Criton – 1953-04-25 – Le Péril Asiatique

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Le Courrier d’Aix – 1953-04-25 – La Vie Internationale.

 

Le Péril Asiatique

 

L’invasion du Laos est le fait le plus grave de cette période. Tout se passe comme si les Chinois, cherchant à se débarrasser de la guerre de Corée qui faisait le jeu des Russes mieux que le leur, portaient leur effort vers le Sud-Est de l’Aise où se trouvent les ressources qui leur manquent et que leurs alliés soviétiques ne peuvent leur procurer.

Il se pourrait bien que ladite offensive de paix menée par les Sino-Russes soit l’écran de fumée destiné à masquer  l’opération, ébranler et distraire l’opinion américaine et empêcher le gouvernement des Etats-Unis de faire front à temps devant une menace qui, si elle se développait, mettrait en danger l’équilibre du monde. Car si les Chinois ou leurs satellites atteignaient le golfe du Siam, c’est toute l’Asie qui tomberait rapidement entre leurs mains non seulement la Malaisie, la Birmanie, le Siam, mais l’Inde. Le Pandit Nehru ne le sait que trop. Il est singulier qu’au moment où la situation mondiale prend un caractère sinon grave du moins sérieux, beaucoup se livrent aux douces espérances d’une paix prochaine.

 

Le Gouvernement du Lahu

La technique des Sino-Soviétiques n’est pourtant pas nouvelle. En même temps que commençait l’invasion du Laos, le gouvernement de Pékin proclamait l’indépendance d’un petit territoire appelé Lahu qui se trouve au Sud-Ouest du Yunnan à l’extrême pointe de la Chine qui touche aux frontières de Birmanie et du Laos, et par la voie du Mékong n’est éloigné du Siam que de quelques cent cinquante kilomètres. Pourquoi cette autonomie accordée à une population montagnarde qui n’a pratiquement jamais connu de gouvernement, sinon pour renouveler le coup des volontaires et préluder à la constitution d’une série d’états « libérés » qui seraient à la Chine ce que sont à la Russie les Etats de l’Europe centrale.

 

L’Echange des Prisonniers en Corée

Pendant ce temps, à grands renforts de projecteurs, on célèbre le retour de quelques dizaines de prisonniers Américains et Alliés à Pan Mun Jon. L’opinion aux Etats-Unis est fascinée par la perspective d’un armistice. Le président Eisenhower aux prises avec des courants politiques contraires est obligé de se dédoubler. C’est lui qui compose les messages de paix ; il laisse à Foster Dulles le soin de rassurer l’aile droite des Républicains. On laisse même courir le bruit que le Président et son Ministre seraient en désaccord sur la politique extérieure.

 

Le Message

Le message solennel d’Eisenhower sur les conditions d’une véritable paix a été composé avec grand soin. C’est un chef d’œuvre en son genre puisqu’il a recueilli l’unanimité aux Etats-Unis où tous les courants politiques ont trouvé ce qu’ils attendaient, et à l’étranger tous les Alliés l’on approuvé au moins officiellement.

Il énumère les conditions morales de la paix, la bonne foi des gouvernements et des peuples conduisant au désarmement général et contrôlé ; cela pour les pacifistes – les conditions matérielles de la paix, la liberté pour tous les peuples, c’est-à-dire ceux d’Europe centrale et orientale, et l’arrêt de toutes les guerres en Asie y compris l’Indochine et de Malaisie : cela pour les partisans du refoulement ;  enfin, pour ceux qui craindraient que l’arrêt des commandes dues au réarmement  ne soit le signal d’une dépression économique, le projet de consacrer toutes les sommes qui seraient épargnées sur les canons à une assistance généreuse aux pays qui souffrent de sous-alimentation ou de moyens insuffisants de production. Le discours d’Eisenhower se termine par ces mots « nos propositions veulent enlever le fardeau d’armements et de craintes qui pèse sur les hommes afin qu’ils puissent connaître un âge d’or de liberté et de paix ».

Pour ceux qui ont le triste privilège de la mémoire, cela sonne comme une conclusion d’un discours de feu le président Wilson, presbytérien comme Eisenhower et Dulles. A quoi nous serions tentés de répondre que le christianisme nous enseigne que la paix matérielle n’est pas de ce monde et que l’âge d’or sur cette terre enlèverait à cette vie de combat, sa signification et son but. Quant à l’Histoire et surtout celle de ce siècle, elle ne nous autorise guère à rêver d’un univers où régneraient l’harmonie et la tolérance mutuelle. Sans parler des impérialismes russe et chinois, il y a le monde musulman en révolte, et la fermentation croissante du continent noir. Et même en Europe où les bonnes volontés ne manquent pas, l’antagonisme franco-allemand est-il réellement apaisé ?

 

La Réunion de l’OTAN

Aujourd’hui s’ouvre à Paris la réunion de l’Alliance Atlantique. On y discutera des objectifs du nouveau gouvernement soviétique dont les paroles apaisantes se multiplient sans qu’on puisse voir encore où elles tendent. Il semble que le voyage aux Etats-Unis de MM. Mayer et Bidault que la presse en général avait présenté comme une démarche sans résultat, a au contraire influé sensiblement sur les dispositions du défensif atlantique.

La France reçoit sous forme de commandes d’armement des sommes importantes susceptibles de soulager les finances publiques et de stimuler la production. De plus, le programme d’armement trop lourd pour les économies européennes va être étalé et, comme le souhaitaient les Anglais, révisé en fonction de la qualité plutôt que de la quantité. Un programme à long terme réclamé par la France rendra plus facile les futures prévisions budgétaires en matière de défense : Comme nous le pensions il y a un mois, ces décisions prévues ne manqueront pas de poids si le Congrès, comme il est probable, y souscrit.

 

Faut-il Internationaliser le Problème Indochinois ?

Reste le problème indochinois. La situation militaire est préoccupante et l’on peut craindre que la France ne soit plus en état de faire face seule – toute question financière mise à part – à la pression du Vietminh appuyé par la Chine. Ne faudra-t-il  pas internationaliser le conflit tôt ou tard, c’est-à-dire charger l’O.N.U. de responsabilités que nous voulions garder pour nous seuls ? La solution présente des dangers évidents. Les litiges de Tunisie et du Maroc que nous avions, sans doute à tort, refusé de plaider devant l’assemblée, ne seront-ils pas désormais de son ressort ? Et où s’arrêterait l’arbitrage de l’O.N.U. ? Les Etats-Unis, si la situation l’exigeait, n’interviendraient en Indochine que sur mandat des Nations-Unies. Voici la France devant des décisions difficiles qui laissent à notre diplomatie peu de latitude. Mais on sait que la diplomatie est précisément l’art de choisir entre des inconvénients.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1953-04-18 – La Paix Indivisible

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Le Courrier d’Aix – 1953-04-18 – La Vie Internationale.

 

La Paix Indivisible

 

L’effervescence produite par la nouvelle attitude soviétique a fait place à des réflexions plus circonspectes. En dehors des avances Sino-Coréennes, les intentions pacifiques des Russes ne se traduisent jusqu’ici que par des paroles modérées et des gestes courtois. A l’intérieur, la propagande contre l’Occident débarrassée de quelques injures reste néanmoins aussi virulente. Mais c’est surtout en imaginant une à une les démarches possibles vers une réelle détente qu’on s’est aperçu que la paix était indivisible, c’est-à-dire que l’on ne pouvait régler une question particulière comme la guerre de Corée ou le problème autrichien sans remettre en cause tous les autres. On en arrive ainsi à se demander si dans l’état présent des antagonismes une révision aussi radicale des méthodes et des points de vue est concevable ?

 

Nécessité de Changer les Hommes

Nous ne le pensons pas. Si le conflit russo-américain doit un jour se résoudre pacifiquement, ce ne saurait être avec l’actuelle équipe au pouvoir en U.R.S.S. Molotov et Vichinsky, quels que soient les buts qu’ils poursuivent, sont incapables de créer une ambiance confiante où de mutuels sacrifices seraient possibles sans perte de prestige pour les uns ou les autres.

Un changement de personnes et même de personnel dirigeant n’est pas impossible en U.R.S.S. d’après ce que l’on sait des tendances de la jeune génération. D’ici là ce serait, à notre sens, une faute de consolider le pouvoir de l’équipe Malenkov-Beria en lui offrant l’occasion de succès diplomatiques. Le Monde occidental, s’il veut établir un jour la paix véritable, doit se montrer intraitable à l’égard de tout ce qui rappelle le stalinisme, ses méthodes et ses hommes. La paix proprement dite n’étant pas présentement menacée et ne peuvant l’être, la fermeté et la constance dans le renforcement des défenses du monde libre est le meilleur garant d’un règlement futur.

 

L’Invasion du Laos

Si quelque chose pouvait calmer les enthousiasmes prématurés, c’est bien la coïncidence de la reprise des pourparlers d’armistice en Corée et de l’attaque Vietminh au Laos. Cela, en corrélation avec une déclaration de «La Pravda » excluant toute interdépendance entre les problèmes Indochinois et Coréen. Si les Communistes cherchent un accord, c’est aussi limité que possible – comme ce fut le cas à Berlin – pour ajuster à leur profit une situation locale. Les Chinois veulent cesser les hostilités en Corée pour éviter qu’un jour ou l’autre, les usines de Mandchourie ne subissent le sort des centrales électriques du Yalu, ce qui priverait la Chine nouvelle de toute industrie lourde pour la plus grande satisfaction de son alliée soviétique.

