Criton – 1949-05-07 – Les Deux Faces

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Le Courrier d’Aix – 1949-05-07 – La Vie Internationale.

 

Les Deux Faces

 

C’est fait : le blocus de Berlin va être levé, et malgré leur défiance, les Berlinois se réjouissent. On se hâte de préparer les convois qui bientôt vont franchir les barrières. La levée du blocus était la condition mise par les Américains à une reprise des conversations à quatre. Ils ont réussi. Elles vont commencer.

 

A Londres

On se montre à Londres plutôt inquiet de la tournure des événements. D’abord les Anglais se plaignent de ne pas avoir été invités aux conversations préliminaires Jessup-Malik. On craint que les Américains, et surtout le président Truman, ne tombent dans les pièges de la diplomatie soviétique.

A Paris également, on regrette de voir remettre en question des accords que l’on avait eu tant de peine à conclure. On aurait préféré mettre debout le nouvel état Allemand, régler les modalités du prêt-bail militaire quitte à voir ensuite si les Russes sont disposés à céder. On voit dans cette hâte soviétique le signe d’un embarras qu’il eut été préférable de laisser s’aggraver. Mais les Américains ont jugé qu’on ne pouvait se dérober si les conditions exigées des Russes étaient remplies.

Les Anglais ont exigé que les conversations s’engagent sur des points précis, dans l’ordre, et que le problème allemand ne soit pas traité dans son ensemble, mais par questions successives. On ne veut pas à Londres être amené à des décisions générales dont la portée échappe comme cela s’est produit à Postdam et à Yalta. On ne veut, ni de l’évacuation militaire de l’Allemagne, ni du contrôle soviétique sur la Ruhr. Et le gouvernement Français pense de même.

 

Le Départ de Clay

Le général Clay s’en va. Depuis trois ans il tient bon, malgré l’inimitié furieuse des civils contre ce militaire qui en Allemagne a gouverné à sa guise en proconsul, sans prendre avis de la Maison Blanche. Après Forrestal et Draper, le fameux « Pentagone » est abattu. Il n’est pas sûr que ce soit pour toujours. Ses succès et son autorité auraient pu lui permettre de tenir encore, mais ce sont les fédérations du travail qui ont exigé son départ. Les organisations ouvrières ont pris pied dans la politique américaine et Truman les écoute. Clay était pour elles l’homme des trusts qui recevait les magnats de la Ruhr et les anciens nazis, et voulait leur rendre leurs usines. Cédant aux Syndicats et à la pression anglaise, Truman a promis aux ouvriers américains que les camarades allemands auraient une part dans la gestion des entreprises. Ils seront la majorité parmi les administrateurs de la Ruhr.

A Londres et à Washington, on espère que ces socialistes sauront fonder une république allemande démocratique et constitueront le plus sûr rempart contre l’assaut du communisme. On comprend assez que les syndicalistes appelés à diriger l’évolution sociale de l’Allemagne de l’ouest, ne voient pas d’un bon œil l’unification de l’Allemagne, ce qui les mettrait aux prises avec leurs rivaux communistes.

 

Les Vues Soviétiques

Côté Russe, une chose est claire. Ils voudraient bouleverser le dispositif stratégique établi  par les Américains en Allemagne, et les obliger à se retirer derrière le Rhin, les éloigner ainsi des frontières de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, contraindre les constituants de Bonn à reconsidérer leurs projets et reprendre  leur place dans les conseils de la nouvelle Allemagne en laissant jouer leurs partisans.

Il y a, d’autre part, un contraste frappant entre cette négociation qui se donne l’air d’un rapprochement, et les paroles prononcées à Moscou. La Fête du 1er mai a été l’occasion d’une parade militaire record ; le maréchal Vassilevski a fait un discours violent où pour la première fois les Américains sont accusés de vouloir la guerre. Les préparatifs militaires des Soviets ont pris brusquement une allure précipitée. D’importants déplacements de troupe ont eu lieu vers la Pologne où de nouveaux aérodromes sont en préparation, là et le long des côtes baltes.

Parallèlement, les changements de personnel dirigeant en Pologne, Roumanie et Bulgarie ont enlevé à ces pays toute souveraineté ; ils sont purement et simplement annexés. Tous les ordres viennent de Moscou. Une prochaine étape verra le système s’étendre à la Hongrie et à la Tchécoslovaquie.

Enfin, le contrôle intérieur du Politburo a été simplifié et renforcé. Le pouvoir central s’étend jusqu’aux confins des pays satellites ; la censure et les consignes policières ont pris une vigueur encore inconnue. Les commandements militaires ont été réorganisés, les armées divisées en secteurs éloignés pour parer aux attaques atomiques, et de grosses réserves de matières stratégiques ont été achetées sur les marchés mondiaux.

Tout cela est connu à Washington où cependant on tient à se montrer optimiste. Si Staline veut venir à Paris, Truman y viendra. Même si l’on croit l’accord impossible, il ne faut pas porter la responsabilité d’un échec. La discussion promet d’être serrée et fertile en péripéties. Nous y sommes habitués.

 

                                                                                  CRITON