Criton – 1946-04-20 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-04-20 – Le Chemin de la Paix.

 

Après les grandes représentations publiques de l’O.N.U., voici l’heure des conversations. Les trois grands se réunissent en la personne des Ministres Byrnes, Bevin et Gromyko. Il s’agit de préparer les traites de paix avec les satellites de l’axe. Les États-Unis ont averti que, si l’on ne pouvait aboutir, ils signeraient des traités séparés. On prévoit que ce sera le cas pour l’Italie. De l’Allemagne, malgré les insistances de la France, il ne sera pas question.

 

L’Attitude Américaine

Plus que jamais, les paroles officielles, toujours optimistes, contrastent avec les pensées de plus en plus sombres : l’idée s’implante dans tous les esprits qu’il n’y aura jamais de paix entre le monde Anglo-Saxon et le Soviétique. « La guerre n’est pas finie », dit Eisenhower.

Cette conviction est grave, car si l’Américain, au contraire de l’Anglais, change facilement d’humeur, il ne revient pas plus que lui sur des opinions bien arrêtées. Un article de M. Gilson paru dans le Monde, et qui a fait grand bruit, montre cette évolution rapide de l’opinion américaine.

 

Préparatifs militaires

Sitôt après la victoire, nous l’avons vu, l’armée américaine a subi une crise.

Toutes les secousses données à l’opinion, l’affaire d’espionnage atomique, les discours Churchill, les débats de l’O.N.U. visaient à faire d’abord accepter la conscription. On a agité tous les épouvantails.

Aujourd’hui, c’est l’invasion russe par la voie du Pôle Nord.

Le but est atteint, dépassé même. L’armée se reconstitue et l’on se dit : « S’il n’y a pas moyen de travailler en paix, autant cogner tout de suite tant qu’on est le plus fort ».

 

L’Armée Anders

Partout, côté Russe ou Américain, manœuvres, fortifications, construction de matériel.

De source Suisse, des plus sérieuses, on apprend que les usines allemandes d’armement travaillent à plein pour livrer des V2 et des Taïfun.

Enfin, fait significatif : tandis que les officiels polonais liés à Moscou accusent les Anglais de conserver et d’entraîner l’armée polonaise du général Anders en Italie, voilà que les Etats-Unis offrent à ces mêmes polonais de s’engager dans l’armée américaine. Au bout de trois ans, ils seront citoyens des Etats-Unis. Cette mesure s’étendrait aux soldats yougoslaves de Mikhaïlovitch, aux Russes, Baltes, Autrichiens, Hongrois fugitifs ou déserteurs. A court d’effectifs, les Américains recrutent des mercenaires, comme les Anglais. Et les amateurs ne manqueront pas.

 

Les Réactions Russes

Les hôtes du Kremlin sont trop avertis pour s’y tromper.

Ils ont longtemps ménagé les Américains : cependant, Gromyko et Byrnes ont échangé des mots aigres.

Où cela mène-t-il ?  Nous espérons encore que les Russes, après avoir profité au maximum des circonstances, trouveront une voie de repli qui leur permettra de se poser en champions de la paix.

Le danger est que les choses n’aient pris trop de vitesse. Les chefs alors hésitent quand déjà ils ne sont plus capables de retenir.

Au cas où l’on aboutirait au pire, que se passerait-il ?

Après avoir donné de solennels avertissements, les Américains poseraient des conditions en quelques points à la Russie. L’un d’eux comporterait l’évacuation de toutes les terres non Russes dans le monde, d’autres viseraient la sécurité collective et le désarmement.

En cas de refus, ce serait une démonstration de force, un formidable coup de poing. Après quoi on ne peut rien dire ….

 

Le règlement Allemand  et la Politique Anglaise

Bien entendu, hors la France, tous s’entendent à ajouter indéfiniment le problème allemand.

Le charbon ne nous arrive pas ; on sait à quoi il sert. Le différend entre M. Gouin, qui voulait céder sur le fond, et M. Bidault qui maintient toutes nos exigences, a convaincu les Anglais qu’une entente avec la France n’était pas opportune : on s’en tiendra aux bonnes paroles.

Par contre, le ralliement des forces du socialisme en Europe continue avec vigueur. C’est M. Schumacher, chef de la Social-Démocratie allemande, ardent défenseur de l’unité allemande et anti-communiste, qui est invité à Londres.

Des Sociaux-démocrates bulgares, autrichiens, hongrois, polonais, intriguent également. C’est pourtant un bien mauvais cheval que cette vieille social-démocratie : elle a capitulé partout. Devant chaque dictature, divisée, dispersée, elle s’est tue ou s’est ralliée aux nouveaux maîtres. Son histoire n’est qu’une suite d’abandons.

En Russie, c’est la chute de Kerenski. En Italie, trahisons et reniements, hymnes à Mussolini. En Allemagne, c’est l’acceptation joyeuse de la guerre de Guillaume, l’évanouissement devant Hitler. En France, devant Pétain. Jetons un pudique voile … En Angleterre même, si nous avions la cruauté de publier les discours des ministres travaillistes d’aujourd’hui en 1936 et après Munich !

Pourquoi compliquer de querelles idéologiques une rivalité classique d’impérialismes ?

 

                                                                                                CRITON