Criton – 1953-03-07 – L’Homme et l’Histoire

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Le Courrier d’Aix – 1953-03-07 – La Vie Internationale.

 

L’Homme et l’Histoire

 

A l’heure où nous écrivons on ne sait pas si Staline est mort ou vivant. Il est sûr toutefois qu’il disparaît de la scène politique. L’événement est d’une telle portée qu’aucun problème international n’échappe à son incidence.

 

La Fin de Staline

En octobre 1951, nous avions rapporté ici que, sur la foi de spécialistes étrangers, on ne pensait pas que Staline passerait l’été 1952. L’échéance a été retardée de peu. La récente affaire des médecins à Moscou était une sorte de préface à un accident qu’on savait inévitable.

Les suites de cette disparition sont absolument imprévisibles ; on peut seulement dire ceci : la politique du Kremlin ne sera pas changée et l’on peut s’attendre plutôt à une intensification de la guerre froide qu’à un apaisement. Par contre, si – ce qui est peu probable – il entrait dans les vues du Kremlin de se lancer prochainement dans la guerre totale, cette éventualité serait maintenant inconcevable. Le peuple russe ne pourrait jouer son destin que sur l’ordre et avec l’appui de celui qu’on lui avait présenté comme une sorte de divinité infaillible. Il n’y a personne en Russie depuis la mort de Jdanov qui ait une autorité morale prépondérante. Les grands hommes font autour d’eux un vide prudent. Mais le mythe et la foi meurent avec eux. Un meneur de peuple ne se crée pas en un jour. Hitler, Mussolini, ne se sont imposés aux foules qu’après des années d’action politique. Un Malenkov, s’il devait y parvenir, aurait besoin aussi d’années pour devenir une idole. Et cela est pour les chances de la paix du monde un précieux répit. On ne sait rien d’ailleurs, malgré tout ce qui en a été dit, du testament politique de Staline ; sa présence à Moscou  cet hiver, malgré son état de santé, montre qu’il ne lui était pas aussi facile d’imposer sa succession que de gouverner en personne.

Il n’est pas impossible en outre qu’aucun des rivaux que l’on nomme communément ne soit l’élu. Il serait peut-être plus habile de faire monter un homme nouveau que de promouvoir un subalterne. Peut-être aussi se contentera-t-on d’un figurant pour masquer les conflits entre rivaux. Mais ne se sont là qu’hypothèses.

 

Les Discours de M. Mayer

Avant ce coup du sort, le problème de l’armée européenne lié à l’attitude française était au centre des préoccupations internationales. Il convient de rendre hommage au discours sincère et courageux que M. René Mayer a prononcé à Sétif au moment où les résultats de la Conférence de Rome étaient volontairement embrouillés de commentaires contradictoires. M. Mayer a dénoncé les coalitions d’intérêts qui par-delà la communauté de défense visent à empêcher l’Europe de prendre corps. Les arguments qu’il a vigoureusement exposés sont ceux mêmes que nous analysions ici samedi dernier.

La disparition de Staline de la scène politique rend plus pressant que jamais l’établissement entre la France et l’Allemagne, dans l’intérêt des deux peuples, d’un modus vivendi assorti de toutes les garanties prévues par les traités et leurs annexes et l’appel aux morts des deux guerres qui terminait le discours de Setif n’était pas un simple effet oratoire, mais le vœu muet des générations sacrifiées dans une lutte stérile.

 

La Course de l’Histoire

Dans une récente conférence nous entendions Paul Reynaud parler de la vitesse accélérée avec laquelle procède l’Histoire. Quarante ans ont suffi à faire de l’Europe, riche, prospère, créditrice du monde et même des Etats-Unis, le cruel assemblage de peuples diminués comprimés dans un étroit espace, dépendant des secours extérieurs, menacés du dedans et du dehors.

L’Histoire certes va vite, mais la mentalité des peuples ne la suit pas. A entendre les discours, à suivre les procès du jour on se sent encore dans l’atmosphère de tension polémique de 1913 et surtout de l’occupation de la Ruhr. Ne voit-on pas un homme aussi discrédité que l’ex-chancelier Wirth reçu à Paris comme le Chancelier de demain prêt à remettre l’Allemagne et la France dans l’ambiance préhitlérienne ?

