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Le Courrier d’Aix – 1949-03-12 – La Vie Internationale.
Autour d’un Départ
Nous énumérions samedi la série impressionnante de récents échecs de la diplomatie soviétique. Le résultat n’a pas manqué : Molotov a été démis. Jamais événement aussi considérable n’a donné lieu à des commentaires plus contradictoires. Les uns y voient un limogeage pur et simple ; d’autres une promotion vers le trône de Staline. Un fait est certain : s’il avait réussi, Molotov serait encore en place. Est-ce à dire que la politique soviétique va changer ? C’est peu probable.
Vychinski qui succède à Molotov et Gromyko qui va le seconder ne sont que des agents d’exécution. Le vieux procureur est une sorte de Goebbels, fanatique et demi fou, ivre de discours et d’arguments baroques. Il n’occupe aucun rang dans la hiérarchie du parti et n’est pas admis dans le conseil des treize. Y a-t-il comme le prétend Truman des dissensions dans ce comité ? C’est probable, mais si l’on y réfléchit présentement la politique russe n’a pas le choix des moyens ; la guerre, c’est trop tard ; il fallait envahir l’Europe il y a quinze mois, comme le voulait Jdanov. Faire un geste vers la Paix, endormir la vigilance occidentale et ralentir le réarmement américain ; trop tard aussi. Le bolchévisme est démasqué.
Quoiqu’ils fassent aujourd’hui les Soviets n’arrêteront pas le destin ; l’Europe ne peut pas demeurer asservie à cette dictature déjà trop usée. Soit par un coup de massue, soit par une révolte des peuples esclaves, soit par dislocation interne du régime, la Russie restera dans ses frontières un jour.
La Politique Américaine
L’adhésion de la Norvège au pacte atlantique suivie à n’en pas douter de celle du Danemark est un gros succès pour Acheson. Ce succès n’a été possible que par la communication secrète faite par les Américains aux intéressés, des énormes progrès militaires réalisés par les Etats-Unis. La supériorité des armements anglo-saxons est aujourd’hui beaucoup plus considérable qu’en 1945.
Loin de rattraper son retard dans le domaine technique, la Russie ne fait que l’accentuer. Si d’ailleurs les Soviets tentaient aujourd’hui une politique d’apaisement, elle n’aurait aucune chance d’être prise au sérieux. Les Anglo-Saxons ont fait leur opinion comme ils disent et n’y reviendront pas. Ils pousseront leurs préparatifs jusqu’au bout. L’U.R.S.S. est un adversaire de mauvaise foi avec lequel on ne négocie pas parce qu’il n’a pas de parole, par conséquent un ennemi, quoiqu’il fasse. Dans ces conditions, que les Russes connaissent bien, la politique de Molotov a des chances de continuer ; guerre froide d’un côté, offensive de paix toute verbale destinée à la propagande de l’autre, et agitation révolutionnaire accrue dans tous les pays.
Nouvelles Tactiques
Après l’échec des grèves, l’accueil assez frais des déclarations Thorez-Togliatti et Cie auprès des masses populaires patriotes, le Kominform essaie d’autres moyens : le sabotage technique fait par des spécialistes entrainés à cet effet et ayant pour but de paralyser l’économie des pays du plan Marshall pour faire échouer celui-ci. En Italie, l’autre méthode s’appelle la non-collaboration : les ouvriers de certaines usines limitent leur effort au geste strictement requis, ce qui a pour effet de réduire la production de 20% et d’augmenter d’autant le prix de revient. Le vent tourne cependant même en Italie : les Socialistes de droite viennent de voter l’adhésion au Pacte Atlantique, ce dont on doutait.
Tito
Le point névralgique en Europe est toujours la Yougoslavie. Moscou craint par-dessus tout Tito et l’esprit Titiste. Il y a longtemps qu’on cherche à l’abattre soit par assassinat, soit même par la guerre. Il ne serait pas étonnant qu’une expédition militaire russe ait lieu à la fin du printemps.
Le risque est gros pour l’U.R.S.S. mais l’enjeu aussi est d’importance. Il est certain que des mouvements de troupes soviétiques ont lieu en direction de la frontière serbe. D’autre part, l’accord entre les Etats-Unis et Tito n’est plus un mystère. L’embargo sur les armes et les matières premières stratégiques est levé. Les Etats-Unis aideront Tito à résister par tous les moyens. Le jeu est dangereux, on n’oublie pas Seraïeno. Mais cette considération n’arrêterait pas Staline. Entretenir la peur, c’est de bonne guerre.
En chine
Il est difficile de savoir comment évolue la situation : il ne semble pas qu’on se batte encore beaucoup, et des négociations de paix se poursuivent. Ceux qui les mènent ont-ils quelque qualité pour cela ? Tchang-Kaï-Chek qui refuse d’abdiquer semble bien discrédité. Les communistes paraissent déjà divisés entre eux et on parle même de quelques disparitions mystérieuses parmi les dirigeants. La question est particulièrement préoccupante pour la France à cause de l’accord entre Mao Tsé Toung et Ho Chi Minh. Le communisme chinois allié au communisme indochinois ferait peser sur nos frontières du Tonkin une menace que rien ne pourrait écarter. En Extrême-Orient, heureusement, il ne faut jamais croire à un événement fatal. Un hasard opportun vient toujours changer la face des choses et le résultat est toujours la guerre civile et la confusion : c’est ce qui se passe en Birmanie, ce qui a failli se passer au Siam. A la faveur du désordre, on peut toujours espérer se maintenir. Cela semble être actuellement la politique des U.S.A. et, en un autre sens, celle de l’U.R.S.S. Tout le monde craint une Chine unifiée.
CRITON