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Le Courrier d’Aix – 1948-11-13 – La Vie Internationale.
L’Union des Démocraties
On mesure de plus en plus l’importance de la réélection du président Truman. Dans le domaine extérieur, on y voit bien, à tort d’ailleurs, une chance d’accord russo-américain ; à l’intérieur, une évolution décisive de la démocratie américaine vers une forme moins libérale, plus voisine des conceptions européennes, partant, plus capable d’accélérer le rapprochement nécessaire entre les forces ouvrières des deux côtés de l’Atlantique.
Point de vue de Moscou
Les Bolchéviques ne s’y sont point trompés. L’élection de Truman est pour eux ce qui pouvait arriver de pire. La débâcle de Wallace a vivement impressionné les Russes, d’ordinaire assez indifférents aux événements électoraux. Ils espéraient fermement un succès au moins relatif. Ils ont pour les Etats-Unis une admiration dissimulée et le désaveu de leurs tendances idéologiques les affecte. La « Pravda » elle-même y va d’un pleur.
Ce qui est plus grave, c’est l’importance que veulent prendre dans la politique mondiale les syndicats américains. La victoire de Truman est leur victoire. En Europe, on les considérait jusqu’ici comme uniquement préoccupés d’avantages matériels et indifférents aux problèmes d’idées. Une suspicion mutuelle régnait. Cet état d’esprit est en train de changer. Déjà on en avait eu l’indication dans l’accord des organisations ouvrières anglaises et américaines pour se retirer de l’organisme mondial dominé par les communistes. On sent à présent le moment venu d’un rapprochement spirituel dont la portée est considérable.
Cela sera pour Moscou un coup très dur. On sait que le véritable ennemi du communisme n’est pas la réaction qui se sert, mais la démocratie sociale. Un front commun de toutes les tendances de cette démocratie dans le monde, s’il devenait agissant, serait une force irrésistible qui étreindrait l’U.R.S.S. elle-même.
Truman et la Paix
On attend de Truman des gestes spectaculaires. Un dialogue direct avec Staline, de nouvelles négociations générales ; une ambassade Vinson. On croit que le temps est propice pour faire céder Moscou : le blocus de Berlin a échoué ; le corridor aérien tiendra ; le pacte de l’Atlantique se concrétise ; une crise économique aux Etats-Unis est de moins en moins probable. L’échec de la grève en France enlève aux Russes le dernier espoir d’avancer à l’ouest. Staline a tout intérêt à stabiliser la situation sur ce front de guerre froide pour se consacrer à la conquête de l’Asie qui marche si bien et où l’avenir du communisme n’est pas compromis.
Il y aura certainement de nouvelles tentatives d’apaisement. Mais la menace Russe d’abattre tout avion survolant le corridor qui ne serait pas suffisamment identifiable, les coups d’épingles quotidiens à Berlin et à Vienne disent assez clairement qu’on gagnera du temps peut-être, mais sans rien changer au fond des choses. L’optimisme sur ce point est aussi naïf que tenace, même parmi les diplomates.
Débâcle en Chine
Les plus sombres prédictions ont été dépassées. Les communistes envahissent la Chine proprement dite, sont aux portes de Pékin à proximité de Nankin au Sud ; un raz de marée. Malgré la décomposition rapide de son système de défense, Chang-Kaï-Chek veut tenir. Il parle d’une guerre de huit ans ! Par contre, on parle plutôt autour de lui et contre lui d’un accord entre nationalistes et communistes. A notre avis, il y a bien des chances pour qu’il en soit ainsi tôt ou tard. Tchang-Kaï-Chek discrédité devra céder la place, et l’intérêt commun des chinois commande l’union pour profiter de l’aide américaine, de la rivalité Russie-Etats-Unis, se protéger des ambitions de l’U.R.S.S. et d’une renaissance japonaise sous l’égide des U.S.A. Il est vrai que les passions en Chine, comme ailleurs, sont plus fortes que l’intérêt, mais il y a aussi des passions qui rapprochent les deux partis. Un accord se ferait si les militaires ne sont pas plus forts que les civils, ce qui est à voir.
En Palestine
Le tour est joué. Les Israéliens ont gagné. La victoire de Truman semble les assurer de pouvoir conserver leurs avantages. La déroute militaire des Egyptiens dans le Néguev a consterné les Arabes qui commencent à se quereller entre eux depuis que leur faiblesse est si apparente. La force aura donc décidé encore une fois et l’O.N.U., en pressant Arabes et Juifs de négocier, ne fera en fait qu’entériner le fait accompli ; on s’approche d’une solution provisoire et précaire bien entendu.
Ce qui est curieux, c’est que les Russes semblent se tenir fermement aux côtés des Juifs, que des escarmouches recommencent en Perse sur la frontière Russe. On s’attendait plutôt à une politique pro-arabe pour profiter du ressentiment des chefs du Moyen-Orient dont les Américains eux-mêmes commencent à sentir l’effet. Il faut croire que les temps ne sont pas venus de cette volte-face.
En Grèce
Les Balkans seront toujours les Balkans. Il faut être un diplomate chevronné pour s’y reconnaître dans le nouvel imbroglio grec et le jeu compliqué des grandes et petites puissances. On assiste aujourd’hui à ce miracle de voir une motion de l’U.R.S.S. approuvée à l’unanimité, recommandant des négociations directes entre les grecs et leurs voisins du nord. En attendant, les rebelles ne sont pas vaincus, le pays est toujours aussi mal en point et le gouvernement plus instable que jamais. Abcès qui restera longtemps ouvert, disions-nous il y a bientôt deux ans !
CRITON