Si bon démocrate que l’on soit on se refuse à faire de la « vox populi », l’arbitre des destinées des nations. L’homme de la rue n’est pas assez instruit des complexités du monde moderne. Il ne peut décider que selon son instinct qui reste fixé aux souvenirs et non disposer pour l’avenir. Il en est de même de ceux qui sont censés le représenter et qui sont prisonniers des intérêts limités qu’ils défendent. C’est aux véritables hommes d’Etat de se faire écouter, s’ils le peuvent.

 

Le Rôle de David Bruce

La stratégie américaine, dans l’affaire européenne procède assez curieusement. Eisenhower a nommé l’ancien ambassadeur à Paris, David Bruce comme représentant des Etats-Unis auprès des organismes européens dont seul le Pool charbon-acier a vu le jour. Tout se passe comme si la question de la ratification préalable des traités de Bonn et de Paris était acquise et qu’on traçait des plans comme si les organismes étaient déjà en fonction. On pense ainsi peser sur les décisions politiques par une réalisation préalable. L’avenir décidera si le moyen est bon. Il se peut.

 

En Iran

Les troubles de Téhéran et la lutte, ouverte cette fois, entre le Shah et Mossadegh ont ramené l’attention sur ce pivot du Moyen-Orient. L’affaire, toute politique qu’elle soit, tourne cependant autour de la question du Pétrole. Et celle-ci semble plus que jamais éloignée d’une solution. Non seulement le pétrole iranien n’est plus nécessaire à l’approvisionnement du monde libre, mais l’incidence des 32 millions de tonnes d’Abadan, si elles revenaient sur le marché, provoquerait une crise de surproduction et un effondrement des prix. Ni l’Anglo-Iranian ni les compagnies américaines ne souhaitent que l’extraction reprenne en Perse. Il faudrait cependant pour éviter une succession de secousses politiques que l’Iran trouve dans ses richesses minérales une source permanente de revenus. La Russie malgré l’importance de l’enjeu n’a pas soufflé sur le feu iranien. L’heure favorable n’était pas venue ; espérons que Staline mort elle ne viendra jamais.

 

                                                                                  CRITON

 

Criton – 1953-02-28 – Autour de l’Armée Européenne

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Le Courrier d’Aix – 1953-02-28 – La Vie Internationale.

 

Autour de l’Armée Européenne

 

Profitons de l’absence d’événements majeurs sur la scène internationale, pour discuter trois remarquables articles de M. Duverger traitant dans « Le Monde » de la question brûlante de l’armée européenne. Après tant de diatribes passionnées, un examen objectif comme celui-là vaut qu’on s’y arrête.

 

L’exposé de M. Duverger

On ne créera pas l’Europe, dit en substance l’auteur, par des institutions seules, mais par un accord entre ces institutions et les aspirations profondes des peuples. Le succès du plan Schuman vient de cet accord ; car les nations du continent européen sentent, à tort ou à raison, que l’infériorité de leur niveau de vie sur celui des Etats-Unis vient de l’étroitesse de leurs marchés, et qu’il convient d’en instituer un grand à la dimension de l’Europe même. Par contre, le soutien populaire manque au projet d’armée européenne. Ce n’est pas tant par la survivance du nationalisme, ni par la crainte de voir l’Allemagne envahir à nouveau ses voisins d’Occident. Ce risque est faible : l’ère des guerres nationales est close au siècle des grands empires.

Mais c’est qu’une armée, dit M. Duverger, n’est qu’un moyen au service d’une diplomatie et l’Europe ne peut avoir de diplomatie commune car les objectifs nationaux des pays européens ne coïncident pas. L’Allemagne craint certes la guerre, mais elle y voit la seule chance de réunification. Les autres pays européens, au contraire, n’ont rien à attendre d’une guerre que souffrance et destruction. Ils sont dès lors attachés à la politique de « l’endiguement », empêcher les Soviets d’envahir l’Europe est leur seul but et tout porte à croire que pour cela la puissance américaine suffit. Même, aurait pu ajouter M. Duverger, ils préfèrent le statu quo.

