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Le Courrier d’Aix – 1945-05 26 – La Guerre et le Monde.
L’impression profonde produite par l’attitude russe à San Francisco, aura des répercussions étendues. D’abord, dans les milieux parlementaires américains, l’isolationnisme assoupi s’est réveillé. Le citoyen des Etats-Unis a, pour les complications européennes, une aversion instinctive. Il n’aime pas les problèmes insolubles.
De plus, une campagne sourde, dont l’origine est évidente, a cherché à indisposer les populations délivrées à l’égard des libérateurs d’outre-Atlantique. Ceux-ci ont été affectés par le malaise et n’aspirent qu’au retour.
Au contraire, les milieux diplomatiques américains ont ressenti comme un échec personnel l’amoindrissement de leur prestige aux yeux des nations qu’on voulait impressionner. Stettinius, conseillé par le vieux Cordell Hull, a vivement réagi. D’abord, l’armée américaine d’occupation en Europe, qui devait n’être que de 400.000 hommes, s’élèvera à un million. Ensuite, la France qui depuis l’affaire Giraud, avait été tenue à l’écart, a été sollicitée d’entrer dans les conseils alliés ; notre part dans l’occupation de l’Allemagne sera élargie ; on reparle du bloc occidental ; notre contribution à la lutte contre le Japon, sera d’importance et à défaut d’une conférence Staline-Churchill-Truman qui paraît improbable, De Gaulle serait appelé à être le troisième.
Nous ne pouvons que nous réjouir de cette évolution. Déjà, dans l’affaire de Syrie, l’attitude anglaise se fait conciliante, et nous avons pu reprendre notre autorité dans le pays, malgré de nouveaux incidents avec les gouvernements locaux, comme par le passé.
Avec l’Italie, nous pourrons, sans trop soulever d’opposition, procéder aux rectifications de frontière qui s’imposent, et peut-être sauvegarder l’indépendance morale des populations du duché d’Aoste, encore attachées à la France, malgré une italianisation souvent brutale, que le fascisme n’avait fait que poursuivre.
Le retour de faveur dont notre pays va jouir, n’ira pas sans risques. Car notre position en Europe ne nous permet pas de paraître faire bloc contre les ambitions slaves.
L’affaire de Trieste, toujours aigüe, a soulevé en Italie les passions nationales. Comme nous l’avions indiqué, les anglo-américains ont fait les sacrifices nécessaires pour jouir en Italie d’une position privilégiée. On a l’impression que la Russie retiendra le maréchal Tito et cherchera un accord pour ne pas discréditer le parti communiste italien et son chef Togliati, ancien membre influent du Comintern, auprès de ses compatriotes. La Russie a besoin, en Italie comme ailleurs, d’agents actifs et influents à son service, pour faire échec aux menées anglo-saxonnes.
En Grèce, la partie se joue avec des alternances de succès et d’échec pour les deux blocs rivaux. La situation financière critique du pays rend l’intervention des anglo-américains nécessaire ; le dollar et la livre ont leur pouvoir.
En Bulgarie, les ambitions de Tito en Macédoine, rendent aussi quelques chances au parti de l’indépendance nationale. Même en Roumanie, les intrigues se nouent et se dénouent ; les Balkans seront toujours les Balkans.
En Allemagne, les Anglo-américains mesurent l’erreur qu’ils ont commise en partageant le pays en zones d’occupation, au lieu de lui conserver une unité administrative surveillée par un contrôle interallié. La zone russe est fermée et l’on risque de se trouver bientôt devant un gouvernement populaire allemand dont les intrigues se propageront à travers tout le pays et prépareront l’unité future quand l’occupation, tôt ou tard, prendra fin.
En Extrême-Orient, rien de saillant sur le plan militaire. Les bombardements et les destructions de convois continuent.
L’attitude de la Russie reste obscure : comme nous l’avions annoncé, les partis industriels et pacifistes ont trouvé à Moscou des intermédiaires pour essayer d’obtenir une pax de compromis. Leur échec était prévu.
On incline à penser que les Russes entreront en guerre au moment opportun pour s’assurer les territoires qu’ils convoitent et reprendre leur jeu en Chine du Nord. Cependant, on ne peut rien assurer ; toutes les surprises sont possibles.
En tout état de cause, les Américains détruiront le Japon et s’assureront des positions stratégiques telles, que le Pacifique tout entier sera solidement tenu.
CRITON