 

Conditions d’une paix en Corée

Mais de quoi servirait un armistice en Corée si à travers le Laos, les Viets appuyés par les Chinois menaçaient, outre le Sud Vietnam, la Birmanie ? Un armistice est sans grand intérêt pour les Américains s’il n’est suivi d’un règlement général en Asie – qui devrait, pour être valable être assorti de garanties telles qu’un contrôle internationale – qui peut assurer autrement que les Chinois ne se serviraient d’un armistice, comme ils l’ont fait des pourparlers de Pan Mun Jon, pour reconstituer leurs forces et les lancer au jour opportun sur un nouvel objectif ? Faute de garanties, les Américains sont obligés de rester l’arme au pied au Japon et d’avoir peut-être à improviser à un moment imprévu une défense difficile et coûteuse, comme celle de 1950 en Corée ?

La paix en Extrême Orient suppose d’autres conditions encore. La Corée du Sud qu’elle soit représentée par Sigmund Rhee ou l’un de ses adversaires politiques n’admettra pas un nouveau partage du pays qui reviendrait à rétablir la situation qui a eu pour conséquence l’invasion de 1950. Il faudrait régler aussi la question de Formose et le sort de Tchang Kaï Chek et de son armée. Il faudrait enfin imposer une vraie pacification en Indochine et en Malaisie. Sans le règlement d’un de ces problèmes la solution des autres ne présente – politiquement parlant il s’entend – aucun avantage. Il est fort douteux que ce soit à un règlement d’ensemble que les Communistes songent.

 

Difficultés d’un Renversement de Politique

Il y a plus. Un renversement de politique de cette ampleur est aussi difficile pour les Soviets et leurs alliés que pour les Américains. A notre époque une politique donnée implique une foule de conditions inconnues il y a quelques lustres. D’abord une organisation de l’économie interne et des échanges internationaux dont la moindre rupture a de profondes répercussions, tout un système aussi d’action psychologique, de propagande dans les masses et de jeu d’influences dans les cadres politiques qui ne peuvent se rompre sans atteindre le prestige et l’autorité des gouvernants. Faire la paix équivaut presque à faire une révolution.

 

Interdépendance de l’Orient et de l’Occident

Certains, comme Lippmann, ont dit, peut-être à tort, que les problèmes d’Extrême-Orient ne pouvaient être réglés sans un accord en Europe et tout d’abord sur l’Allemagne. La paix serait indivisible, même à l’échelle planétaire. Un règlement du problème allemand soulève d’ailleurs des difficultés qui sont assez analogues à celles d’Extrême-Orient.

En supposant – ce qui est bien problématique – que les Russes consentent à des élections libres dans leur zone à l’évacuer ensuite, les Allemands dont on ne pourrait plus disposer comme d’un vaincu, consentiraient-ils à se laisser neutraliser ? Et la France accepterait-elle une Allemagne réunifiée à laquelle on ne pourrait refuser un minimum de force militaire, c’est-à-dire exactement la situation du Reich avant Hitler ?

Si d’autre part, on évacue l’Allemagne, cela ne se conçoit pas sans la conclusion d’un traité autrichien, les Russes peuvent-ils, dans ce cas, renoncer, comme ils y sont tenus par traité, à avoir des forces militaires chez les autres satellites qu’ils tiennent à si grand peine en leur puissance ?

Enfin, les Américains seraient-ils en mesure de se maintenir en Europe s’ils évacuaient l’Allemagne, et s’ils quittaient le sol européen la France ne serait-elle plus séparée du monde soviétique en armes que par l’espace vide d’une Allemagne abandonnée à son sort et peut-être à l’absorption par infiltration du communisme ? Ces hypothèses ne sont évidemment qu’un jeu, mais aucune n’est improbable au cas où l’on bouleverserait les positions actuelles sans changer les hommes et les dispositions mentales des dirigeants de Moscou.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-04-11 – La Fin de l’Ère Stalinienne

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Le Courrier d’Aix – 1953-04-11 – La Vie Internationale.

 

La Fin de l’Ere Stalinienne

 

Nous avions, il y a quinze jours, commenté les signes d’une nouvelle politique soviétique. Les événements se sont précipités depuis. Il n’est pas douteux que l’échiquier diplomatique va s’en trouver bouleversé. Le monde semble avoir été surpris par des initiatives auxquelles on devait s’attendre. Il serait faux de penser, comme certains le croient, que la diplomatie occidentale se trouve prise de court. La situation nouvelle était depuis longtemps envisagée. Comme il arrive toujours en pareil cas, l’imagination des commentateurs s’est donné carrière. Chacun a réagi selon ses espoirs ou ses craintes. De là, une grande confusion dans les esprits et beaucoup de spéculations erronées.

 

Politique Extérieure et Politique Intérieure en U.R.S.S.

Séparons d’abord, pour y voir clair, deux ordres de faits distincts dans la nouvelle politique russe. Les uns, purement diplomatiques depuis longtemps préparés et qui se seraient produit en tout état de cause si Staline avait vécu. Le but essentiel de l’U.R.S.S. est d’empêcher le réarmement de l’Allemagne et la constitution d’une fédération européenne qui mettrait fin à la rivalité franco-allemande. Tant que la réalisation de ce plan était lointaine et douteuse, les Russes, comme nous l’avons vu, s’étaient contentés de manœuvres occultes et de portée secondaire. Mais les Etats-Unis et l’Allemagne de Bonn pressant le mouvement, le moment d’agir était proche pour Moscou.

Nous y voici arrivés. Il est facile aux Russes de démolir le fragile édifice de la diplomatie occidentale en proposant une conférence à Quatre qui remette en cause le statut de l’Allemagne. Pour cela, il fallait cependant une condition essentielle : rétablir un minimum de confiance dans le crédit qu’on peut accorder à la diplomatie soviétique. La politique ordonnée par Staline depuis la fin de la guerre l’avait sérieusement ébranlée. On ne croyait plus à la bonne foi de Moscou, ni à la possibilité d’un accord. A cet égard, la mort de Staline a grandement facilité la tâche des nouveaux maîtres du Kremlin. Ils peuvent ressaisir un crédit que le vieux potentat avait systématiquement ruiné. Encore leur faudra-t-il donner des gages et c’est là que pour eux les difficultés commencent. Comment remettre en question les problèmes que les Occidentaux étaient sur le point de résoudre, sans reculer en quelque partie du monde et donner des gages tangibles. C’est là que les Américains les attendent.

 

Fin du Terrorisme

Mais il y a autre chose et peut-être plus intéressant encore. C’est le changement imprévu et sensationnel celui-là qui se produit dans la politique intérieure russe ; la fin du régime de terreur et d’arbitraire qui avait été le moyen de la dictature stalinienne, quelque chose d’analogue à ce qui s’est produit après Thermidor chez nous.

En libérant les médecins arrêtés il y a trois mois, en destituant ou emprisonnant au contraire leurs accusateurs qu’on avait présentés en janvier comme des héros de la vigilance patriotique, en annonçant que, dorénavant, on renonçait à la méthode des aveux spontanés qu’on reconnait avoir servi à faire s’accuser eux-mêmes les praticiens appréhendés, on rassure l’opinion soviétique et surtout les hauts fonctionnaires qui jusqu’ici vivaient dans la terreur d’une purge inopinée ; on reconnaît implicitement que tous les procès spectaculaires en Russie et chez les satellites n’étaient que des prétextes à l’action policière.

Nous pensons que dans cette affaire Beria et Malenkov on agit d’accord. Beria en particulier avait failli perdre le contrôle des services de sécurité et il avait sans doute été sauvé par son collègue au moment de l’arrestation des médecins. Il n’avait jamais approuvé les méthodes staliniennes et déjà autrefois mis fin à l’épuration sanglante du sinistre Yedrob.

 

La Révolte de l’ « Intelligentsia »

Mais cela ne suffirait pas à expliquer un pareil revirement, ni surtout la publicité qu’on lui donne.  La cause véritable est plus profonde. C’est l’ « Intelligentsia » russe qui est lasse de ces procédés. Depuis la guerre, cette classe sociale qui comprend tous les techniciens, médecins, ingénieurs, universitaires, dirigeants de grandes entreprises et surtout les plus influents de tous les acteurs et les artistes, a beaucoup grandi en importance. Elle a remplacé l’ancienne aristocratie. Sans sa collaboration, l’appareil monolithique de l’Etat russe ne peut fonctionner.

Tant que Staline vivait, leur influence ne pouvait s’imposer. Mais aujourd’hui elle se révèle. Ces personnages souffrent du contrôle de la police et de l’administration, de l’isolement où ils se trouvent derrière le rideau de fer, coupés d’informations de leurs confrères occidentaux, ils sentent aussi peser sur eux le discrédit du monde intellectuel et l’accusation de l’opinion qui en fait des serviteurs d’une nation dont les pratiques barbares révoltent la conscience humaine. Ils veulent renouer avec le monde et faire figure de civilisés. La pression de ce besoin de liberté se manifeste pour la première fois et Malenkov en tient compte.

