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Le Courrier d’Aix – 1945-06-16 – La Guerre et le Monde
La Situation Diplomatique
Depuis quelques jours, il était clair, comme nous le disions, que des décisions capitales se préparaient : nous y voilà.
Que s’est-il passé ? L’obstruction brutale que fit Molotof à San Francisco avait blessé profondément les Américains, d’autant que cela coïncidait avec la mort de Roosevelt et que le nouveau président avait besoin de succès pour affirmer son prestige.
On envoya donc M. Hopkins à Moscou. Celui-ci, qui passe pour expéditif, fit en quelques entretiens sentir le poids décisif de certains arguments auxquels nous avons fait précédemment allusion. Le résultat fut immédiat. Sur tous les points, les Russes ont cédé.
San Francisco – Trieste – Pologne
Ils ont d’abord retiré leurs objections au projet de veto : La conférence de San Francisco s’achèvera, comme primitivement prévu, sur un discours satisfait du président Truman. Le maréchal Tito a retiré, sans murmure, ses troupes de Trieste, accepté la nouvelle ligne de démarcation qui le chasse de Pola, de la Vénétie Julienne et de la Corinthie.
Enfin, les délégués polonais, cavalièrement jetés en prison, ont été libérés. Une conférence aura lieu à Moscou où les partis émigrés seront représentés, un gouvernement national polonais sera formé en présence des ambassadeurs de Grande-Bretagne et des Etats-Unis…
Tout porte à croire que, du même coup, la question d’Extrême-Orient et certains aspects du problème allemand ont reçu une solution….
La Parade de Francfort
En outre, sitôt après la conférence des chefs d’armées à Berlin, où Joukov s’était montré un peu arrogant, celui-ci était invité à Francfort sur-le-Main à une parade militaire monstre où le général russe fut décoré, tandis que passaient sur sa tête, dans un fracas terrifiant, quinze cents avions anglo-américains. Joukov en fut, dit-on, fort impressionné….
Problème Allemand
Un journal anglais, reconnaissait hier, comme nous, que les Alliés de l’Ouest avaient adopté en Allemagne une attitude malheureuse. Les Anglo-Américains se présentent en force de police ; tout contact avec la population est sévèrement interdit : Les Français, pour des raisons bien compréhensibles, n’ont pas cru devoir se retenir de piller et de se livrer à quelques désordres assez mal jugés au dehors, ce qui du point de vue politique (qui seul nous occupe ici) pourrait avoir des conséquences fâcheuses et durables.
Les Russes au contraire mettent sur pied une nouvelle Allemagne ; les prisonniers jugés bons sont libérés, même plusieurs des fameux généraux. Des syndicats ouvriers se constituent, inspirés et suscités par des Russes….
A Londres et à Washington on se rend compte qu’il faut prendre parti et s’occuper de l’organisation intérieure de l’Allemagne, qui doit reprendre un certain équilibre politique et social. Il est évident que le compartimentage en zones fermées n’est pas viable et que, directement ou indirectement, les Anglo-Saxons vont faire sentir leur présence dans la zone Russe d’où on voulait les éliminer.
L’Affaire de Syrie
Il est clair, au moment où la toute-puissance anglo-américaine se déploie, que la tentative de porter l’affaire de Syrie sur le plan international n’avait aucune chance de succès.
Bien plus, les communistes syriens, sur un mot d’ordre, se sont déclarés contre la France…
Les délégués des pays arabes se sont rangés aux côtés de l’Angleterre en s’opposant à une conférence des cinq puissances…
Extrême-Orient
Du côté militaire, on lutte pour la possession des champs pétrolifères de Bornéo, d’importance capitale pour l’approvisionnement de la flotte alliée, et dont les Japonais tiraient encore une grande part de leur carburant. Ceux-ci résistent, là comme à Okinawa où les Américains sont à plus rude épreuve qu’ils ne le prévoyaient. Un nouveau type d’avion nippon sans hélice, leur cause quelque souci….
Mais l’événement d’importance pour nous est l’offensive chinoise aux frontières d’Indochine. Les Chinois auraient même pénétré, près du Yuman, de 50 kilomètres dans notre colonie.
Pendant ce temps, notre corps expéditionnaire attend toujours les navires américains qui doivent le transporter sur le champ de bataille.
Il n’est pas besoin de souligner la gravité des choses. L’Indochine est indispensable à l’indépendance économique de la France. Veut-on nous en priver ? Craint-on notre présence en Extrême-Orient comme en Syrie ? Ou bien n’est-ce qu’un moyen de pression, toujours masqué par des paroles flatteuses, sur un gouvernement français dont, ni à Londres, ni à Washington, ni à Moscou on n’apprécie… la politique ?
Ici même, on a prêté peu d’attention à un discours de M. Herriot, où il est fait une allusion chaleureuse à notre amitié avec les Anglo-Saxons ; ce qui a été vivement commenté à Londres où, comme à Moscou et à Washington, le vieux président, pour des raisons diverses, est persona grata.
Où tend cette conspiration de l’isolement où l’on pousse la France ?
CRITON