L’accord pour la location de cette base essentielle n’a été renouvelé que pour un court délai. Avant de s’en prendre à l’Angola et au Mozambique, les Américains devront réfléchir.
La Désagrégation du Bloc Neutraliste
Un concours de circonstances favorise cette poussée d’autoritarisme américain. C’est d’abord l’effondrement de l’association dite du neutralisme actif qui s’était affirmée avec ses quatre têtes : Tito, Nasser, Nehru et Soekarno. Le conflit sino-indien l’a disloqué. Nehru a été fort irrité de n’avoir reçu en ces graves circonstances, aucun appui de ses associés. Tito n’a rien dit, malgré ses mauvaises relations avec la Chine et a préféré s’en remettre à Moscou. Nasser a esquissé un geste sans suite. Soekarno s’est tu ; et les voisins de la Chine, la Birmanie, le Cambodge gravitant autour des chefs du neutralisme n’ont pas pris parti. Nehru n’a trouvé d’aide qu’à Londres et à Washington. Qu’il le veuille ou non, sa politique de non-alignement a fait faillite. Pour sa défense, il ne peut compter que sur l’Occident.
Les Embarras de Tito
Tito de son côté est assez déçu ; sa tournée en U.R.S.S., si elle le rapproche du Bloc oriental, cet alignement ne lui a pas rapporté grand-chose. Il a dépêché son second, Kardeli, au Caire pour essayer de maintenir l’entente avec Nasser, mais il paraît que l’Egyptien a été très froid. Il ne peut plus déplaire aux Américains qui tiennent rigueur à Tito de sa collusion avec Krouchtchev.
La Conjoncture en U.R.S.S.
Mais la conjoncture la plus favorable aux Etats-Unis est la situation même de l’U.R.S.S. ; difficile à tous égards. Le schisme avec Pékin s’approfondit et ébranle le Monde communiste, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Krouchtchev a beau limoger, hier encore, les dirigeants du Kazakhstan, la situation économique ne s’en trouve pas améliorée. L’affaire de Cuba a fait surgir à nouveau ce qu’on appelle à Moscou les tendances nationalistes ou chauvines, c’est-à-dire les velléités d’indépendance des pays soumis. Il est très frappant de lire dans les journaux soviétiques, le compte-rendu des visites des hauts dignitaires du Présidium aux différentes républiques pour vanter les avantages de leur union à la Russie ; Biélorussie, Lituanie, Ukraine, Moldavie, etc. L’échec de l’épreuve de force américano-soviétique a réveillé les doutes sur l’efficacité du système communiste, non seulement pour l’agriculture qui ne réussit pas à nourrir convenablement les populations, ni pour l’industrie dont le gigantisme s’accompagne de gaspillages et de malfaçons énormes, mais aussi sur le plan psychologique, moral et même culturel.
Les Problèmes Psychologiques et Moraux en U.R.S.S.
On vient de voir, à propos de l’Exposition d’Art Plastique de Moscou que Krouchtchev en veut à l’art moderne et condamne à nouveau tout ce qui n’est pas le réalisme socialiste. Les tendances novatrices résistent cependant, bien qu’on limoge tous ceux qui favorisaient une certaine liberté. Le public discute et applaudit les non-conformistes. Les résistances à l’esthétique officielle se manifestent avec une force inattendue.
Mais c’est dans l’ordre moral que l’échec est certainement le plus grave ; l’homme soviétique que l’on souhaitait former se dérobe. Les colonnes des « Izvestia » sont pleines d’histoires de corruption, de dénis de justice, de marché noir, d’incompétences et de laisser-aller, de complicités bureaucratiques et de pots de vin. Rien n’y manque. L’Étatisme omnipotent a dressé contre lui une résistance active et passive qui a pour effet de dégrader l’homme, au lieu de développer son sens des responsabilités.
De plus, les difficultés de la vie quotidienne, outre les ruses qu’elle suscite, fait obstacle au progrès de l’esprit ; ceux qui n’ont pas recours aux combinaisons plus ou moins honnêtes, se replient sur eux-mêmes et s’acquittent de leur tâche au moindre effort. Le progrès est indivisible : sans une certaine aisance matérielle, toutes les formes d’activité créatrice se ralentissent, aussi bien physiques que morales. Aucune propagande n’y peut suppléer. Cette crise est plus grave que les querelles idéologiques qui n’en sont au fond que le reflet.
CRITON