De plus, ces intellectuels  ne sont pas particulièrement attachés au système communiste. Ce n’est pas qu’ils regardent avec envie leurs confrères occidentaux. Ils veulent simplement avoir dans la société nouvelle la part qui leur revient, la première et l’influence prépondérante que prennent leurs semblables dans tous les pays quel qu’en soit le régime. Et dans l’ensemble, la doctrine politique leur importe peu. Nous assistons donc à un changement majeur dans la physionomie du monde soviétique. Nous n’avons pas fini d’en montrer les conséquences.

 

La Fin de la Guerre de Corée

Par ailleurs, nous entrons dans la phase dernière de la guerre de Corée. Elle ne pouvait plus durer sans entraîner un conflit entre Russes et Chinois. On en avait eu le premier signe quand Mao Tsé Tung ,après avoir favorisé la rédaction du compromis indien sur la question du rapatriement des prisonniers, s’était vu obligé de le rejeter quand Vichinsky, à l’O.N.U. l’avait en toute hâte déclaré inacceptable.

Cette guerre ne profitait plus qu’aux Russes qui tenaient par-là la Chine en tutelle, à la merci des fournitures de guerre qu’elle livrait avec parcimonie, et empêchait la Chine nouvelle de remettre sur pied son industrie. Chou en Laï venu à Moscou pour les obsèques de Staline a mis Malenkov en demeure d’accepter l’arrêt des hostilités.

Il ne faudrait pas croire cependant que la fin de ce conflit est un prélude à une paix générale en Extrême-Orient. Les Américains, s’ils se retirent de Corée, devront rester l’arme au pied au Japon et renforcer leurs moyens militaires au cas où les Chinois tenteraient, par la force ou l’infiltration, de s’emparer de toute la Corée. L’armistice ne changera que la position des adversaires. Les négociations après l’armistice seront longues et difficiles pour les Américains. La question de Formose et de Tchang-Kaï-Chek, l’admission éventuelle de la Chine communiste à l’O.N.U., autant de problèmes (sans compter l’Indochine) où les Etats-Unis vont se trouver embarrassés à l’égard de leurs alliés et de l’opinion mondiale.

 

Vers la Paix

Un dernier mot. Cette détente qui s’annonce est-elle un pas vers la paix ? On en peut douter. Les problèmes vont changer d’aspect et la rivalité entre l’U.R.S.S. et les Etats-Unis s’exercer sur un plan nouveau, les problèmes essentiels et les difficultés demeurent aussi malaisés à surmonter. La paix n’est possible que par la libération de l’Europe, la délimitation des sphères d’influence en Asie et le désarmement universel contrôlé. Rien ne permet d’espérer que Moscou y consente.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-03-28 – Ouverture du Dernier Acte

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Le Courrier d’Aix – 1953-03-28 – La Vie Internationale.

 

Ouverture du Dernier Acte

 

Après les longues, difficiles et fructueuses négociations interalliées de ces dernières semaines, on assiste à une conclusion accélérée d’accords qui précèdent le voyage de M. Mayer à Washington, et tout a été mis en œuvre à Paris, à Londres et à Bonn, et plus encore de la part des Etats-Unis pour le succès de cette rencontre franco-américaine. Nul doute qu’on se trouvera, au retour des ministres français, en présence d’un plan général coordonné auquel il ne manquera plus que la sanction du Congrès des Etats-Unis.

 

Le Changement d’Attitude Soviétique

Cette course pour l’entente, habilement menée, pourrait surprendre si l’on ne savait qu’elle est commandée par le changement d’attitude de la diplomatie soviétique dont l’inflexion conciliante n’a pas manqué d’être remarquée. A l’intérieur, Moscou prépare son opinion à la coexistence pacifique, et les diplomates accrédités en U.R.S.S. sont frappés de la soudaine amabilité de leurs collègues soviétiques. Que signifie ce changement ?

Ce que les Russes craignent au premier chef, c’est le réarmement de l’Allemagne de Bonn et la constitution d’une communauté européenne de défense, prélude à la fédération européenne ; jusqu’ici, ils se sont contentés, comme nous l’avons vu, de manœuvres de propagande, d’actions diplomatiques secrètes par personnes interposées. Mais tout récemment, ils ont senti que l’échéance était proche et que la ratification des traités serait effective, malgré l’opposition violente qu’ils suscitaient. Il fallait ressaisir l’initiative.

 

La Nature de l’Action Soviétique

Qu’une intervention directe de la diplomatie russe soit proche, cela ne fait aucun doute. Il y a longtemps que Staline s’y préparait. Il la réservait pour le dernier quart d’heure. Reste à savoir en quoi elle consistera et quelle peut en être la portée et le succès. Si Moscou veut y mettre le prix, il ne lui sera pas difficile de renverser définitivement les plans américains et de remettre en cause le sort de l’Europe. Il suffirait de proposer l’évacuation de la zone orientale, la réunification de l’Allemagne, et des élections libres d’où sortiraient un gouvernement allemand et une Allemagne réintégrée dans ses droits de puissance libre, mais démilitarisée et neutralisée.

C’est ce qu’a toujours craint le chancelier Adenauer sans cesser d’ailleurs de le réclamer parce qu’il est convaincu que la Russie est incapable d’y souscrire. Moscou peut très bien cependant faire des propositions de cette nature ; proposer sur ces bases une conférence à Quatre à laquelle les Alliés occidentaux ne pourraient se soustraire, et après de longs pourparlers, faire échouer la conférence sur une question de détail exactement comme la conférence d’armistice de Pan Mun Jon qui a été bloquée sur la question des prisonniers. La manœuvre serait exécutable si précisément il n’y avait des précédents.

 

Conditions Préalables à une Conférence à Quatre

Aussi, avant que ne se réunisse la Conférence, les Américains et leurs partenaires demanderont aux Russes, non l’affirmation de principes vagues, mais un protocole précis qui ne laissera au hasard des conversations ultérieures que des points négligeables.

Les Russes peuvent difficilement éviter cette fois-ci d’être mis au pied du mur. Est-il réellement possible qu’ils acceptent d’abandonner le glacis de l’Allemagne orientale, d’évacuer Berlin et de mettre ainsi à nu le désordre et la ruine qu’ils ont semés dans ces territoires ? Peuvent-ils renoncer à cette politique constante de non accord et de maintien intransigeant  de toutes les positions acquises ? Peuvent-ils consentir à un recul manifeste de l’influence communiste en Occident ? Nous ne le pensons pas.

Le moindre recul, même s’il était assorti de contreparties avantageuses pour eux, serait trop dangereux ; l’espoir qu’il susciterait ne serait pas celui de la paix, mais d’une proche libération chez les satellites. Il est donc plus probable, ou bien qu’ils se contenteront de manœuvres dilatoires, ou qu’ils mettront en œuvre une stratégie diplomatique si compliquée qu’ils réussiront malgré la résistance de leurs adversaires à gagner du temps et à ressusciter parmi les Alliés des divergences en train de s’aplanir. La partie qui s’engage ne manquera pas d’intérêt ni d’émotions.

 

Les Accords de Dernière Heure

Mais revenons aux faits de ces derniers jours : il y a eu d’abord la réunion à Paris de la Conférence européenne de Coopération économique où MM. Eden et Butler ont annoncé qu’ils adoucissaient les restrictions anglaises aux importations en faveur des pays européens, et tout spécialement de la France et de l’Italie. Geste opportun qui a été demandé à Washington comme condition à toute aide américaine en faveur de la Livre. La solidarité économique des pays de l’Union européenne ne sera pas brisée.

Résultat heureux et important : l’Union européenne de Paiement obtient un sursis d’une année alors qu’elle semblait du fait de l’Angleterre condamnée à disparaître. Il est probable en outre qu’aux engagements moraux que promettront, sous condition de la ratification du Congrès, Eisenhower et Dulles, correspondront des engagements analogues des Anglais en faveur de la Communauté européenne de Défense. Parallèlement, le Gouvernement de Bonn a lui aussi réduit ses restrictions à l’importation.

A Paris, la commission d’experts désignés pour mettre au point la rédaction des protocoles additionnels réclamés par la France a, le jour même du départ des ministres français, abouti à un accord que les Allemands, jusqu’ici hostiles, ont eux-mêmes signé.

Les négociations franco-sarroises qui trainaient depuis des semaines ont abouti à un protocole qui laisse le champ libre à une définition du statut de la Sarre. Il est probable que lorsque le chancelier Adenauer qui a fait ratifier en troisième et dernière lecture, les fameux traités de Bonn et de Paris, se rendra à Washington, le terrain sera préparé pour une solution du problème franco-allemand sur la Sarre. Le compromis qui en résultera, sans satisfaire les deux parties, ni mettre un sceau définitif au litige, suffira sans doute à apaiser les esprits de part et d’autre.

