Criton – 1949-01-08 – Perspectives

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Le Courrier d’Aix – 1949-01-08 – La Vie Internationale.

 

Perspectives

 

Dans l’ensemble, l’année 1948 s’est achevée sur une note plus apaisante qu’on ne pouvait l’espérer à son aurore. Aucun conflit ne s’est éteint, aucun cependant ne s’est aggravé, au point de mettre la paix mondiale en danger. Même la guerre en Chine paraît tourner aux négociations. Sans qu’on puisse en donner les raisons, les restes d’ardeur belliqueuse laissés par la guerre se sont affaiblis. On semble pouvoir compter sur un sursis plus ou moins long.

 

Un Article Inspiré

Dans « Foreign Affairs » vient de paraître un article qui fait suite, à un an d’intervalle, à celui qui avait fait sensation. L’auteur qui est membre du bureau des affaires Russes au département d’Etat, analyse les déclarations de Staline et conclut que toutes celles qui tendent à faire croire que le monde capitaliste et le monde communiste peuvent vivre pacifiquement côte à côte sont de pure tactique. Staline n’a cessé de croire qu’un conflit est inévitable, parce que le monde capitaliste condamné par ses contradictions internes, cherchera dans la guerre une issue à ses difficultés. L’auteur pense que cette guerre n’est cependant pas probable avant quelques années et que le meilleur moyen de la prévenir est de montrer que le système capitaliste est capable de fournir à l’homme non seulement plus de liberté et de bien-être, mais aussi une grande stabilité économique.

A notre avis, ce que Staline et ses camarades ne voient pas, c’est que le capitalisme a énormément évolué depuis Karl Marx ; le message de Truman au Congrès américain montre que cette évolution va s’accélérer encore. De plus, à côté d’un monde qui peut encore s’appeler capitaliste au sens social du mot, s’est organisé un monde socialiste dont l’Angleterre est le prototype et qui, même s’il n’est pas viable et doit s’effondrer à plus ou moins bref délai, laissera de telles traces que le système qui lui succèdera sera peut-être plus éloigné du capitalisme selon Marx que le système actuel.

Le moment n’est pas loin, s’il n’est pas déjà venu, où le pseudo-communisme russe apparaitra comme le camouflage idéologique de méthodes d’organisation économique archaïques et périmées et où le régime devra se transformer ou périr.

C’est ce que l’on pense couramment aux Etats-Unis.

 

L’Accord des Six

L’accord sur la Ruhr continue à être diversement commenté ; les Allemands ont vivement protesté parce qu’ils sentent que la liberté économique n’est pas près de leur être rendue. Par ailleurs, les termes de l’accord sont assez vagues et comme tout traité, il sera ce que l’on ne fera. Il n’en reste pas moins que pour la France, c’est un droit qui est écrit et reconnu, de contrôler à l’avenir le potentiel industriel de l’arsenal de l’Allemagne. Ce droit demeurera et pourra éventuellement appuyer une action qui, approuvée ou non par les autres signataires, n’en sera pas moins juridiquement inattaquable. Ce qui nous manquait en 1919, c’est ce que les Allemands ont compris.

L’accord des Six a d’ailleurs été grandement facilité par le rapport américain récemment parvenu au Département d’Etat sur la mentalité allemande actuelle. Après la période de désespoir de ces dernières années, depuis le succès de la réforme monétaire, l’orgueil allemand s’est relevé. Les Germains croient toujours qu’ils sont le premier peuple du monde, indispensable au relèvement de l’Europe, le soldat allemand, l’allié sans lequel le bolchévisme ne pourra être contenu… La résistance de Berlin au blocus soviétique a fait éclater cet orgueil qui a été l’aliment du nazisme.

Le rapport américain souligne le peu de confiance qu’on peut accorder aux Allemands en matière politique, l’absence chez eux de toute foi démocratique et le risque de voir cette puissance germanique, si on la laissait se relever à sa guise, s’allier à celui qui pourrait l’aider dans une nouvelle tentative de domination. Ces conseils de prudence ont eu grand effet à Washington.

 

En Chine

Il nous faudrait plusieurs colonnes pour analyser la situation chinoise actuelle. Tchang-Kaï-Chek voudrait démissionner, mais ses partisans l’en empêchent.

Au sein du Kouo-Min-Tang, les rivaux du Maréchal s’agitent et cherchent à négocier avec les communistes. Ceux-ci veulent la victoire finale qu’ils estiment prochaine. Les Américains essaient de rassembler ceux qui voudraient former un gouvernement de coalition mais chaque fraction cherche à dominer, personne ne peut s’entendre. Notre impression est que la situation actuelle pourrait bien s’éterniser. La guerre civile en Chine est devenue endémique et semble incurable. C’est comme une seconde nature.

 

En Palestine

Il y a dans l’affaire Judéo-Arabe autant de comédie que de drame. Les Juifs ont attaqué les Egyptiens dans le Néguev et leur ont infligé une leçon. Les Anglais qui sont toujours en principe alliés des Egyptiens ont fait mine de vouloir tenir leurs obligations et menacé de combattre les Juifs. En fait, ils n’étaient pas mécontents de montrer aux Egyptiens qu’ils étaient si faibles qu’ils pourraient bien avoir encore besoin du soldat anglais. Pendant ce temps, Abdullah se tient coi et laisse tomber les Egyptiens et les autres pays arabes qui parlent de combattre Israël et refusent au souverain de Transjordanie la couronne de Palestine.

On sent néanmoins que la paix est proche et que tout cela est pure tactique. Ce qui est l’essentiel.

 

                                                                                  CRITON