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Le Courrier d’Aix – 1945-02-03 – La Guerre et le Monde.
Front de l’Est
Semaine sensationnelle. Les Russes sans un jour d’arrêt, pénètrent en Poméranie ; les Allemands se replient ; aucune contre-offensive sérieuse ne se dessine. On se demande si l’ennemi a derrière lui les dépôts de carburant, d’armes, de munitions, de vivres nécessaires pour tenir une ligne nouvelle ; comme nous en 40, il est gêné par l’exode des civils, en Silésie surtout. La Wehrmacht a-t-elle encore la volonté de combattre ? Les correspondants neutres rapportent la satisfaction des Berlinois, anxieux d’une fin prochaine de la lutte. Quel est l’état d’esprit des généraux travaillés par la propagande de leurs collègues prisonniers à Moscou ? Rien ne semble répondre aux exhortations des chefs nazis qui clament le péril, cherchent à galvaniser le patriotisme de la masse. Le peuple allemand a peut-être enfin compris.. On attend, avec quelque impatience, la rencontre Churchill-Roosevelt-Staline, qui pourrait coïncider avec une victoire complète des Russes. Beaucoup de problèmes restaient pendants depuis Téhéran, et le sort de l’Allemagne n’est pas réglé d’avance. On prête à Hitler un plan machiavélique qui lui ressemblerait assez : Lutter, si possible, jusqu’au bout par les armes, puis dans l’ombre, maintenir une organisation nationale-socialiste qui ferait une guerre secrète au bolchévisme triomphant ; trouver ainsi, de par le monde, des sympathies et des appuis. On pense que Staline est assez habile pour préparer une administration interalliée en Allemagne à un gouvernement communiste, pour demain, tout au moins. Mais on sait déjà qu’en Prusse Orientale, l’armée Rouge cherche à ménager et à rassurer la population civile, l’invite à s’organiser au lieu de fuir. Elle ne fait pas la guerre au peuple allemand. En France, on espérait que le général de Gaulle serait appelé à participer à la conférence où il aurait pu jouer un rôle utile de médiateur. Le pays a été déçu de n’être pas encore redevenu une grande puissance. D’un point de vue strictement militaire, la situation des armées russes et allemandes est difficile à juger car les Russes n’ont détruit aucune grande unité et fait peu de prisonniers. Une certaine réserve s’impose encore.
Front de l’Ouest
Vive encore jusqu’à dimanche, la résistance allemande faiblit légèrement. Les Anglais en Hollande, les Américains dans les Ardennes, et surtout notre vaillante petite armée d’Alsace, poussent de quelques kilomètres. Colmar sera bientôt dégagé. Sur ce front, cependant, rien qui ressemble à une retraite précipitée : la lutte demeure constante et sévère. Appuyée sur les solides défenses du Rhin et de la ligne Siegfried, les Allemands se sentent protégés, et les troupes qui se battent là n’ont pas l’air démoralisées. Des officiers revenus du front ne croient pas à une débâcle soudaine. A l’arrière des lignes cependant, de nombreux « maquis », les uns étrangers, les autres allemands, surtout dans l’Eifel, commencent à harceler les convois allemands. Des messages passent régulièrement, envoyés par les émissaires du « Comité de la Libre Allemagne », dont beaucoup ont été parachutés en territoire ennemi. Les tracts circulent parmi les soldats. On croit qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour que certaines unités déposent les armes s’ils pouvaient le faire sans trop de risques. Par les correspondances saisies sur les prisonniers, on sait que les civils sont plus las encore que les soldats. Les bombardements les poursuivent de refuge en refuge. En Bavière et en Souabe, les réfugiés entassés le plus souvent dans les camps mal ravitaillés, par un froid cruel, souffrent énormément.
On ne saurait trop admirer l’habileté de la diplomatie anglaise dans l’affaire de Grèce. Après les combats, la visite de Churchill à Athènes, la régence de Damaskinos, la prise de pouvoir du général Plastiras, elle envoie à Athènes sir Walter Citrine, « l’ami de Moscou » à la tête d’une délégation des « Trade-Unions » qui pouvait mieux négocier avec les communistes de l’E.A.M. et de l’Ellas que cet homme brillant, suspect aux Conservateurs pour ses opinions pro-communistes. On sait à Londres utiliser les compétences.
L’affaire yougoslave rebondit encore. Après un discours violent du maréchal Tito, le roi Pierre, qui avait exigé le départ de Soubatchich, nomma lui-même – ce qui est original – un Conseil de Régence qui charge le même Soubatchich de former un gouvernement. Pendant ce temps, les Anglais se préparent à envoyer des vivres à la population yougoslave. La France aussi, n’est pas inactive dans le pays où nous avions tant de sympathies et d’intérêts.
Extrême-Orient
Les événements suivent leur cours lentement, favorablement. Le plan américain vise un avant-dernier saut des Mariannes aux Iles Bonin, d’où l’aviation à moyen rayon d’action pourrait atteindre le Japon même ; les transports nippons coulent ; Manille est presque atteint. La route de Birmanie, réouverte solennellement, permet enfin le ravitaillement de la Chine. Le maréchal Tchang-Kaï-Chek a fait un discours plein d’optimisme, a dit toute l’importance matérielle et morale de cette reprise de contact de la Chine, plus de deux ans isolée avec le monde anglo-américain.
CRITON