Pour couronner l’œuvre, M. Cabot Lodge, premier personnage de la diplomatie américaine après Dulles, a fait pour l’opinion française une déclaration très amicale où le rôle futur de la France comme puissance mondiale et puissance directive en Europe, est clairement affirmé. Rien n’a été négligé de toutes parts, et même du côté belge par l’activité à Washington de M. Van Zeeland, pour donner au dernier acte de la ratification des traités européens le plus de chances de succès. L’opposition française n’aura pas été inutile et aura donné aux négociateurs français le moyen d’obtenir le maximum de concessions de la part de leurs Alliés. Mais reste à savoir si elle se laissera désarmer et si l’impasse à laquelle on avait abouti ces derniers temps est vraiment tournée. Tout dépend, encore une fois, de Moscou.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-03-21 – Double Visage

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Le Courrier d’Aix – 1953-03-21 – La Vie Internationale.

 

Double Visage

 

La France donne à l’étranger le sentiment d’avoir deux politiques, l’une officielle qui demeure fidèle aux projets d’unification européenne, l’autre qui s’efforce de mettre devant cette politique des obstacles qui la rendent irréalisable. C’est ce double visage que les ministres vont présenter à Washington. L’échec essuyé à Londres où l’on espérait amener les Anglais à s’associer ne fut-ce qu’indirectement à l’armée européenne, a beaucoup accentué cette attitude ambigüe. Dans ces conditions, on peut craindre qu’une crise majeure n’éclate qui dépasserait le cadre habituel des crises politiques intérieures.

 

Une Politique de Rechange

Ce qui ajoute à la confusion, c’est que l’on sent que certains éléments, et non des moindres, cherchent une autre voie que celle de la coopération des nations libres. Certains incidents significatifs se sont produits dont la coïncidence a été remarquée à l’extérieur : l’affaire des drapeaux en berne à l’occasion de la mort de Staline, les condoléances officielles et le télégramme du Président de la Chambre après le décès de Gottwald ; puis la remise par les Soviets des dépouilles des aviateurs français de Neimen-Normandie, les cérémonies qui ont suivi auxquelles assistaient l’ambassadeur d’U.R.S.S.

Sur un autre plan, ce fut la visite quasi officielle de l’ex-chancelier allemand Wirth à Paris. Le personnage qui se dit le chef du « Rassemblement Allemand » d’Allemagne occidentale vient de remettre aux trois haut-commissaires alliés, une requête pour la reprise des pourparlers à Quatre  en vue de la « réunification pacifique de l’Allemagne » ; ce rassemblement compterait quinze millions d’adhérents et Wirth se tient en contact avec les dirigeants de l’Allemagne orientale. Les deux pseudo-parlements de la zone russe vont se réunir le jour même où le Bundestag de Bonn est appelé à ratifier les accords contractuels et le traité d’armée européenne ; cela pour discuter avec les représentants du « rassemblement » les conditions de la réunification et de la neutralisation des deux Allemagnes.

Certains milieux politiques français dont les plus haut placés attendent un signe de Moscou et la convocation d’une nouvelle conférence du Palais Rose qui pourrait durer plusieurs saisons et permettrait d’ajourner ou d’enterrer les projets européens. On gagnerait du temps, et surtout on dégagerait une responsabilité dont on sent le poids devant l’opinion mondiale.

 

Les Chances de Succès

Malenkov se prêtera-t-il à la manœuvre ?  S’il proposait une réunion à Quatre, Washington demanderait des garanties préalables, comme la signature du traité autrichien et l’armistice en Corée. Or Moscou, pas plus qu’hier et sans doute moins encore, n’est prêt à un accord qui comporte de sa part une concession quelconque. En aucun cas, les Soviets n’abandonneront la zone orientale d’Allemagne ; tout le long de la ligne de démarcation, ils construisent les fortifications qui impliquent le dessein de la rendre définitive. Il suffit aux Russes pour le moment d’entretenir quelques illusions parmi les vieux français qui en ont encore à leur endroit. Il n’en faut pas plus pour empêcher ou, en tous cas pour faire traîner la ratification des traités de Bonn et de Paris.

Cela suffit également pour créer entre la France et les Etats-Unis d’un côté, entre la France et l’Allemagne de l’autre, un état de tension et de suspicion qui demeure l’objectif essentiel de la tactique stalinienne. Malenkov attendra sans doute le dernier moment pour une manœuvre plus sérieuse que les intrigues de Wirth. On saura bientôt par Washington si l’équivoque de la politique française a des chances de durer.

En attendant, le chancelier Adenauer sautant par-dessus les obstacles va se présenter lui aussi aux Etats-Unis avec les traités ratifiés en bon Européen.

 

La Question Sarroise

Aux difficultés de la politique française s’ajoutent maintenant les marchandages entre Français et Sarrois, sur la révision des accords économiques, révision promise à Paris et dont les grandes lignes paraissent établies. Le président sarrois, Hoffman cherche à consolider sa position intérieure en ramenant à Sarrebruck des concessions plus avantageuses ; il espère ainsi désarmer l’opposition des partis pro-allemands. De leur côté, certains intérêts français cherchent à revenir sur les facilités dont jouit la Sarre au détriment des industries lorraines. Quant au règlement de la question sarroise entre la France et l’Allemagne, il semble en être moins que jamais question.

 

Tito à Londres

Il faut espérer que les Anglais se rendent compte du ridicule qu’il y a à accueillir, avec les honneurs souverains et la mise en scène des grands galas, Tito, le dictateur de Belgrade. Nous nous demandons sans nous l’expliquer ce que Churchill et Eden attendent de ce rapprochement ? Donner plus de poids à leur position en Méditerranée ? Manœuvrer parmi les intrigues balkaniques ? S’assurer un succès de prestige ? Tout cela paraît bien vain. Tito est à l’image de son maître Staline. Il en a reçu les méthodes et les applique : profiter de toutes les rivalités de ses nouveaux partenaires : recevoir tout ce qu’on en peut tirer et ne jamais s’engager avec aucun. Churchill n’est pas homme à s’y tromper.

 

L’Italie et les Pétroles Persans

Les Italiens voient avec humeur le voyage triomphal de leur voisin ennemi. Cela ajoute à tous les griefs accumulés contre la politique de Londres. Mais ils ont riposté en jouant aux Anglais un mauvais tour dans l’affaire des pétroles iraniens. Les pétroliers italiens dont « Le Miriella » font la navette entre Abadan et Venise avec leur chargement de pétrole persan, sans se soucier des foudres de l’Anglo-Iranian. Les Persans accueillent les équipages avec enthousiasme, et Mossadegh y est allé d’une larme en proclamant la reconnaissance de l’Iran pour ceux qui ont ouvert une brèche dans le blocus anglais. Les Américains, paraît-il, s’amusent de l’incident auquel ils sont juridiquement étrangers.

 

L’Attitude Britannique

Tout cela ne donne pas aux relations entre Alliés une allure très harmonieuse, pourtant si nécessaire. L’attitude britannique est particulièrement décevante pour ceux qui avaient mis dans le retour de Churchill au pouvoir l’espoir d’une coopération amicale et d’une solidarité plus étroite du monde libre. Non seulement il s’est refusé à maintenir définitivement en Europe les quatre petites divisions dont la présence symbolique aurait suffi à rassurer beaucoup de Français, mais encore sur le plan économique, les combinaisons qui tendent à rendre la Livre convertible – ce qui d’ailleurs est impossible avant très longtemps – menacent de faire sombrer l’O.E.C.E. et l’Union européenne de payements  qui malgré ses défauts avait rendu de grands services au fonctionnement des échanges entre les pays européens.

Nous ne pensons pas que cette politique étroite et égoïste porte pour l’Angleterre les fruits espérés. Il semble d’ailleurs que les Dominions dont cette politique a pour but de resserrer les liens avec la Métropole, ne la suivent qu’avec réticence. Si la France et les autres pays du continent se voient obligés de réduire leurs importations en provenance du Commonwealth, ce sont les pays d’Outre-mer qui en porteront seuls les conséquences défavorables. A bien des signes, on voit que les Dominions se désolidarisent moralement de cet isolationnisme et préfèreraient une coopération plus vaste et fructueuse avec le monde libre dans son ensemble.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-03-14 – Moscou sans Staline

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Le Courrier d’Aix – 1953-03-14 – La Vie Internationale.

 

Moscou sans Staline

 

Le flot des commentaires qui a suivi la mort de Staline et la composition du nouveau gouvernement de l’U.R.S.S. s’est calmé. On s’accorde peu à peu sur les deux points que nous avons dégagés la semaine dernière et que M. Foster Dulles a lui-même formulés : il n’y aura rien de changé pour un temps assez long dans la politique soviétique, mais pour consolider l’autorité de la nouvelle équipe il faudra une pause durable qui assure dans le proche avenir le maintien de la Paix.

