Criton – 1946-04-27 – Un Calme Apparent Demeure

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Le Courrier d’Aix – 1946-04-27 – Le Chemin de la Paix.

 

Un calme apparent demeure. Mais des faits légers révèlent l’antagonisme des rivaux.

 

A l’O.N.U.

Pour ou contre, le maintien à l’ordre du jour de l’affaire persane, la discussion fut rude et passionnée ; la France, soit dans un esprit de conciliation, soit pour répondre à certaines réticences d’outre-Atlantique, a cru devoir soutenir le point de vue russe.

Cette attitude a été très commentée et personne n’a approuvé. Dans l’état de tension des esprits, le rôle d’arbitre présente des dangers, surtout quand on est faible.

 

La Disette alimentaire

C’est le spectre de la famine qui a occupé le gros plan. Une vaste enquête, une organisation d’effort collectif, un assaut de générosité pour aider les peuples en danger ; humanité certes, politique aussi.

Seule jusqu’ici, la Russie s’est refusée à un effort. Elle a bien cédé du blé à la France contre or comptant, mais n’a rien fait pour la Pologne, pays officiellement ami et allié où, d’après le président Hoover, la situation alimentaire est la plus tragique.

C’est le moment choisi par les Soviets pour supprimer en Russie la carte de pain et ouvrir partout de nouvelles boulangeries. Les Anglo-Saxons ont très amplement exploité cette carence. Ils croient avec raison que, en définitive, les grands événements de l’histoire sont déterminés par des facteurs spirituels, et qu’en créant en faveur de leur initiative une solidarité morale, ils fortifient leur position. Ils ont toujours très habilement associé l’action charitable et l’influence politique.

Dans tous les pays où l’attitude morale et religieuse des gouvernants compte, cette aide aux affamés organisée par les Anglo-Américains, contrastant avec l’égoïsme russe, a fait une impression dont, en France où le sens moral est si affaibli, on ne mesure pas l’ampleur.

 

La Conférence de Paris

La réunion des ministres des affaires étrangères s’ouvre dans une ambiance de pessimisme total.

D’un côté, les Américains n’ont pas caché qu’ils envisageraient un échec, de l’autre, les Russes annoncent la veille de la Conférence qu’ils ont signé avec la Hongrie un traité d’amitié et de collaboration, ce qui devait être l’objet des conversations.

 

Les Affaires Allemandes

C’est toujours la fusion socialo-communiste qui agite les esprits. Les députés travaillistes anglais sont allés à Berlin apporter leur réconfort aux sociaux-démocrates, toujours aux abois.

Côté Russe, on fait espérer que, si l’Allemagne se donne au nouveau parti, elle récupèrera une partie des territoires de l’Est promis aux polonais, que la Ruhr resterait allemande ; sinon, on appuierait la France.

D’ailleurs, en prévision des prochaines élections françaises, auxquelles les Russes attachent une grande importance, on évitera tout ce qui peut paraître opposer ces deux pays, après ….

C’est pourquoi les Soviets ne se sont pas prononcés sur le problème Ruhr-Rhénanie bien que leurs intentions en soient pas douteuses …..

 

Un Nouvel Orage

Nous avons dit que les nuées s’amoncelleraient l’une après l’autre.

Après l’Espagne, nous voyons poindre l’Islande ; les Russes ont évacué avec quelque bruit l’île danoise de Bornholm à l’entrée de la Baltique, et prié les Américains d’en faire autant en Islande. Ceux-ci au contraire renforcent leurs bases dans l’ile pour contrecarrer la « menace polaire » que les Russes feraient peser sur les U.S.A.

Du même coup, une brusque campagne, presse et radio, s’est ouverte contre le bloc scandinave. Une conférence, purement économique d’ailleurs, s’était tenue à Oslo.

Les Russes ont feint d’y voir un complot. Ils accusent les sociaux-démocrates suédois inspirés par l’Angleterre, d’intriguer contre eux. Ils arguent de poursuites anti-communistes en Finlande, de camouflage de nazis en Norvège, et de sentiments antirusses des réactionnaires paysans danois.

Cette campagne prépare peut-être une nouvelle action en Finlande. Le ton presque amical à l’égard de ce pays est devenu soudainement agressif ….

 

Une ténébreuse affaire

Toujours entre le marteau et l’enclume, la politique française s’est mis sur les bras un encombrant personnage : le grand Mufti de Jérusalem, ennemi mortel des Anglais, nazi cent pour cent, propagandiste et compagnon d’Hitler et de Goebbels.

Sa situation de chef religieux lui donnait beaucoup d’autorité, et il a créé de gros embarras aux Anglais en Orient pendant la guerre. Ce personnage s’est réfugié quelque part chez nous, et s’y trouve bien.

Les Anglais n’osent pas le réclamer comme criminel de guerre pendant qu’ils négocient avec les musulmans de l’Inde et les autorités égyptiennes. Tout en blâmant notre attitude, ils ne sont pas fâchés, au fond, d’éviter un souci.

Mais les Américains, surtout les milieux juifs (car le Mufti voulait les exterminer tous) sont indignés de cette protection.

Sans doute pense-t-on ici qu’un otage n’est pas de trop si l’on veut prévenir la guerre sainte un jour ou l’autre en Afrique du Nord, et qu’un bienfait peut se retrouver.

 

                                                                                                           CRITON