ORIGINAL-Criton-1948-11-06 pdf
Le Courrier d’Aix – 1948-11-06 – La Vie Internationale.
Nouvelle Etape
La proximité de l’élection présidentielle aux Etats-Unis avait suspendu toute résolution diplomatique. Réélu contre toute attente, en dépit de pronostics savamment organisés, le président Truman va retrouver une autorité que ses maladresses lui avaient fait perdre, mais dont le peuple américain ne lui a pas tenu rigueur. Son administration qui compte d’excellents directeurs, va poursuivre sa politique : on sait où l’on va, c’est beaucoup.
L’Election
La défaite de Dewey n’atteint pas que le personnage qui avait le grave défaut d’être antipathique. Le Sénat et la Chambre passent aux démocrates. C’est contre la machine électorale du parti républicain actionnée par les grands intérêts financiers et industriels que le peuple américain a voté. Les organisations ouvrières ont voté à gauche, mais la déroute complète de Wallace montre qu’elles ont voté aussi anti-communiste. Moscou ne doit pas s’y tromper.
L’Europe accueille l’événement avec sympathie, on craignait l’interrègne de deux mois entre les présidents. L’inconnue d’hommes nouveaux et derrière Dewey, la pression des isolationnistes et des grosses sociétés, capable de contrarier une politique à larges vues qui doit s’accompagner d’une grande générosité. On craignait, surtout à Londres, une intransigeance délibérée à l’égard des gouvernements socialistes ; enfin que l’attention des Etats-Unis ne se porte davantage sur l’Extrême-Orient.
Il reste à souhaiter que le président Truman, grisé par le succès, ne passe pas outre aux conseils de son entourage quand il lui viendra de grandes idées comme cela s’est vu.
La Chine
L’effondrement de l’armée de Tchang-Kaï-Chek est un fait accompli. Les causes n’en sont pas uniquement militaires. Le prestige du Maréchal n’a fait que baisser depuis des années. La corruption de son administration, l’écroulement du dollar chinois et le désordre économique qui en résultait avaient ruiné son autorité. Le communisme a profité de cette impopularité. Les chefs ont su se montrer meilleurs administrateurs, plus soucieux du sort des masses. Mais ils sont plutôt xénophobes et Moscou se méfie d’eux. Au nationalisme de Tchang-Kaï-Chek pourrait bien succéder un national-communisme qui ne serait pas précisément pro-soviétique. Les Russes ne se font pas grande illusion ; personne ne conquerra la Chine. Mais ils se sont assuré une prise directe sur de vastes territoires qu’ils ne lâcheront pas. Au besoin, ils mettront au pas, par la force, les gouvernements locaux.
L’Union Européenne
Depuis la Conférence des Dominions et les visites de Marshall à Bevin, on sent à Londres une évolution en faveur de l’Union Européenne. Bien sûr, il n’est pas question d’accepter un super-gouvernement européen, ni même un parlement élu qui constituerait une pression de l’opinion sur les dirigeants de chaque état. On commencera par un comité pour l’étude des projets. Ce genre de Comité est généralement le signe d’un enterrement. En réalité, Bevin cède à une poussée d’opinion fortement appuyée tant par les Etats-Unis que par des hommes de poids comme Churchill, Spaak et Blum. On ne comprendrait pas que devant le danger Russe, l’Angleterre, par esprit insulaire, répétât sous une autre forme, les fautes de 14 et de 39.
En Palestine
Les Israéliens ont très adroitement profité du répit que leur offrait la campagne électorale américaine pour rompre la trêve et se servir de leur supériorité militaire sur les Egyptiens et les Arabes. Ils ont conquis toute la Galilée et repris le Néguev en grande partie. Les Nations Unies ont été saisies d’une demande de sanctions contre cette rupture des conditions d’armistice. Mais le président Truman qui avait besoin de voix israélites, a mis son veto à cette proposition anti-juive. Les Anglais qui l’avaient soutenue, ont été très contrariés ; car c’est non seulement leur politique qui est visée mais aussi l’indépendance morale de l’Assemblée ouvertement défiée, et cette fois par les Etats-Unis et non plus par les Russes. Par la force des choses, et faute d’un véritable esprit international, l’O.N.U. subit le sort de la S.D.N. C’est un forum où se débattent au grand jour les intérêts particuliers qui se sont déjà affrontés dans les chancelleries, ce qui aggrave les conflits au lieu de les apaiser et leur donne plus d’importance dans l’opinion, ce qui est plus fâcheux encore.
L’Allemagne
A Berlin rien de nouveau. Le pont aérien tient ; la rumeur d’une proposition russe d’évacuation de l’Allemagne persiste. L’U.R.S.S. organise sa police militaire pour remplacer l’armée rouge. Les choses ne vont pas très bien. Dans les rangs du parti Communiste unifié, l’épuration d’une part et les fuites de l’autre, ont fait le vide ; il n’y a plus personne pour faire façade pour les Soviets. Dans l’armée même et la haute administration soviétique, le nombre des désertions atteint des chiffres stupéfiants. C’est pourquoi Staline a jugé bon d’accuser d’intentions belliqueuses les Anglo-Saxons et d’étaler son pacifisme. Le peuple russe craint la guerre et se méfie du régime.
CRITON