Criton – 1945-02-10. La Guerre et le Monde

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Le Courrier d’Aix. 10 février 1945.  La Vie Internationale

La Guerre et le Monde

 

Front de l’Est

Cette semaine a paru bien calme. Avant l’assaut final, les Russes ont besoin d’acheminer leur matériel et leurs renforts. Ils tiennent d’un bout à l’autre de son cours l’Oder, des abords de Stettin jusqu’à Ratibor, à la frontière de l’Autriche. La lutte continue d’être vive, par endroits du moins, sans contre-offensive très étendue.

L’intérêt, durant cette pause, s’est tourné vers le jeu diplomatique et politique : d’abord, l’appel pathétique du général von Seidlitz, prisonnier, à la radio de Moscou, invitant ses compatriotes à se révolter contre Hitler. Après l’échec de l’attentat du 21 juillet dernier, le complot des généraux contre le Führer s’est poursuivi. Depuis lors, Moscou l’a patronné favorisant, autant qu’on peut le savoir, des contacts avec les chefs de corps sur le front, des rencontres à Stockholm entre prisonniers et combattants. Il est curieux de voir la diplomatie soviétique s’allier ainsi aux plus prussiens des généraux-barons.

Dans quel but ? D’abord parce que les appels du Comité de l’Allemagne libre, composé de communistes allemands, à la classe ouvrière, n’avaient rien donné. Pour agir sur le moral de l’armée et du peuple, les généraux ont plus de poids.

De plus, lorsqu’il s’agira de déporter en Russie les ouvriers allemands, comme on vient de le faire en Roumanie, un gouvernement populaire pourrait être gênant. Les généraux au pouvoir serviront de boucs émissaires. Depuis quelque temps déjà, la radio et la presse russe prennent un ton violent contre l’Allemand militaire ou civil : « Méfiez-vous, dit-on aux soldats, s’ils vous lèchent les bottent. Ce sont eux qui hier massacraient vos familles ; pas d’attendrissements, etc…. ». Il ne s’agit plus comme auparavant de délivrer le malheureux peuple allemand de ses oppresseurs.

Entre temps, dans le plus grand mystère, se poursuit la conférence des « trois grands ». Négociation capitale : pour marquer la solidarité entre alliés, les Américains ont lancé une formidable attaque aérienne contre Berlin, bouleversant les préparatifs de défense, aidant ainsi les Russes. C’est que la question se pose de l’entrée en guerre de la Russie contre le Japon. Par celui-ci, nous savons que les préparatifs ont commencé. Il est temps que Moscou se décide, si l’on veut venger l’humiliation de 1905, reprendre la Mandchourie et Port-Arthur. Les Américains, par leurs victoires, se sont mis en bonne posture pour négocier…

Enfin, nous avons entendu le Général de Gaulle esquisser l’orientation de notre politique extérieure. Reprendre nos amitiés traditionnelles avec l’Angleterre et la Russie, tenir la balance entre les deux sans se lier tout à fait : créer un bloc économique avec les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, la rive gauche du Rhin et sans doute la Rühr, projet qui semble avoir l’accord de Moscou et attend encore celui de Londres : réserve assez marquée à l’égard de l’Italie, justifiée par l’incident Sforza et d’autres manifestations.

Allusion aussi à cette irritante question de Syrie. Les querelles entre Français et Anglais sont vraiment hors de saison, les deux pays ont trop besoin l’un de l’autre pour ressaisir, s’il se peut, une position terriblement diminuée dans le monde.

 

Balkans

Un événement significatif : la reconnaissance du Comité polonais de Lublin par le gouvernement tchécoslovaque de Londres et la rupture de celui-ci avec le malheureux gouvernement polonais émigré. On se souvient que M. Bénès avait, le premier, fait le voyage à Moscou et conclu une alliance avec Staline. La Tchécoslovaquie abandonnée en 1938 se tourne vers les nouveaux maîtres de l’Europe centrale. Quelle tristesse de voir s’éloigner de nous ce peuple qui nous a tant aimé !

 

Front de l’Ouest

L’offensive américaine menée avec de grands moyens progresse avec prudence sur un large front, dans un terrain difficile, fortifié et miné. Les Français aussi qui ont libéré Colmar et Neuf-Brisach repoussent pied-à-pied un ennemi toujours tenace….

 

 Extrême-Orient

La prise de Manille fut pour les Américains un grand jour, première revanche sur l’humiliation de Pearl-Harbour et la chute de Corregidor. Mac Arthur a fait un discours triomphant où il annonce « la fin du commencement » et le départ vers le « coup de grâce ».

De son côté, une grande flotte anglaise a bombardé les raffineries de pétrole de Palembang (Sumatra), touchant la principale source de carburant des Japonais. Kobé, au Japon, a été atteint par un nombre record de superforteresses.

La durée du conflit dépend de la coopération russe. Mais on peut dire qu’aucune surprise majeure n’est à redouter désormais, sur aucun théâtre de guerre, d’ici la victoire totale.

                                                                                                  CRITON