 

Le Nouveau Ministère Soviétique

Ce n’est pas trop de dire qu’une sorte de panique morale s’est emparée de la masse des citoyens soviétiques apprenant la disparition, inattendue pour eux, de celui qui leur garantissait la sécurité et dont le génie chaque jour exalté par la propagande, les tranquillisait. Les hommes qui le remplacent sont à peine connus du public, en dehors des cercles urbains et des milieux intellectuels. Rassurer les foules était la première obligation des héritiers, nécessité qui s’imposait à tous les dirigeants quels que soient leurs futurs desseins. On a donc fait figurer, d’un commun accord, sur la liste des nouveaux maîtres tous les noms familiers qui pouvaient inspirer confiance. Et l’on fait part égale aux plus célèbres militaires et aux administrateurs déjà depuis longtemps en place. On a même fait appel au maréchal Joukov que Staline craignait et qu’il avait retourné dans l’ombre. En fait, le pouvoir réel est concentré dans les mains de Malenkov et de Beria, l’un qui tient les fiches de tous les fonctionnaires, et l’autre les rouages de la police.

Nous ne pensons pas qu’il y ait entre ces deux hommes une quelconque rivalité. Ils ne peuvent rien l’un sans l’autre et n’ont pas intérêt à s’éliminer mutuellement. Molotov malade n’est plus qu’un figurant ; Kaganovitch est là comme beau-frère de Staline et limité à son rôle de contrôleur de l’Industrie ; Boulganine est un ministre de la guerre apparemment choisi pour surveiller l’armée et l’épurer à l’occasion, et le nouveau président, le vieux maréchal Vorochilov, a une mission purement décorative. Quant à Joukov, ambitieux et brutal, il aura deux anges gardiens, Boulganine d’un côté et Vassilevski de l’autre, qui contrôlent les états-majors.

Quant aux ministres et sous-ministres, leur rôle est réduit à des secteurs bien délimités. Mais c’est sans doute parmi eux qu’un jour peut-être surgira celui qui voudra devenir le nouveau Staline, qui cherchera à se défaire de tous ces contrôleurs de la bureaucratie soviétique. Cette machine bureaucratique est d’ailleurs solide et si ses réalisations sont souvent défectueuses, son fonctionnement est bien assuré. Il n’y a pas de mouvement de masse qui puisse ébranler l’appareil administratif et policier. Une révolution ne peut venir que d’en-haut par un coup d’état de Palais. C’est dire qu’il n’est pas proche.

 

Les Conditions de Survie du Monde Libre

Pour le moment, ce n’est pas à Moscou que se joue l’avenir du monde libre. Il est commandé par deux questions auxquelles pour l’heure il est impossible de répondre : l’unité de l’Europe se fera-t-elle par une véritable et définitive fédération des Six ? La réponse, c’est la France seule qui la donnera d’ici l’automne ; les autres ont déjà moralement donné leur accord de principe ; la seconde question est de savoir si la technocratie moderne est en mesure de prévenir le retour d’une crise économique sérieuse et générale qui rappelle, ne fut-ce que partiellement, celle de 1929-1932. Le monde libre et le système sur lequel il repose ne résisterait pas à une tourmente d’ordre économique. Rien pour le moment ne fait prévoir une crise de cet ordre. Mais le léger ralentissement assez général du progrès économique, la chute profonde du prix des matières premières de base, le déclin sensible de la production française, et la stagnation des autres pays européens sont déjà en soi préoccupants. Le succès du régime de liberté contrôlée repose entièrement sur son dynamisme et la continuité du progrès de la production. Il y a bien un troisième problème, celui de la cohésion politique des pays du monde libre ; il est fonction des deux premiers. Si la fédération européenne se réalise peu à peu et l’économie progresse, il n’y aura pas entre les associés de rupture ou de dissensions graves.

 

Les Buts de la Politique Française

La politique française telle qu’elle s’est trouvée définie par le plan Schuman et le plan Pleven et l’assemblée de Strasbourg et dont le premier acte, le Pool charbon-acier, est réalisé, est peu connue dans ses intentions profondes des Français eux-mêmes. Et cette ignorance est pour beaucoup dans les polémiques passionnées qui se déchainent ici ; polémiques intéressées, souvent aussi purement sentimentales. On entoure les grands desseins d’un voile d’hypocrisie qui ne trompe pas les politiques et ne sert par conséquent de rien, mais égare les non-initiés.

L’idée maîtresse de la politique française a été de soustraire à la disposition exclusive de l’Allemagne l’énorme potentiel industriel de la Ruhr. C’était l’objectif de Poincaré ; il a échoué. Depuis 1945, la France trop faible dans le monde nouveau n’y pouvait plus songer. Le contrôle de la Ruhr après cette guerre n’était que temporaire et ne pouvait durer. Il fallait opérer autrement. D’abord annexer à l’économie française le riche bassin sarrois, et grâce à cela, diminuer la prépondérance allemande à notre profit, et pour la Ruhr trouver le moyen d’y avoir accès. Le Pool charbon-acier met à la disposition de toute l’Europe, petite ou grande, cette source primordiale de richesses. L’Allemagne n’en a plus le contrôle exclusif. Sans doute elle bénéficie en contre-partie de l’accès aux ressources de ses co-partenaires, mais elle ne peut plus se servir de la Ruhr pour reconstituer une machine de guerre.

Cela n’est pas suffisant. Les conditions d’une puissance militaire peuvent changer. Aujourd’hui l’arme atomique ; demain qui peut savoir ? Le plan d’organisation de l’armée européenne permet de garantir l’avenir autant qu’il se peut. Essentiellement, prévenir la reconstitution d’un grand état-major allemand, condition indispensable de la renaissance d’un militarisme de combat ; ensuite, avoir un droit de regard sur la production d’engins de guerre en Allemagne et interdire ce qui pourrait devenir un danger ; ces deux garanties, le projet de communauté de défense européenne les apporte. Les autres modalités importent peu. Ce double contrôle qui assure la paix entre les deux pays est nécessaire et suffisant. Les Allemands, encore sous le coup de la tragique expérience hitlérienne l’acceptent, peut-être pas pour longtemps. Laissera-t-on passer l’heure ?

Il y a plus : d’après la rapide reconstitution du potentiel économique de l’Allemagne qui n’a à son passif ni la charge d’une lourde défense militaire, ni celle de l’Indochine, on peut aisément prévoir que la suprématie allemande en ce domaine pourrait fermer à notre industrie tous les débouchés extérieurs indispensables à son fonctionnement. En mettant l’Allemagne dans l’obligation de consacrer une part importante de son budget dans son effort militaire, on rétablit l’équilibre et l’on freine l’expansion industrielle à des fins commerciales.

Si tous les électeurs français se pénétraient de ces raisons, la grande majorité y souscrirait et les intérêts particuliers d’affaires ou de prestige n’y pourraient rien contre. Mais il faudrait qu’on l’entende clairement.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-03-07 – L’Homme et l’Histoire

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Le Courrier d’Aix – 1953-03-07 – La Vie Internationale.

 

L’Homme et l’Histoire

 

A l’heure où nous écrivons on ne sait pas si Staline est mort ou vivant. Il est sûr toutefois qu’il disparaît de la scène politique. L’événement est d’une telle portée qu’aucun problème international n’échappe à son incidence.

 

La Fin de Staline

En octobre 1951, nous avions rapporté ici que, sur la foi de spécialistes étrangers, on ne pensait pas que Staline passerait l’été 1952. L’échéance a été retardée de peu. La récente affaire des médecins à Moscou était une sorte de préface à un accident qu’on savait inévitable.

Les suites de cette disparition sont absolument imprévisibles ; on peut seulement dire ceci : la politique du Kremlin ne sera pas changée et l’on peut s’attendre plutôt à une intensification de la guerre froide qu’à un apaisement. Par contre, si – ce qui est peu probable – il entrait dans les vues du Kremlin de se lancer prochainement dans la guerre totale, cette éventualité serait maintenant inconcevable. Le peuple russe ne pourrait jouer son destin que sur l’ordre et avec l’appui de celui qu’on lui avait présenté comme une sorte de divinité infaillible. Il n’y a personne en Russie depuis la mort de Jdanov qui ait une autorité morale prépondérante. Les grands hommes font autour d’eux un vide prudent. Mais le mythe et la foi meurent avec eux. Un meneur de peuple ne se crée pas en un jour. Hitler, Mussolini, ne se sont imposés aux foules qu’après des années d’action politique. Un Malenkov, s’il devait y parvenir, aurait besoin aussi d’années pour devenir une idole. Et cela est pour les chances de la paix du monde un précieux répit. On ne sait rien d’ailleurs, malgré tout ce qui en a été dit, du testament politique de Staline ; sa présence à Moscou  cet hiver, malgré son état de santé, montre qu’il ne lui était pas aussi facile d’imposer sa succession que de gouverner en personne.

Il n’est pas impossible en outre qu’aucun des rivaux que l’on nomme communément ne soit l’élu. Il serait peut-être plus habile de faire monter un homme nouveau que de promouvoir un subalterne. Peut-être aussi se contentera-t-on d’un figurant pour masquer les conflits entre rivaux. Mais ne se sont là qu’hypothèses.

 

Les Discours de M. Mayer

Avant ce coup du sort, le problème de l’armée européenne lié à l’attitude française était au centre des préoccupations internationales. Il convient de rendre hommage au discours sincère et courageux que M. René Mayer a prononcé à Sétif au moment où les résultats de la Conférence de Rome étaient volontairement embrouillés de commentaires contradictoires. M. Mayer a dénoncé les coalitions d’intérêts qui par-delà la communauté de défense visent à empêcher l’Europe de prendre corps. Les arguments qu’il a vigoureusement exposés sont ceux mêmes que nous analysions ici samedi dernier.