Pour la France, en particulier, la libération de l’Europe orientale et la réunification de l’Allemagne poseraient des problèmes plus redoutables que l’occupation actuelle de ces pays par les Soviets. Pour les Allemands au contraire, la politique du refoulement représente la libération de leur territoire, la fin de l’occupation étrangère et de la mutilation de la patrie, et sans doute la reconquête des provinces perdues à l’Est. Pour le moment, l’Allemagne n’est pas belliciste et la peur de la guerre dont les souvenirs sont proches, contrebalance l’aspiration à l’unité et à la grandeur. Mais, à mesure que passera le temps, ce dernier sentiment l’emportera, surtout si l’on met à sa disposition une armée, même intégrée dans la masse européenne.

Par ailleurs, les Etats-Unis se sentent directement visés par l’impérialisme soviétique, et bien qu’ils soient pacifiques et n’aient aucune idée de croisade, dit M. Duverger, ils ne se sentiront rassurés que lorsque les Russes auront été refoulés chez eux. D’où une solidarité d’intérêt entre l’irrédentisme allemand et la sécurité américaine, et la tendance du monde libre à se constituer en deux camps : ceux qui, comme la France et l’Angleterre, veulent seulement être protégées d’une agression russe, et ceux qui veulent se libérer de la domination ou de la peur des Soviets. D’où la vague de mauvaise humeur des peuples qui, bien qu’attachés à la communauté occidentale et nullement neutralistes, veulent demeurer indépendants des Etats-Unis et se désolidariser d’une croisade possible.

 

La « Machine Infernale »

Le danger de la création d’une armée européenne serait donc, selon M. Duverger, de séparer le continent de l’Angleterre, de renforcer l’influence américaine par l’intermédiaire de l’Allemagne, de diviser l’Europe sur le plan diplomatique, à moins d’étendre à toute l’Europe l’irrédentisme allemand actuel : Europe germanisée au lieu d’une Allemagne européisée, tel serait le résultat. De plus, dans l’armée européenne l’Allemagne obtiendra rapidement une place dominante, prépondérance démographique et économique, différence aussi d’esprit militaire, absence enfin d’engagements extérieurs ; tout concourra à faire de l’Allemagne la puissance militaire la plus forte du continent. Ainsi, son influence diplomatique suivra fatalement cette augmentation de force matérielle, d’où le danger de voir une Allemagne réarmée entraîner l’Europe, unie à elle par la peur du communisme, dans une fatale aventure.

 

Les Institutions Civiles d’abord

En conclusion, M. Duverger voudrait que l’on créât d’abord, pour renforcer la popularité de l’idée d’Europe des institutions communes dans les domaines où les peuples ont des intérêts communs : Union douanière et monétaire, pool vert, etc., et qu’on constituât une autorité politique et un parlement européen élu pour coordonner ces services. Faire l’Europe civile avant l’Europe militaire. On pourrait ainsi affaiblir l’irrédentisme allemand en polarisant les aspirations populaires vers le développement d’institutions économiques et politiques. L’Allemagne a besoin plus que toute autre nation de mythes : le réarmement les cristallisera dans le sens du nationalisme ; l’idée Europe peut agir en sens contraire.

Et, ajoute M. Duverger, ce serait pour l’Allemagne même, peut-être une chance de retrouver pacifiquement son unité ; si faible que soit cette chance, elle vaut bien celle qu’offre une croisade. Car il est douteux, conclut l’auteur, que les Soviets se lancent dans une invasion militaire de l’Ouest. S’ils en avaient l’intention, ils l’auraient fait quand la voie était libre.

 

Discussion

Les idées exprimées dans ce bref résumé s’imposent par leur rigueur, et la justesse de ces vues n’est pas contestable. Elles seraient convaincantes s’il n’y avait un facteur primordial complètement passé sous silence : il existe une république d’Allemagne orientale, peu à peu complètement soviétisée où est déjà formée une armée de cent cinquante mille hommes dont beaucoup sont d’authentiques communistes allemands encadrés d’officiers russes (plus de quatre mille). Il existe aussi depuis quelques semaines un entraînement militaire obligatoire de toute la jeunesse allemande des deux sexes qui commence à fonctionner et qui aura sur les jeunes générations prussiennes un effet certain : la résistance au bolchévisme étant surtout le fait des citoyens d’âge mur. L’Allemagne orientale sera bientôt un satellite armé et équipé comme la Pologne ou la Tchécoslovaquie. Sans doute en cas de guerre une bonne part de ces éléments serait peu sûre mais il y en aura toujours assez pour partir à l’assaut de la République de Bonn, au nom de l’idéal national et pour la réunification que chaque jour on leur prêche. C’est un putsch de ce genre que préparent les Russes et non une guerre mondiale. Comme toujours, ils n’agiront pas eux-mêmes, mais par peuple interposé.

