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Le Courrier d’Aix – 1948-06-19 – La Vie Internationale.
Rêves et Réalités
Bien que les indications soient toujours contradictoires, l’impression reste qu’un modus vivendi est recherché par les Américains comme par les Russes. Les Etats-Unis se rendent compte de leur faiblesse militaire actuelle, les Soviets de la nécessité de consolider dans les pays occupés une autorité encore précaire. Au surplus, la récolte de 48 ne sera pas excellente chez eux, et bien que celle de 47 fût exceptionnelle, une disette aigüe persiste en Ukraine.
A Berlin
Un jeu de chats : approches et coups de patte. Le trafic ferroviaire est interrompu puis rétabli ; les séances officielles de la Kommandantur sont suspendues, mais on cause dans les couloirs ; la position des trois est précaire à Berlin, mais ils ont décidé de s’y maintenir coûte que coûte, et leur prestige est engagé. Les Soviets n’ont pas coupé les ponts ; ils cherchent à monnayer leur forte position contre d’autres avantages ; ils craignent les effets de la réforme monétaire en Allemagne qui ne peut être différée maintenant et voudraient y participer au meilleur compte.
Les Accords de Londres
Voilà votées les « recommandations ». On va les appliquer, mais comme l’a dit Schumann, ce sont des mesures provisoires. En tous cas, on ne reviendra pas sur ces résolutions. Les Anglo-Saxons ont donné aux inquiétudes françaises des apaisements verbaux, et le Sénat américain, en autorisant le département d’Etat à s’associer dans le cadre de l’O.N.U. à des accords de défense régionaux, a préparé la voie à une garantie d’assistance militaire aux pays de l’Union Européenne, les Cinq et peut-être les Scandinaves et l’Italie.
Le Rêve du Général
Les critiques adressées au plan de Londres ont paru confuses et contradictoires, chacun dissimulant sa pensée véritable. Le général de Gaulle en veut à l’unité allemande et désire le retour à la pluralité de petits états d’avant Bismarck. Réunis dans le cadre de l’Union Européenne dont Paris serait la capitale, la France jouant le rôle d’Etat fédérateur sans lequel aucun bloc de nations souveraines ne pourra exister, et la Ruhr celui de réservoir commun à cet ensemble de peuples. Voilà le but. On comptait que l’Angleterre incapable, à cause de ses liens avec les Dominions, de s’incorporer dans une union douanière européenne, ne pourrait disputer à la France la place dirigeante. Plus tard, quand l’Europe centrale et les Balkans seraient libérés du joug soviétique, les petits états qui les composent se joindraient naturellement à la nouvelle Europe. On espérait que les Etats-Unis accepteraient de se décharger du fardeau européen, pourvu que le continent ne soit pas aux mains d’une puissance impérialiste et que sa structure économique et sociale laisse la porte ouverte à leur expansion commerciale. Mais l’Angleterre veillait ; et pour le moment, les Etats-Unis ne peuvent, devant la menace soviétique, abandonner la direction de l’Europe. Et la France de 1948 est trop divisée, et moralement et physiquement trop anémiée, pour que de grands rêves soient réalisables.
L’opposition Communiste
Quant aux communistes, il est amusant de relever la contradiction frappante entre leurs arguments et ceux des camarades allemands et soviétiques. Pour énerver les Français, on leur dit que les Anglo-Saxons veulent relever l’Allemagne avant la France, faire l’unité du Reich contre notre intérêt national, nous priver des réparations du charbon et de l’acier de la Ruhr. A Berlin, au contraire, on crie au démembrement de l’Allemagne dont la Russie seule veut refaire l’unité ; on asservit la nation vaincue aux puissances impérialistes et capitalistes, dont la France qui vole la Sarre.
On condamne le Reich à une occupation indéfinie et à un contrôle perpétuel qui ruine tout espoir d’indépendance nationale et de relèvement économique. La démagogie ne connait pas de contradictions, mais prenez garde, camarades, que les peuples sont moins crédules qu’on ne pense.
En Angleterre
La situation du Royaume-Uni s’assombrit chaque jour. La production de charbon a encore baissé et les exportations sont en danger ; douze mille dockers sont en grève, et la balance commerciale de Mai est en déficit de 62 millions de livres, un record. Le plan Marshall en couvre à peine la moitié. Il va falloir demain puiser dans les dernières réserves de la Banque d’Angleterre et après, ce sera la faillite et l’effondrement du bloc Sterling. Sir Stafford Cripps s’oppose désespérément à cette extrémité mais alors, ce seront de nouvelles restrictions alimentaires ou le chômage. Aussi, Dalton et son clan préfèrent ruiner l’Angleterre croyant qu’après cela, la socialisation s’imposera définitivement. En outre, le renouveau d’isolationnisme américain, qu’il ne faut pas prendre à la légère, laisse peu d’espoir pour un emprunt nouveau.
En Birmanie
Enfin, après les élections Sud-Africaines voici une nouvelle disgrâce ; la Birmanie passe au bolchévisme. La Malaisie, au sud, connait des révoltes sanglantes de même origine. 400 millions de capitaux britanniques sont menacés. En Birmanie, à qui le gouvernement travailliste a donné l’an passé l’indépendance sans conditions, le pouvoir était aux mains de Takin-Nu jusqu’ici adversaire implacable des communistes, qui avaient par quatre fois cherché à l’assassiner. Et ces jours-ci, volte-face complet et inattendu du Foreign-Office même, Takin-Nu se déclare communiste et demande une alliance avec Moscou. Par quels moyens, l’Angleterre réagira-t-elle ? La politique d’abandon une fois commencée mène une puissance coloniale de catastrophe en catastrophe plus coûteuse en définitive qu’une résistance même difficile. La France à ce titre a eu plus de courage que sa voisine britannique. Nous aurons mérité de sauver notre Empire.
CRITON