La disparition de Staline de la scène politique rend plus pressant que jamais l’établissement entre la France et l’Allemagne, dans l’intérêt des deux peuples, d’un modus vivendi assorti de toutes les garanties prévues par les traités et leurs annexes et l’appel aux morts des deux guerres qui terminait le discours de Setif n’était pas un simple effet oratoire, mais le vœu muet des générations sacrifiées dans une lutte stérile.

 

La Course de l’Histoire

Dans une récente conférence nous entendions Paul Reynaud parler de la vitesse accélérée avec laquelle procède l’Histoire. Quarante ans ont suffi à faire de l’Europe, riche, prospère, créditrice du monde et même des Etats-Unis, le cruel assemblage de peuples diminués comprimés dans un étroit espace, dépendant des secours extérieurs, menacés du dedans et du dehors.

L’Histoire certes va vite, mais la mentalité des peuples ne la suit pas. A entendre les discours, à suivre les procès du jour on se sent encore dans l’atmosphère de tension polémique de 1913 et surtout de l’occupation de la Ruhr. Ne voit-on pas un homme aussi discrédité que l’ex-chancelier Wirth reçu à Paris comme le Chancelier de demain prêt à remettre l’Allemagne et la France dans l’ambiance préhitlérienne ?

Si bon démocrate que l’on soit on se refuse à faire de la « vox populi », l’arbitre des destinées des nations. L’homme de la rue n’est pas assez instruit des complexités du monde moderne. Il ne peut décider que selon son instinct qui reste fixé aux souvenirs et non disposer pour l’avenir. Il en est de même de ceux qui sont censés le représenter et qui sont prisonniers des intérêts limités qu’ils défendent. C’est aux véritables hommes d’Etat de se faire écouter, s’ils le peuvent.

 

Le Rôle de David Bruce

La stratégie américaine, dans l’affaire européenne procède assez curieusement. Eisenhower a nommé l’ancien ambassadeur à Paris, David Bruce comme représentant des Etats-Unis auprès des organismes européens dont seul le Pool charbon-acier a vu le jour. Tout se passe comme si la question de la ratification préalable des traités de Bonn et de Paris était acquise et qu’on traçait des plans comme si les organismes étaient déjà en fonction. On pense ainsi peser sur les décisions politiques par une réalisation préalable. L’avenir décidera si le moyen est bon. Il se peut.

 

En Iran

Les troubles de Téhéran et la lutte, ouverte cette fois, entre le Shah et Mossadegh ont ramené l’attention sur ce pivot du Moyen-Orient. L’affaire, toute politique qu’elle soit, tourne cependant autour de la question du Pétrole. Et celle-ci semble plus que jamais éloignée d’une solution. Non seulement le pétrole iranien n’est plus nécessaire à l’approvisionnement du monde libre, mais l’incidence des 32 millions de tonnes d’Abadan, si elles revenaient sur le marché, provoquerait une crise de surproduction et un effondrement des prix. Ni l’Anglo-Iranian ni les compagnies américaines ne souhaitent que l’extraction reprenne en Perse. Il faudrait cependant pour éviter une succession de secousses politiques que l’Iran trouve dans ses richesses minérales une source permanente de revenus. La Russie malgré l’importance de l’enjeu n’a pas soufflé sur le feu iranien. L’heure favorable n’était pas venue ; espérons que Staline mort elle ne viendra jamais.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1953-02-28 – Autour de l’Armée Européenne

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Le Courrier d’Aix – 1953-02-28 – La Vie Internationale.

 

Autour de l’Armée Européenne

 

Profitons de l’absence d’événements majeurs sur la scène internationale, pour discuter trois remarquables articles de M. Duverger traitant dans « Le Monde » de la question brûlante de l’armée européenne. Après tant de diatribes passionnées, un examen objectif comme celui-là vaut qu’on s’y arrête.

 

L’exposé de M. Duverger

On ne créera pas l’Europe, dit en substance l’auteur, par des institutions seules, mais par un accord entre ces institutions et les aspirations profondes des peuples. Le succès du plan Schuman vient de cet accord ; car les nations du continent européen sentent, à tort ou à raison, que l’infériorité de leur niveau de vie sur celui des Etats-Unis vient de l’étroitesse de leurs marchés, et qu’il convient d’en instituer un grand à la dimension de l’Europe même. Par contre, le soutien populaire manque au projet d’armée européenne. Ce n’est pas tant par la survivance du nationalisme, ni par la crainte de voir l’Allemagne envahir à nouveau ses voisins d’Occident. Ce risque est faible : l’ère des guerres nationales est close au siècle des grands empires.

Mais c’est qu’une armée, dit M. Duverger, n’est qu’un moyen au service d’une diplomatie et l’Europe ne peut avoir de diplomatie commune car les objectifs nationaux des pays européens ne coïncident pas. L’Allemagne craint certes la guerre, mais elle y voit la seule chance de réunification. Les autres pays européens, au contraire, n’ont rien à attendre d’une guerre que souffrance et destruction. Ils sont dès lors attachés à la politique de « l’endiguement », empêcher les Soviets d’envahir l’Europe est leur seul but et tout porte à croire que pour cela la puissance américaine suffit. Même, aurait pu ajouter M. Duverger, ils préfèrent le statu quo.

Pour la France, en particulier, la libération de l’Europe orientale et la réunification de l’Allemagne poseraient des problèmes plus redoutables que l’occupation actuelle de ces pays par les Soviets. Pour les Allemands au contraire, la politique du refoulement représente la libération de leur territoire, la fin de l’occupation étrangère et de la mutilation de la patrie, et sans doute la reconquête des provinces perdues à l’Est. Pour le moment, l’Allemagne n’est pas belliciste et la peur de la guerre dont les souvenirs sont proches, contrebalance l’aspiration à l’unité et à la grandeur. Mais, à mesure que passera le temps, ce dernier sentiment l’emportera, surtout si l’on met à sa disposition une armée, même intégrée dans la masse européenne.

Par ailleurs, les Etats-Unis se sentent directement visés par l’impérialisme soviétique, et bien qu’ils soient pacifiques et n’aient aucune idée de croisade, dit M. Duverger, ils ne se sentiront rassurés que lorsque les Russes auront été refoulés chez eux. D’où une solidarité d’intérêt entre l’irrédentisme allemand et la sécurité américaine, et la tendance du monde libre à se constituer en deux camps : ceux qui, comme la France et l’Angleterre, veulent seulement être protégées d’une agression russe, et ceux qui veulent se libérer de la domination ou de la peur des Soviets. D’où la vague de mauvaise humeur des peuples qui, bien qu’attachés à la communauté occidentale et nullement neutralistes, veulent demeurer indépendants des Etats-Unis et se désolidariser d’une croisade possible.

 

La « Machine Infernale »

Le danger de la création d’une armée européenne serait donc, selon M. Duverger, de séparer le continent de l’Angleterre, de renforcer l’influence américaine par l’intermédiaire de l’Allemagne, de diviser l’Europe sur le plan diplomatique, à moins d’étendre à toute l’Europe l’irrédentisme allemand actuel : Europe germanisée au lieu d’une Allemagne européisée, tel serait le résultat. De plus, dans l’armée européenne l’Allemagne obtiendra rapidement une place dominante, prépondérance démographique et économique, différence aussi d’esprit militaire, absence enfin d’engagements extérieurs ; tout concourra à faire de l’Allemagne la puissance militaire la plus forte du continent. Ainsi, son influence diplomatique suivra fatalement cette augmentation de force matérielle, d’où le danger de voir une Allemagne réarmée entraîner l’Europe, unie à elle par la peur du communisme, dans une fatale aventure.

 

Les Institutions Civiles d’abord

En conclusion, M. Duverger voudrait que l’on créât d’abord, pour renforcer la popularité de l’idée d’Europe des institutions communes dans les domaines où les peuples ont des intérêts communs : Union douanière et monétaire, pool vert, etc., et qu’on constituât une autorité politique et un parlement européen élu pour coordonner ces services. Faire l’Europe civile avant l’Europe militaire. On pourrait ainsi affaiblir l’irrédentisme allemand en polarisant les aspirations populaires vers le développement d’institutions économiques et politiques. L’Allemagne a besoin plus que toute autre nation de mythes : le réarmement les cristallisera dans le sens du nationalisme ; l’idée Europe peut agir en sens contraire.

Et, ajoute M. Duverger, ce serait pour l’Allemagne même, peut-être une chance de retrouver pacifiquement son unité ; si faible que soit cette chance, elle vaut bien celle qu’offre une croisade. Car il est douteux, conclut l’auteur, que les Soviets se lancent dans une invasion militaire de l’Ouest. S’ils en avaient l’intention, ils l’auraient fait quand la voie était libre.