Laissera-t-on aux Américains le soin de repousser l’assaut allemand sous les yeux des Allemands de l’Ouest qui verront tuer leurs frères ? C’est pour cela que les Américains ont besoin d’une armée allemande pour garder la frontière contre un mouvement communiste. Il ne s’agit pas là d’hypothèses : il suffit d’entendre et de confronter les informations des journaux de Berlin-ouest, et de la Radio libre avec les menaces de la presse et de la Radio allemande contrôlée par les Soviets. L’armée de la « libération », c’est là-bas qu’elle se prépare. Les bolcheviks n’en font pas mystère, au contraire, Leurs menaces sont claires comme leurs objectifs, ce qu’ils veulent c’est atteindre sans guerre totale la Ruhr et le Rhin. A ce moment, le glas de l’Europe sera bien près de sonner, et les Etats-Unis n’y pourraient rien, à moins d’engager une guerre totale qu’on veut éviter. Et dans cette guerre, la France serait en première ligne.

Ce qui nous fait conclure que quels que soient les maux que représente la reconstitution d’une armée allemande, elle est inévitable. Mieux vaut qu’elle soit européenne que purement germanique. La situation actuelle n’a que deux issues : ou bien une désagrégation intérieure du bloc communiste après la mort de Staline, et dans ce cas, nous le répétons, il faut d’ores et déjà prévoir la dissolution des contingents allemands qui sont formés exclusivement contre le péril soviétique, ou bien par une guerre et dans ce cas, il est juste que les Allemands se battent les premiers puisqu’au demeurant ce sont eux qui auraient un intérêt majeur à vaincre.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-02-21 – Les Controverses autour de la Politique Américaine

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Le Courrier d’Aix – 1953-02-21 – La Vie Internationale.

 

Les Controverses autour de la Politique Américaine

 

La Notion de Politique aux Etats-Unis

Ce qui rend difficile la compréhension mutuelle entre l’Europe et les Etats-Unis, c’est la conception même qu’on se fait de la politique de part et d’autre de l’Océan. En Europe la politique, c’est avant tout un conflit de doctrines, les idéologies commandent tout jusqu’à l’intérêt national. Elles cherchent non à s’adapter aux réalités économiques et aux problèmes soulevés par des relations internationales, mais à les adapter à soi.

Aux Etats-Unis, il n’y a que deux partis qui sont en réalité deux machines politiques entre lesquelles il n’y a pas de différences doctrinales et qui défendent les mêmes intérêts disparates et souvent divergents, si bien qu’il y a eu des membres républicains dans les cabinets démocrates et inversement. L’existence de deux partis ne divise pas le pays entre une droite et une gauche. Ils alternent au pouvoir et celui qui le détient est constamment surveillé par l’autre dans sa gestion des affaires, et sans cesse obligé à des compromis. La politique est une affaire comme une autre où la direction tient compte de l’avis des censeurs. Et, comme c’est le cas en ce moment, on s’efforce sur les questions vitales, d’édifier une politique de compromis, bi partisane. En Europe au contraire, l’opposition tient à honneur d’avoir ses vues contraires à celles du gouvernement.

 

L’Evolution de Washington

On commence à se rendre compte en Europe qu’on s’était ému trop tôt d’une prétendue dictature des Républicains. L’évolution de la politique américaine en ces derniers jours montre au contraire que le président Eisenhower ne cherche pas à imposer une politique établie par avance à ses opposants pas plus qu’à ses alliés. Il cherche à accorder ses propres vues à celles des autres de façon à ne retenir que ce qui est acceptable à une large majorité aussi bien aux Etats-Unis mêmes qu’à l’O.N.U.

