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Le Courrier d’Aix – 1945-08-25 – Le Chemin de la Paix.
La Guerre n’est plus. Depuis plusieurs semaines on la sentait finir. On a cependant été surpris d’apercevoir à l’horizon cette figure incroyable : la paix.
Le Chemin de la Paix
Il sera rude : la guerre a mélangé les peuples ; les ennemis se sont déchirés avec une sauvagerie inconnue depuis un millénaire ; les alliés se sont côtoyés avec des regards méfiants. Ils se sépareront plus étrangers que jamais. L’antagonisme et la haine n’ont jamais été si forts et surtout si universels ; y a-t-il deux peuples amis ?
Puis est venue la bombe atomique ; on a tremblé à la pensée qu’en une nuit toutes les villes d’un grand pays comme le nôtre pourraient, par surprise, être anéanties avec tout leur peuple ; une mort instantanée, imprévisible, saisirait une partie de l’univers.
Ce sombre tableau a du bon ; l’immensité du péril obligera les conducteurs de peuples à soupeser leur responsabilité. L’opinion émue, en Angleterre surtout, réclame qu’à tout prix on s’accorde. On voit à l’évidence que le problème de la paix est affaire purement morale. Il faut qu’elle soit dans la volonté et dans les cœurs, sinon l’humanité périra ; dépassée par le progrès technique, celle-ci n’a pas acquis le « supplément d’âme » qui serait nécessaire pour le dominer. L’abîme est devant nos yeux.
La Politique Américaine
Ce sont en fait les Etats-Unis qui possèdent aujourd’hui l’arme irrésistible. Le monde est à leur merci ; reconnaissons que les deux bombes jetées sur le Japon sont arrivées au moment psychologique pour faire le maximum d’effet. Comment vont-ils user de leur toute puissance ? On ne voit pas encore le plan dans son ensemble.
D’abord, la conférence de Potsdam a provoqué en France et en Angleterre de la déception, presque de la stupeur ; la Russie recevait en Europe tout ce qu’elle pouvait revendiquer. Les troupes soviétiques s’installent jusqu’au cœur de l’Allemagne pour une durée indéfinie. L’unité germanique est non seulement brisée, mais le rideau de fer entre les deux tronçons de l’Europe sera abaissé de Trieste à Stettin. Malgré les efforts de Churchill, tout s’est passé comme si Russes et Américains se partageaient la tâche d’un commun accord. En Extrême-Orient, on a laissé aux Russes les deux jours nécessaires pour entrer en guerre, et sous condition d’un accord avec la Chine de Tchang-Kaï-Chek qui ne vaudra que par la bonne foi des partenaires ; la Mandchourie, la Mongolie intérieure et pratiquement la Corée tombent sous la coupe soviétique, sans compter Port-Arthur et Sakhaline.
Qu’est-ce à dire ? Les Américains pensent-ils assurer la paix en donnant aux Russes, en plein essor (ils leur accordent en plus cette année un milliard de dollars pour leur reconstruction), tout ce qu’ils peuvent raisonnablement souhaiter, comme si l’histoire ne nous enseignait pas que l’appétit vient en mangeant ? Ou bien sûr, de la supériorité de leur civilisation, de leurs méthodes économiques, de leur système social, pensent-ils que, par la force des choses et de l’exemple, les peuples sous le joug russe, las de leur misère et de leur esclavage, se tourneront d’eux-mêmes, irrésistiblement, vers le soleil de Washington ?
En fait, cette entente russo-américaine a été très sensible aux Anglais. Dans son premier discours, comme chef de l’opposition, Churchill a protesté contre cette expansion slave au cœur de l’Europe, et surtout contre l’expulsion massive par la terreur des populations autochtones des pays annexés par la Russie et la Pologne. L’Angleterre, impuissante, voit l’Europe se briser sous ses yeux.
La Politique de la France
Et la France ? Il n’en a pas été question. Notre gouvernement s’est surtout effrayé de la position nettement anti-française prise par Staline à Potsdam. Isolé de tous les conseils, déçu dans l’alliance, qui paraissait logique entre la France et la Russie, force fut bien à notre pays d’en finir sans délai avec la politique suivie jusqu’ici. Par une nécessité géographique et morale à la fois, supérieure à toutes les volontés humaines, la France fait et fera partie du bloc Anglo-saxon. Il vaut mieux que ce soit de gré que de force.
Aussi, le général de Gaulle est-il à Washington où depuis des mois on nous attend. Truman l’a dit : les Etats-Unis veulent des bases, ils les auront ; ils veulent un certain ordre économique, compatible avec leurs échanges, et cela sera.
Et au fond, disons-le, nous n’y ferons pas une mauvaise affaire. On a trop méconnu en France ce qu’il y avait dans la politique américaine, – malgré toute l’âpreté mercantile que l’on voudra, – de profond respect de la justice et de générosité d’âme qui n’est pas exclusivement un calcul mais une foi qui peut à l’occasion se traduire dans les faits et assurer au monde un peu plus de bien-être et peut-être la paix.
CRITON