Criton – 1948-06-26 – Politique et Monnaie

ORIGINAL-Criton-1948-06-26  pdf

Le Courrier d’Aix – 1948-06-26 – La Vie Internationale.

 

Politique et Monnaie

 

On regarde les relations Russo-Américaines comme le voyageur contemple la montagne un jour de brouillard. Un coin du voile se lève, un morceau du paysage semble se dessiner et puis de nouvelles brumes l’enveloppent. Il y aurait pourtant des indices d’éclaircie : la fixation de la Conférence du Danube ; l’abandon du rebelle grec Markos par ses Alliés ; les négociations entre Bulgares et Grecs à Washington ; les entretiens de Manowoky avec Lovett, sous-secrétaire américain. Par contre la réunion de Varsovie entre l’U.R.S.S. et ses satellites complète la rupture des négociations sur la monnaie allemande avec les Trois ……

 

La Réforme Monétaire en Allemagne

C’est enfin chose faite. Les Allemands ont un nouveau Mark. Le souvenir favorable du Rente mark de Schacht devrait l’aider à s’imposer. La confiance dans la monnaie est le principe de toute activité économique saine ; le délicat, c’est d’asseoir un signe monétaire dans un pays où il n’y a presque rien à vendre. Il faut ajuster le volume des moyens de payement à la quantité de marchandises disponibles et si possible tenir le consommateur un peu court. En même temps, il faut que les denrées consommables augmentent pour inciter le travail à rechercher les signes monétaires. Sinon une monnaie même assainie ne stimule pas l’effort comme cela est le cas en Roumanie et même en Russie depuis les lessives récentes. Heureusement les Etats-Unis avec les ressources Marshall peuvent, avec l’appoint de la nouvelle récolte, amorcer un circuit de production et d’échanges qui rendrait la monnaie nouvelle désirable. Le plan est bien conçu et arrive à l’heure, mais le trou constitué par la zone Russe et Berlin, en aspirant la monnaie saine, peut rendre précaire la réforme.

Les Russes avaient grand intérêt à se joindre aux alliés de l’Ouest. Mais c’était en définitive lever le rideau de fer et perdre le contrôle absolu de leur zone. Tout bien pesé et après hésitations, ils ont préféré s’abstenir. Ils vont à leur tour opérer une réforme monétaire spéciale en Allemagne orientale. Leur succès dépend de ce qu’ils pourront fournir de marchandises à un pays qu’ils ont en grande partie vidé et dont ils ont fait une colonie économique et financière. Il est probable que leur but sera plutôt de saboter la réforme occidentale que de lui opposer une concurrence victorieuse dont ils n’ont pas les moyens.

 

L’Union Européenne

L’Union européenne continue à animer les discussions ; l’idée de Reynaud d’un parlement européen élu par le suffrage des peuples, fait son chemin. Excellente idée, si ce parlement a des pouvoirs ; l’expérience des assemblées internationale montre malheureusement que les délégués y sont plus chauvins que les diplomates de carrière. On l’a vu à La Haye et plus récemment encore au Congrès socialiste de Vienne. Il vaut cependant la peine d’essayer. M. Courtin dans le « Monde » l’a dit avec raison, c’est la politique ici qui commande l’économique.

Si les lois économiques étaient comme le prétendent les Marxistes la raison déterminante des changements de structure politique, l’Union Européenne se ferait toute seule. Car chacun s’accorde à reconnaître que les conditions de la production et des échanges exigent impérieusement la constitution de vastes ensembles économiques dont les ressources s’équilibrent, et que de petits pays ne peuvent plus vivre par eux-mêmes. Il serait même fatal, selon l’orthodoxie du matérialisme historique, qu’avant peu il n’y ait plus qu’un système et qu’un monde.

Mais si  cette nécessité est évidente, les particularismes et les intérêts y résistent avec une force qui montre peut-être la malfaisance des hommes mais aussi la puissance des idées, qui ne sont pas toutes des préjugés. Il faudrait que chaque peuple commençât par un abandon de souveraineté au profit d’une autorité supérieure qui ne soit pas la volonté d’un plus fort. Or, parallèlement au besoin de concentration économique, une tendance antagoniste pousse les pays à un nationalisme de plus en plus étroit que l’extension de l’ingérence de l’Etat dans l’activité de chacun renforce une vaine aspiration à l’autarchie économique ; en sorte que les barrières se multiplient entre les états à mesure que se multiplient les raisons de les abattre.

Pour sortir de ce paradoxe, il faudrait frapper un grand coup qui tranchât le nœud gordien, et faire l’Union Européenne avant de chercher à en ajuster les moyens. Mais les peuples ont leurs raisons : ils sentent que l’Union ne se fera pas au profit de tous, mais de certains, au détriment des autres, et surtout qu’elle finira par être imposée par le plus fort à son seul bénéfice. L’exemple de l’U.R.S.S. et des républiques dites populaires est un exemple décisif de la façon dont on peut forcer l’histoire à donner raison à Karl Marx.

Tout cela vaut qu’on y pense.

 

La Débacle de Markos

Le journal suisse « Die Tat » publie une bien curieuse lettre du rebelle grec Markos où le bandit qui avouait avoir enlevé dix mille enfants grecs pour les déporter en Yougoslavie, se plaint d’avoir été trahi par Staline et abandonné par ses acolytes, Tito et Dimitrov. Tous ses S.O.S. sont restés sans réponse et, aujourd’hui traqué par les armées du gouvernement d’Athènes, il accuse avec humeur ceux qui l’ont lancé dans l’aventure.

A envoyer à Jean-Paul Sartre pour le drame qu’il écrira comme suite aux « Mains Sales ».

 

                                                                                            CRITON