Criton – 1949-07-02 – Primum Vivere

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Le Courrier d’Aix – 1949-07-02 – La Vie Internationale.

 

Primum Vivere

 

L’évolution que nous décrivons depuis quelques semaines devient manifeste : la Conférence des Quatre à Paris a mis la guerre froide en sommeil. L’échec de la conférence monétaire de Londres, la crise de la Livre, le drame – le mot n’est pas trop fort – de la conscience britannique devant l’effondrement de la politique d’austérité montrent que l’économique est à présent primordial, c’est sur le front de la crise que la bataille idéologique se joue.

 

La Crise anglaise

L’obstination des hommes dans l’erreur est parfois déconcertante, surtout quand ils sont anglais. Dès 1945, nous avons écrit ici et répété à d’éminents visiteurs, point par point ce qu’il adviendrait de la politique financière travailliste. Fatalement cette politique qui n’était viable que tant que la pénurie et les énormes besoins succédant à la guerre ne seraient pas comblés culbuterait à la première crise, si légère soit-elle, qui suivrait le retour de l’équilibre économique que se produit-il :

1° Le système de monopole de fait du commerce extérieur, joint au maintien de la Livre à la parité quatre, entraîne une hémorragie d’or et de devises, mortelle dès que les exportations fléchissent.

2° Depuis que les Etats-Unis connaissent la mévente, leurs prix baissent, tandis que les prix anglais, difficilement compressibles à cause des charges sociales, de la rigidité des index dirigés et des salaires, deviennent trop chers.

3° La menace d’une dévaluation de la Livre accélère cette chute des exportations ; les acheteurs, peu pressés déjà, attendent de payer dans une monnaie moins chère.

4° Ajoutons : la chute rapide des cours des matières premières britanniques : le caoutchouc, le cacao et la laine.

5° Et voici la conséquence : le chômage (300.000), l’annonce de nouvelles mesures d’austérité au moment où les pays voisins regorgent de tout et surtout peut-être, facteur impondérable, cette nostalgie de la liberté qui se fait jour parmi les masses dans les meetings et les élections. Même si les prétendues lois économiques l’imposent, l’Anglais moyen ne peut comprendre que l’Angleterre, trois fois plus riche que la France, ne peut manger à sa faim en 1949.

 

La Crise

Comme nous le répétions, le ralentissement des affaires aux Etats-Unis qui se poursuit pour le sixième mois consécutif, est le phénomène primordial de l’heure. Ces deux dernières semaines ont été plus confiantes que les précédentes. La bourse de New-York s’est ressaisie. On cherche à persuader le monde des affaires que de croire à la crise crée ou du moins aggrave la crise. Les augures sont optimistes. A notre avis, ils ont raison. Nous ne croyons pas le moment venu d’un véritable drame économique – nulle part.

 

A l’O.E.C.E.

C’est autour des paiements intra-européens et du Pool en dollars dont nous avons expliqué le mécanisme, que le conflit entre les Anglais d’un côté, les Belgo-Américains de l’autre, a éclaté. La France, dont les intérêts sont partagés entre les deux systèmes opposés, a essayé de concilier les parties. Rien n’a servi contre l’obstination de Sir Stafford Cripps. Les Américains qui savent que désormais la partie est perdue pour lui, se sont montrés aussi conciliants que possible sur le traité de commerce Anglo-Argentin auquel ils avaient fait opposition ils n’ont demandé que des modifications de détail. Mais rien ne peut donner une idée de l’émotion presque muette, des passions, des espoirs, des frayeurs dissimulées qui précèdent cette seconde capitulation de la Livre et qui sera le signal d’un retournement politique brutal.

 

En Belgique

Les Belges après les Hollandais ont voté. Ces élections dans le pays qui est, après la Suisse, le plus mûr politiquement de la terre, ont montré symboliquement la tendance profonde du moment ; un triomphe pour les libéraux, une confiance soutenue au parti chrétien-conservateur, un recul du socialisme et une défaite, un quasi éclatement du communisme. Les conséquences de l’événement ne seront pas très considérables sur le plan tactique, mais auront un fort retentissement moral. L’exemple est contagieux.

 

Au Canada

Le Canada aussi a voté : les libéraux remportent une victoire totale. Ce nom de libéraux n’a pas le sens européen. Cela veut dire que le parti Conservateur probritannique est écrasé. Profondément hostile au travaillisme et de plus en plus indépendant, le Canada après cette élection va rompre lui aussi le dernier lien réel avec la couronne d’Angleterre. Pauvre Albion, tant de vertus et de courage inutile font peine.

Un Américain disait, il y a quelques temps : l’Angleterre va au désastre dans la discipline, et la France dans le désordre retourne à la prospérité !

 

                                                                                  CRITON