Criton – 1948-11-27 – Politiques Raisonnables

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Le Courrier d’Aix – 1948-11-27 – La Vie Internationale.

 

Politiques Raisonnables

 

Le sort de la Chine, la dispute entre Français et Anglo-Saxons pour la Ruhr restent au premier plan, la politique personnelle du président Truman et la situation intérieure de la France au second. Passons en revue ces questions.

 

La Chine

Rien ne paraît avoir arrêté  l’avance communiste. Tchang-Kaï-Chek multiplie les appels désespérés aux U.S.A. Les Américains sont embarrassés. La situation est grave pour eux. Perdre le seul grand marché commercial d’avenir, abandonner l’Asie aux communistes ou bien s’engager directement dans la guerre civile. Car ni les milliards, ni l’équipement ne sauveront l’armée nationaliste démoralisée et un chef sans prestige. Les Américains ont fortifié un bon gage, le port de Tsing-Tao où, sous prétexte de rapatrier leurs nationaux, ils ont débarqué dix mille hommes. Le maintien aux affaires de Marshall indique bien que Truman n’est pas disposé à s’engager à fond en Chine. Car depuis deux ans, le Général juge la position de Tchang-Kaï-Chek sans espoir. Il croit qu’on peut négocier avec les communistes. Il est probable en définitive que les Américains auront une petite armée sur place pour faire pression sur les adversaires et leur imposer un arrangement où les intérêts des Etats-Unis seraient respectés. Cependant, les victoires communistes ont enfiévré tous les partisans de l’Asie. La situation des blancs devient partout dangereuse.

 

La Ruhr

Le gouvernement français a, sans mauvaise humeur ni grands mots, essayé de garantir un contrôle efficace de la Ruhr pour le jour, inévitable tôt ou tard, où l’occupation aura pris fin. Les Anglais qui avaient cédé à contre cœur aux projets américains ont bien accueilli le contre-projet français. Les Etats-Unis ont fait savoir cependant que la propriété des mines et industries serait rendue aux Allemands, mais qu’on étudierait, pour rassurer la France, des moyens de contrôle efficaces et durables.

En fait, la question est encore à l’étude et c’est toujours du temps gagné. Il n’y a rien d’urgent et plus on négociera, moins le problème soulèvera de passions. Car il n’a pas au fond l’importance qu’on lui prête, pour deux raisons : d’abord parce que l’on n’empêchera pas un jour ou l’autre les Allemands de disposer de leur bien, jamais un contrôle étranger n’a duré indéfiniment. Ensuite, parce que le danger russe, tant qu’il existera, exclut le danger allemand, et lorsque le danger russe aura disparu, tous les problèmes devront être reconsidérés, si la planète est encore debout. Tout cela au fond est plutôt académique.

 

La Palestine

Un bon point : l’affaire Palestinienne a l’air de s’arranger. Abdullah et Ben Gurion échangent des propos courtois. Arabes et Juifs négocient. Nous sommes en Orient et il y a loin de la coupe aux lèvres.

Cependant, les Arabes impressionnés par la force militaire juive, la défaite des Egyptiens, l’appui de Truman à Israël, l’impuissance de l’Angleterre, ont compris qu’il fallait traiter. Bevin a dû persuader Abdullah. Les Juifs de leur côté, ont hâte de mettre fin à une mobilisation ruineuse qui met l’avenir de ce pays neuf en danger. Ils sont pressés de se débarrasser de leurs terroristes, Stern et Irgoun, qui risquent d’être un instrument de coup d’état, peut-être au service du communisme, et de compromettre définitivement l’espoir d’une aide financière américaine indispensable au relèvement d’Israël et à la poursuite de l’immigration.

 

Truman

Comme on s’y attendait, la victoire électorale a donné à Truman l’ambition de diriger seul sa politique. Il a cependant bien marqué que les questions extérieures restent considérées d’un point de vue national et bi-partisan en nommant Dulles premier délégué aux Nations-Unies. Par ailleurs, il a donné sur les doigts au général Clay, irremplaçable mais trop indépendant, et semble avoir persuadé Marshall de conserver le poste de secrétaire d’Etat, bien que les deux hommes ne s’aiment guère, pour éviter sans doute une pression des forces syndicales pour imposer un pacifiste comme Johnston. Car les syndicats américains avec leurs 15 millions de membres se préparent à diriger leurs hommes aux grands postes de l’Etat. La victoire de Truman est leur œuvre et ils comptent s’en servir.

 

Churchill-Attlee

La Commission pour l’Unité européenne se réunit mercredi. Churchill a violemment pris à partie Attlee pour avoir envoyé une délégation exclusivement composée de travaillistes dirigée par l’homme le moins disposé à l’égard de l’Union européenne, M. Dalton. Aura-t-on un parlement européen si souhaité par la France et la Belgique, pays où, comme chacun sait, le parlementarisme a donné des résultats particulièrement brillants ? Il est probable que les Anglais voudront éviter toute résolution qui engage l’avenir.

 

La France

Il nous est pénible de toucher à un sujet de politique intérieure si délicat, mais les déclarations récentes du général de Gaulle ont eu un si grand retentissement à l’étranger qu’on ne peut l’ignorer.

L’attitude du Général sur la Ruhr n’a pas surpris. On sait qu’il a toujours défendu les droits de la France avec âpreté et intransigeance, ce qui n’est pas toujours la voie du succès. On fait remarquer qu’il rejoint sur ce point les communistes. Ce qui a surpris, c’est la position prise contre le plan Marshall où il les rejoint aussi. On ajoute que si le futur gouvernement du général est aussi habile que le premier dans le domaine économique et financier, la France, sans aide américaine, ne mettra pas longtemps à faire faillite. Tout cela ajoute beaucoup à l’incertitude de l’opinion mondiale à notre égard et, en définitive, nous affaiblit. La France est un pays de gens raisonnables, dit-on ; Qu’ils s’imposent !

 

                                                                        CRITON