Criton – 1949-07-09 – La Bataille de la Livre

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Le Courrier d’Aix – 1949-07-09 – La Vie Internationale.

 

La Bataille de la Livre

 

Le voyage en Europe du ministre américain des finances, Snyder, les allées et venues des experts, le discours aux Communes de Sir Stafford Cripps sur la chute rapide des réserves britanniques, indiquent qu’un vaste plan de restauration monétaire est en mouvement. Le gouvernement travailliste lutte pied à pied, car la faillite monétaire signifie la fin du régime politique. Cependant, pour que les échanges se rétablissent, il faut que l’autarcie financière et commerciale cesse, et que le bloc sterling se désagrège ou s’intègre dans un système général de paiements impliquant la libre convertibilité des monnaies.

Les Anglais savent bien que la Livre doit être dévaluée et qu’aucun des remèdes proposés par le Ministre ne résiste à l’examen. Cripps essaie d’amener les Etats-Unis à soutenir la Livre en menaçant de réduire les achats anglais en Amérique, ce qui aggraverait la crise. Mais il n’ignore pas que dans ce cas, les exportations britanniques tomberaient encore ……

 

Le Plan Snyder

Les Américains ont un plan, on le devine, bien que beaucoup de points restent obscurs. Il n’y aura pas de coup de théâtre. De longs mois seront nécessaires pour amener les choses à maturité, car les Etats-Unis ne veulent pas provoquer dans l’opinion anglaise des réactions brutales et préfèrent détourner les travaillistes des solutions désespérées. Tôt ou tard, la Livre perdra sa situation de monnaie privilégiée. Elle sera une devise parmi d’autres, et l’Angleterre sortie de son isolement séculaire, un membre dans la communauté des nations.

 

La Crise

La « récession » aux Etats-Unis se poursuit à un rythme prévu qui n’a rien d’alarmant. Le président Truman hésite à proposer des remèdes ; il n’en manque pas ; le difficile est de choisir le bon. L’économie est une matière où il faut se persuader qu’on sait encore peu de choses et les risques d’erreur sont énormes, l’exemple de l’Angleterre est là pour le faire sentir.

Nos lecteurs se rappellent qu’en mars Sir Stafford Cripps se vantait du redressement de la balance des comptes britannique ! Nous avions alors exprimé notre scepticisme. Trois mois ont suffi pour que la situation change du tout au tout et pourtant, le « brain trust » britannique ne manque pas d’experts.

Les Etats-Unis réussiront à harmoniser l’économie mondiale s’ils y mettent le prix. Tout est là. Parmi les mesures essentielles figurent le relèvement du prix de l’or et la redistribution du métal précieux stérile dans les caves de Fort Knox, et cela en dépit des avantages que les Russes peuvent en tirer. Il faut aussi constituer un fonds de stabilisation des changes d’un montant suffisamment impressionnant pour n’avoir pas besoin de s’en servir. Il faut de larges investissements dans les pays à développer, sans esprit de profit immédiat. Il faut un large prêt-bail d’armement. Tout cela est énorme : le Congrès américain aura-t-il le courage ? tout peut échouer si la dose à administrer est insuffisante. En matière économique comme en affaires militaires, il faut frapper fort et vite.

 

En U.R.S.S.

Naturellement les difficultés économiques des pays d’occident remplissent les cœurs soviétiques d’espérances. Les Russes poussent de toutes leurs forces à les aggraver. Les grèves non officielles qui paralysent le commerce britannique sont, d’après M. Attlee lui-même, l’œuvre des communistes.

Cependant, la position de l’U.R.S.S. donne des signes de faiblesse. Vichinsky, dans un curieux discours, proclame le succès de la diplomatie soviétique dans les négociations de Paris sur l’Allemagne, tout en faisant prévoir qu’il leur faudra céder encore un peu de terrain. En fait, il n’y a eu à Paris ni vainqueur, ni vaincu, car on n’a pas conclu grand-chose. Le blocus de Berlin a pris fin, et c’est tout.

 

Tito

D’un côté la persécution contre l’Eglise catholique se poursuit à Prague, malgré l’opposition des fidèles et des rencontres sanglantes de la police et des paysans slovaques. Les maquis se multiplient partout.

De l’autre côté de la frontière, Tito tient bon malgré une propagande impitoyable dans les rangs de ses fidèles. D’après certains bruits, non seulement la lutte entre le Kominform et le Maréchal irait en s’intensifiant, mais on se demande si les Russes ne sont pas prêts à une intervention armée pour abattre le rebelle, ce qui expliquerait la mise en sommeil de la guerre froide sur le front allemand et autrichien.

Ce n’est là qu’une hypothèse, dont nous avions déjà parlé au printemps. Les conséquences d’une guerre ouverte entre l’U.R.S.S. et la Yougoslavie seraient telles qu’on hésite à y croire. Tito cependant, sans avouer qu’il a recours à l’aide américaine, reçoit en secret des armes et des crédits et pour se couvrir du côté bulgare, offre la paix au gouvernement d’Athènes.

Ce qui peut faire hésiter Moscou, c’est le développement rapide d’une résistance clandestine dans les rangs mêmes de l’armée rouge. Les méthodes du bolchévisme se retournent contre lui. Parmi les troupes russes, des tracts circulent. Staline et le régime y sont violemment pris à partie. Il y a beaucoup de Titistes parmi les soldats. Les symptômes d’un affaiblissement moral du stalinisme en Russie même, apparaissent pour la première fois au grand jour. Ce n’est pas encore très grave, mais ce signe ajouté à d’autres, montre que les difficultés de l’U.R.S.S. augmentent, ce qui explique une politique plus prudente.

 

                                                                                  CRITON