 

Discussion

Les idées exprimées dans ce bref résumé s’imposent par leur rigueur, et la justesse de ces vues n’est pas contestable. Elles seraient convaincantes s’il n’y avait un facteur primordial complètement passé sous silence : il existe une république d’Allemagne orientale, peu à peu complètement soviétisée où est déjà formée une armée de cent cinquante mille hommes dont beaucoup sont d’authentiques communistes allemands encadrés d’officiers russes (plus de quatre mille). Il existe aussi depuis quelques semaines un entraînement militaire obligatoire de toute la jeunesse allemande des deux sexes qui commence à fonctionner et qui aura sur les jeunes générations prussiennes un effet certain : la résistance au bolchévisme étant surtout le fait des citoyens d’âge mur. L’Allemagne orientale sera bientôt un satellite armé et équipé comme la Pologne ou la Tchécoslovaquie. Sans doute en cas de guerre une bonne part de ces éléments serait peu sûre mais il y en aura toujours assez pour partir à l’assaut de la République de Bonn, au nom de l’idéal national et pour la réunification que chaque jour on leur prêche. C’est un putsch de ce genre que préparent les Russes et non une guerre mondiale. Comme toujours, ils n’agiront pas eux-mêmes, mais par peuple interposé.

Laissera-t-on aux Américains le soin de repousser l’assaut allemand sous les yeux des Allemands de l’Ouest qui verront tuer leurs frères ? C’est pour cela que les Américains ont besoin d’une armée allemande pour garder la frontière contre un mouvement communiste. Il ne s’agit pas là d’hypothèses : il suffit d’entendre et de confronter les informations des journaux de Berlin-ouest, et de la Radio libre avec les menaces de la presse et de la Radio allemande contrôlée par les Soviets. L’armée de la « libération », c’est là-bas qu’elle se prépare. Les bolcheviks n’en font pas mystère, au contraire, Leurs menaces sont claires comme leurs objectifs, ce qu’ils veulent c’est atteindre sans guerre totale la Ruhr et le Rhin. A ce moment, le glas de l’Europe sera bien près de sonner, et les Etats-Unis n’y pourraient rien, à moins d’engager une guerre totale qu’on veut éviter. Et dans cette guerre, la France serait en première ligne.

Ce qui nous fait conclure que quels que soient les maux que représente la reconstitution d’une armée allemande, elle est inévitable. Mieux vaut qu’elle soit européenne que purement germanique. La situation actuelle n’a que deux issues : ou bien une désagrégation intérieure du bloc communiste après la mort de Staline, et dans ce cas, nous le répétons, il faut d’ores et déjà prévoir la dissolution des contingents allemands qui sont formés exclusivement contre le péril soviétique, ou bien par une guerre et dans ce cas, il est juste que les Allemands se battent les premiers puisqu’au demeurant ce sont eux qui auraient un intérêt majeur à vaincre.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-02-21 – Les Controverses autour de la Politique Américaine

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Le Courrier d’Aix – 1953-02-21 – La Vie Internationale.

 

Les Controverses autour de la Politique Américaine

 

La Notion de Politique aux Etats-Unis

Ce qui rend difficile la compréhension mutuelle entre l’Europe et les Etats-Unis, c’est la conception même qu’on se fait de la politique de part et d’autre de l’Océan. En Europe la politique, c’est avant tout un conflit de doctrines, les idéologies commandent tout jusqu’à l’intérêt national. Elles cherchent non à s’adapter aux réalités économiques et aux problèmes soulevés par des relations internationales, mais à les adapter à soi.

Aux Etats-Unis, il n’y a que deux partis qui sont en réalité deux machines politiques entre lesquelles il n’y a pas de différences doctrinales et qui défendent les mêmes intérêts disparates et souvent divergents, si bien qu’il y a eu des membres républicains dans les cabinets démocrates et inversement. L’existence de deux partis ne divise pas le pays entre une droite et une gauche. Ils alternent au pouvoir et celui qui le détient est constamment surveillé par l’autre dans sa gestion des affaires, et sans cesse obligé à des compromis. La politique est une affaire comme une autre où la direction tient compte de l’avis des censeurs. Et, comme c’est le cas en ce moment, on s’efforce sur les questions vitales, d’édifier une politique de compromis, bi partisane. En Europe au contraire, l’opposition tient à honneur d’avoir ses vues contraires à celles du gouvernement.

 

L’Evolution de Washington

On commence à se rendre compte en Europe qu’on s’était ému trop tôt d’une prétendue dictature des Républicains. L’évolution de la politique américaine en ces derniers jours montre au contraire que le président Eisenhower ne cherche pas à imposer une politique établie par avance à ses opposants pas plus qu’à ses alliés. Il cherche à accorder ses propres vues à celles des autres de façon à ne retenir que ce qui est acceptable à une large majorité aussi bien aux Etats-Unis mêmes qu’à l’O.N.U.

Le discours de Foster Dulles de retour d’Europe est très significatif. Il n’est pas question d’imposer aux Européens par des moyens de pression financière ou autres, les vues qui ont la préférence du gouvernement des Etats-Unis et qui seraient acceptées de mauvaise grâce. Il s’agit de les mettre en mesure de choisir leur voie. Les Américains reconsidèrent leur politique en fonction des décisions prises.

Il est bien évident par exemple que la stratégie des Etats-Unis ne sera pas la même selon que l’Europe constituera ou non une communauté de défense, selon qu’ils pourront compter sur le continent avec une force allemande intégrée ou le devront sans elle. De même, puisque l’aide américaine ne sera plus, sauf exception, une aide économique mais exclusivement destinée à renforcer la défense du monde libre, cette aide n’ira pas à des organisations militaires indépendantes et partant inefficaces, mais à des ensembles défensifs internationaux seuls susceptibles de constituer une force effective.

 

Pourquoi les Etats-Unis veulent l’Unification de l’Europe ?

Mais il n’y a pas pour les Etats-Unis qu’un intérêt militaire à l’intégration des armées européennes. Leur action en faveur d’une fédération vient d’un autre sentiment. L’Américain est intervenu à deux reprises dans des guerres sanglantes et coûteuses pour régler des différents nés des rivalités européennes qui menaçaient de les atteindre. Le péril soviétique n’est sans doute que temporaire. Les Américains ne veulent pas, lorsqu’il aura disparu se retrouver dans la situation antérieure e après avoir écarté un péril majeur, être obligé d’arbitrer les conflits renaissants entre nations européennes au risque d’y verser encore sang et argent. Ils tiennent moins au fond à un réarmement allemand qui ne changera peut-être pas grand-chose à la situation actuelle et que, eux Américains peuvent suppléer par une autre stratégie dite périphérique qu’à l’élimination par une fédération solide des germes de futurs conflits. Ils craignent aussi que l’Allemagne, laissée à elle-même et empêchée de développer sa puissance renaissante, en désespoir de cause, ne finisse par passer au camp russe par infiltration ou passivité ce qui, à long terme, n’est pas inconcevable.

 

« Containment » ou Libération

Autre point. La controverse entre les Américains d’une part et les Français et Anglais de l’autre continue sur le choix entre la politique du « containment » et celle de libération ou du refoulement des Russes. Le célèbre économiste James Burnham s’explique dans un article sur la politique de libération qu’il préconise :

Le péril, dit-il en substance, n’est pas dans la possibilité d’une guerre entre la Russie et le monde libre. Les Soviets n’ont pas la moindre intention de la faire. Si les communistes réussissent à consolider leurs conquêtes actuelles, leur complète victoire est assurée. Regardez un atlas, dit-il, et vous verrez qu’une destruction complète du système impérial des Soviets est indispensable si nous voulons survivre.

« La tactique présente des Soviets, dit Burnham, est de détourner le monde libre d’une politique de libération par la guerre politique et la terreur psychologique qui détruisent les conditions internes d’une libération. Par les purges, l’endoctrinement de la jeunesse, la russification, la famine dirigée, la falsification de la culture et de l’histoire, les déportations de groupes entiers dans les camps de travail forcé, les transferts de population, ils accomplissent un génocide systématique ».

A notre avis, il n’est pas du tout certain que les méthodes soviétiques atteignent leur but, du moins dans un proche avenir. Burnham a raison s’il veut dire que la carte actuelle de l’Europe n’est pas viable et qu’un bouleversement est fatal avant longtemps et qu’il se fera en faveur des Russes, si le monde libre se contente d’une opposition passive. Une politique statique de sa part est, comme dit Burnham, précisément ce que souhaitent les Soviets pour triompher et ils ne craignent rien tant qu’une campagne de libération où ils ont tout à perdre. Ces considérations veulent qu’on y réfléchisse à la lumière des faits et des renseignements de l’histoire. Il ne doit pas être un thème de polémique entre stratèges de gauche ou de droite.

Nous pensons pour notre part qu’on a tort de croire qu’une politique dynamique est plus risquée. On a vu ce qui s’est passé lorsqu’on a manqué l’occasion d’arrêter à temps les Japonais, Mussolini et Hitler ; Anglais et Français devraient s’en souvenir. Une action vigoureuse ne comportait pas de risque de guerre en 1932, 1935 et 1936. Elle n’en comporte pas davantage aujourd’hui. En sera-t-il de même demain ?

