ORIGINAL-Criton-1949-03-05 pdf
Le Courrier d’Aix – 1949-03-05 – La Vie Internationale.
« E »
La semaine a été décevante pour la diplomatie soviétique.
A la conférence de Londres où l’on discute du traité autrichien, le représentant de Tito, Bebler a fait aux Anglo-Américains des concessions significatives. A Paris et à Rome, les déclarations Thorez-Togliatti sur l’attitude de leur parti en cas d’invasion soviétique ont suscité de telles réactions qu’il a été possible en France de mettre la main au collet des espions de Moscou.
La crise économique aux Etats-Unis et ailleurs demeure légère jusqu’ici. Il s’agit plutôt d’un ajustement aux conditions nouvelles créées par l’augmentation rapide de la production, un remous qui annonce l’équilibre des prix, des budgets, des monnaies et des échanges, qui ne saurait s’établir d’un coup après tant de bouleversements. En réalité, contrairement aux espoirs de Moscou, le retour de l’abondance et la baisse des prix semble jouer en faveur de la démocratie libérale. Sur un autre plan, le procès de Sofia intenté aux pasteurs bulgares faisant pendant au procès Mindszenty a raffermi la solidarité chrétienne souvent bien hésitante, contre la persécution religieuse.
Enfin au Siam, un coup d’état bien préparé par les communistes chinois, ce qui aurait pu avoir des conséquences très graves pour l’équilibre si fragile du Sud-Est asiatique, a finalement échoué. L’événement n’a pas fait grand bruit mais on a eu chaud à Londres et à Paris et aussi à Calcutta et à Bombay.
Pour clore cette revue, signalons l’accord des trois gouvernements militaires sur le statut d’occupation de l’Allemagne et la Constitution de Bonn. Le moment n’est pas éloigné où les trois Alliés ayant aplani les difficultés entre eux, l’Allemagne occidentale pourra devenir un Etat. Ainsi, petit à petit les Russes sentent se fermer autour d’eux le cercle d’acier qu’ils ont tout fait pour forger eux-mêmes et dont en réalité ils redoutent l’étreinte.
Maladresse, incompréhension des réactions occidentales, ou bien calcul, qui peut le dire ? Le Destin des peuples peut-être.
L’Europe
A Bruxelles s’est tenu le congrès pour l’Union Européenne. Churchill a parlé. L’Europe doit être, parce que les nouvelles conditions économiques exigent l’unification des grands espaces, parce que moralement, l’Europe doit prendre conscience de son unité spirituelle menacée par deux matérialismes, l’un cynique et intégral et l’autre plutôt pratique et plus subtil.
Le succès de la réunion de Bruxelles, l’échec de la contre-manifestation communiste malgré le chômage qui sévit en Belgique, montrent que l’idée européenne est sortie du domaine purement académique, qu’elle répond à une exigence de l’âme des peuples, les uns asservis, les autres menacés de l’être. Un patriotisme européen commence à gronder : « l’Europe aux Européens ».
« E »
Cela peu à peu se traduira officiellement par des institutions, des organismes, des conférences et des traités plus ou moins efficaces, mais aussi par une activité souterraine qui déjà existe et s’étend et finira par se souder en un vaste réseau de résistance analogue à celui qui s’est noué pour la libération du Nazisme. Cette organisation souterraine de tous les patriotes européens aura pour emblème un « E » qui rappelle notre « V » de 40-44. Le noyau de ce mouvement vient des intrépides patriotes ukrainiens, l’U.P.A., associés au mouvement polonais « Wolnosc » et aux Slovaques.
Les Tchèques se sont rapidement organisés eux aussi et leur maquis est très solide. Grâce à une liaison avec la Résistance allemande en zone soviétique, de nombreux déserteurs russes, dont en moyenne 300 civils fonctionnaires, passent chaque mois en zone occidentale. De proche en proche, tout se relie aux comités des patriotes en exil dispersés principalement en Angleterre et aux Etats-Unis.
Ces mouvements de libération n’ont pas seulement pour tâche de libérer l’Europe de la tyrannie bolchévique, mais de toute hypothèque étrangère. Ils luttent pour l’indépendance totale, pour voir disparaître du sol européen les policiers et les uniformes étrangers.
La puissance de ce mouvement s’est particulièrement fait sentir lors de la célébration de l’anniversaire à Prague du coup d’état communiste. On ne vit à la cérémonie que la police et les milices armées. Le président Gottwald était absent. On le dit en désaccord avec le premier Zapotocky et l’éminence grise Slansky. Ceux-ci ont d’ailleurs montré quelque réserve devant les exigences de Vychinski qui s’était installé à Carlsbad pour organiser l’épuration de l’armée tchèque. Le peuple tchèque comme les Berlinois et les Allemands de zone soviétique montrent une détermination extraordinaire. Les Russes auraient fort à faire en cas de guerre pour maintenir leurs communications. Ils le savent et c’est pourquoi ils multiplient les arrestations et les épurations même dans les pays qu’ils ne contrôlent pas.
Cela peut en définitive être une garantie pour la paix.
CRITON