Voilà le problème tel qu’il se pose et qu’il faudrait étudier de concert entre grandes nations sans idée préconçue comme sans passion. Ce qui ressort de plus clair des déclarations d’Eisenhower et de Dulles, c’est que la politique américaine n’est fixée sur aucun problème essentiel, ni en Europe ni en Asie et que, comme il arrive malheureusement toujours, plus on consulte et moins on se résout. Les démocraties, faute de s’accorder jamais sur une conduite commune, demeureront-elles dans la discorde et l’impuissance ? S’il y a quelque chose de sûr, dans ces questions complexes c’est que c’est celle-là qui comporte pour tous les intéressés le maximum de risques.

Ces risques sont-ils comme le croit Burnham réellement mortels ? Tout est là. Sont-ils analogues à ceux courus entre 1932 et 1936 on peut en discuter : Le bolchévisme est en perte de vitesse ; moralement il s’affaiblit sans cesse, économiquement il comporte bien des points critiques. Il y a beaucoup de bluff dans ses airs de puissances. Si le danger n’est pas pressant, il faut cependant se tenir prêt à profiter du premier moment de défaillance propice et aussi penser aux dangers futurs que ce danger présent masque, à ce qui peut se passer sur le Rhin quand les Russes n’en seront plus à 150 kilomètres.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-02-14 – Mise au Point

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Le Courrier d’Aix – 1953-02-14 – La Vie Internationale.

 

Mise au Point

 

Il est des moments en France où les passions ordinairement alimentées par les querelles intérieures, se concentrent sur des antagonismes internationaux. L’Angleterre autrefois, l’Allemagne depuis et par accès les Etats-Unis. A l’origine de ces colères souvent une mauvaise conscience issue d’erreurs politiques. L’étranger devient responsable de nos hésitations et de notre impuissance. Nous sommes, à l’endroit des Américains, dans un de ces moments où l’opinion ayant perdu le jugement n’est plus en état de voir clairement les faits. Faisons quand même le point.

 

Les Résultats du Voyage Dulles-Stassen

Le voyage d’information de MM. Dulles et Stassen ne leur a rien appris qu’ils ne savaient déjà. Cependant, les Européens ont pu obtenir confirmation qu’en aucun cas, même si le traité de défense européenne n’était pas ratifié par les parlements, il ne serait question de former une armée nationale allemande indépendante. Tout le monde est là-dessus d’accord : Bonn, Paris, Londres et Washington. D’autre part, comme l’Europe est indéfendable sans une armée européenne comportant une participation allemande, il est indispensable de trouver à bref délai une formule satisfaisante pour la réaliser. Les Français soumettront donc à leurs partenaires des protocoles additionnels au traité signé consacrant la liberté d’action de l’armée française dans les pays d’outre-mer et sauvegardant certaines prérogatives de prestige militaire. Enfin, on demandera aux Anglais quelques engagements formels qui les associeront en principe plus étroitement à la défense du continent. Protocoles et garanties sans grande valeur pratique, qui ne soulèveront pas de grandes objections et permettront, espère-t-on, de rallier au projet un nombre suffisant d’hésitants.

La visite de Dulles à Paris a confirmé également un autre point d’importance : Washington est opposé à toute forme d’association bilatérale anglo-américaine dans le domaine économique. Tout projet monétaire ou tarifaire soumis par Londres devra être discuté et approuvé par les pays du continent ; aucune mesure préjudiciable à ceux-ci, qui par exemple menacerait le fonctionnement de l’Union Européenne des paiements, ou l’organisme européen de coopération économique, ne serait admise par les Etats-Unis. C’est en fonction de ce principe clairement exprimé à Londres que les ministres français vont discuter avec les britanniques.

 

La Situation en Extrême-Orient

Pour ce qui est de l’Extrême-Orient, la décision de déneutraliser Formose et de rendre par là sa liberté d’action à Tchang-Kaï-Chek n’a rien d’imprévu ni d’absolument nouveau. L’administration Truman, si elle était restée au pouvoir, l’aurait certainement adoptée et les changements qu’elle apporte à la situation en Extrême-Orient sont purement théoriques, Tchang n’étant pas en mesure de mener une action d’envergure sur le continent chinois.

Reste la question, écartée d’ailleurs pour le moment, du blocus naval de la Chine. On comprend qu’elle inquiète les Anglais et c’était le motif principal du voyage de Churchill aux Etats-Unis. Sauver leur position de Hong-Kong et le fructueux commerce dont ce port est le centre. On s’explique aussi que les Américains sont las de ces échanges plus ou moins licites qui alimentent la machine de guerre de Mao Tsé Tung en Corée et indirectement la résistance d’Ho Chi Min au Tonkin. Il est probable toutefois qu’Eisenhower se contentera d’appliquer une surveillance plus stricte sur les transactions des marchandises, sans recourir à un blocus véritable qui soulèverait plus de difficultés qu’il n’en résoudrait.

 

Les Intentions d’Eisenhower

Rien d’ailleurs ne laisse prévoir que le président Eisenhower prendra en Extrême-Orient des mesures dangereuses susceptibles d’étendre le conflit, tant avec les Communistes qu’avec ses partenaires. Il est beaucoup plus probable que, résistant à la pression du Congrès et de l’opinion, il sera bientôt taxé de faiblesse. On peut craindre en effet qu’il n’y ait pas de moyen de terminer la guerre de Corée sans grands risques et sacrifices, et nous avons de bonnes raisons de penser que les Soviets ne se laisseront pas enlever aisément l’initiative dans la guerre froide. Ils ne tarderont pas au contraire à prendre l’offensive, dont la rupture des relations avec Israël est le prélude, et qui pourra se continuer à Berlin et ailleurs.

En tout état de cause, les risques de guerre mondiale ne dépendent pas des initiatives locales de l’un ou l’autre adversaire. Seul compte l’équilibre des forces et la peur du conflit qui est égale de part et d’autre. Et quand a-t-on vu une démocratie prendre l’offensive en temps de paix et créer délibérément les conditions d’une guerre générale ? Elles ont toujours capitulé devant la menace et n’ont pris les armes que lorsqu’on leur avait enlevé le choix d’une autre solution. Toute crainte d’une provocation américaine est absolument sans fondement.

 

L’Alliance Franco-Anglaise

Dans un article du « Monde », J.J. Servan Schreiber émet sur les relations franco-anglaises, à l’occasion des présentes négociations de Londres, un jugement lapidaire qui mérite d’être médité :

« Tout se passe, dit-il, comme si dans le tumulte de la guerre froide le peuple français faisait confiance d’abord à l’Angleterre. Or, rien dans le dossier de la conduite britannique ne justifie objectivement cette confiance. L’Angleterre avait à organiser l’Europe qui n’attendait que de suivre ses directives comme l’ont montré les congrès présidés par Churchill lui-même. Cependant, elle n’a rien tenté. Elle a laissé le problème allemand dériver jusqu’à ce qu’il soit posé dans les plus difficiles conditions. Aujourd’hui, elle en abandonne à la France toute la responsabilité, cherchant seulement qu’un fardeau militaire soit imposé à un rival commercial en plein essor.

Pour notre entreprise Indochinoise, sa vue est plus courte encore.

« Cependant l’Indochine protège la Malaisie qui rapporte autant de dollars aux Anglais que cette protection nous en coûte. Dans l’Alliance Atlantique, l’Angleterre a compromis chaque fois qu’elles se présentaient les chances d’un équilibre réel entre l’Amérique et l’Europe. Elle s’est fait le champion des négociations bilatérales, des plans de réarmement autarciques. Elle a rendu inévitable la misérable compétition pour les subsides américains. Quand on propose, comme à Strasbourg, un plan économique à présenter en commun aux Etats-Unis, l’Angleterre non seulement s’en désintéresse, mais s’emploie aussitôt à le discréditer à Washington ».

Qu’ajouter ou que répondre à ce réquisitoire ? M. Eden lui-même nous a loyalement avertis que son pays ne participerait jamais à une armée européenne et n’abandonnerait, en ce domaine comme en tout autre, une parcelle de sa souveraineté. Sans doute on conclura entre l’armée anglaise et l’armée européenne des accords techniques qui rendront la coopération plus efficace. Mais les Anglais ne maintiendront sur le continent qu’une troupe réduite, qui ne saurait changer le rapport des forces entre la France et l’Allemagne et les contingents anglais seront conçus de façon assez mobile pour qu’ils puissent être rapidement réembarqués si la situation tournait mal. A quoi bon se nourrir d’illusions ? On ne change pas la mentalité des peuples et encore moins la diplomatie qui la reflète. Qu’on le veuille ou non, il n’y a qu’une force au monde susceptible de nous sauver de l’invasion et de la défaite : celle qui est intervenue en 1917 et en 1941, sans laquelle Anglais et Français auraient pour une fois subi le même sort.

L’idée d’une armée européenne est une idée française ; peut-on reprocher aux Etats-Unis, qui ont eu quelque peine à s’y rallier, qu’ils aient adopté notre plan et qu’ils s’impatientent parce que nous avons changé d’avis, et qu’ils nous pressent un peu vivement de nous décider. Il n’y a pas de politique de rechange ; il n’y en a même pas de concevable.

 

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