Le discours de Foster Dulles de retour d’Europe est très significatif. Il n’est pas question d’imposer aux Européens par des moyens de pression financière ou autres, les vues qui ont la préférence du gouvernement des Etats-Unis et qui seraient acceptées de mauvaise grâce. Il s’agit de les mettre en mesure de choisir leur voie. Les Américains reconsidèrent leur politique en fonction des décisions prises.

Il est bien évident par exemple que la stratégie des Etats-Unis ne sera pas la même selon que l’Europe constituera ou non une communauté de défense, selon qu’ils pourront compter sur le continent avec une force allemande intégrée ou le devront sans elle. De même, puisque l’aide américaine ne sera plus, sauf exception, une aide économique mais exclusivement destinée à renforcer la défense du monde libre, cette aide n’ira pas à des organisations militaires indépendantes et partant inefficaces, mais à des ensembles défensifs internationaux seuls susceptibles de constituer une force effective.

 

Pourquoi les Etats-Unis veulent l’Unification de l’Europe ?

Mais il n’y a pas pour les Etats-Unis qu’un intérêt militaire à l’intégration des armées européennes. Leur action en faveur d’une fédération vient d’un autre sentiment. L’Américain est intervenu à deux reprises dans des guerres sanglantes et coûteuses pour régler des différents nés des rivalités européennes qui menaçaient de les atteindre. Le péril soviétique n’est sans doute que temporaire. Les Américains ne veulent pas, lorsqu’il aura disparu se retrouver dans la situation antérieure e après avoir écarté un péril majeur, être obligé d’arbitrer les conflits renaissants entre nations européennes au risque d’y verser encore sang et argent. Ils tiennent moins au fond à un réarmement allemand qui ne changera peut-être pas grand-chose à la situation actuelle et que, eux Américains peuvent suppléer par une autre stratégie dite périphérique qu’à l’élimination par une fédération solide des germes de futurs conflits. Ils craignent aussi que l’Allemagne, laissée à elle-même et empêchée de développer sa puissance renaissante, en désespoir de cause, ne finisse par passer au camp russe par infiltration ou passivité ce qui, à long terme, n’est pas inconcevable.

 

« Containment » ou Libération

Autre point. La controverse entre les Américains d’une part et les Français et Anglais de l’autre continue sur le choix entre la politique du « containment » et celle de libération ou du refoulement des Russes. Le célèbre économiste James Burnham s’explique dans un article sur la politique de libération qu’il préconise :

Le péril, dit-il en substance, n’est pas dans la possibilité d’une guerre entre la Russie et le monde libre. Les Soviets n’ont pas la moindre intention de la faire. Si les communistes réussissent à consolider leurs conquêtes actuelles, leur complète victoire est assurée. Regardez un atlas, dit-il, et vous verrez qu’une destruction complète du système impérial des Soviets est indispensable si nous voulons survivre.

« La tactique présente des Soviets, dit Burnham, est de détourner le monde libre d’une politique de libération par la guerre politique et la terreur psychologique qui détruisent les conditions internes d’une libération. Par les purges, l’endoctrinement de la jeunesse, la russification, la famine dirigée, la falsification de la culture et de l’histoire, les déportations de groupes entiers dans les camps de travail forcé, les transferts de population, ils accomplissent un génocide systématique ».

A notre avis, il n’est pas du tout certain que les méthodes soviétiques atteignent leur but, du moins dans un proche avenir. Burnham a raison s’il veut dire que la carte actuelle de l’Europe n’est pas viable et qu’un bouleversement est fatal avant longtemps et qu’il se fera en faveur des Russes, si le monde libre se contente d’une opposition passive. Une politique statique de sa part est, comme dit Burnham, précisément ce que souhaitent les Soviets pour triompher et ils ne craignent rien tant qu’une campagne de libération où ils ont tout à perdre. Ces considérations veulent qu’on y réfléchisse à la lumière des faits et des renseignements de l’histoire. Il ne doit pas être un thème de polémique entre stratèges de gauche ou de droite.

Nous pensons pour notre part qu’on a tort de croire qu’une politique dynamique est plus risquée. On a vu ce qui s’est passé lorsqu’on a manqué l’occasion d’arrêter à temps les Japonais, Mussolini et Hitler ; Anglais et Français devraient s’en souvenir. Une action vigoureuse ne comportait pas de risque de guerre en 1932, 1935 et 1936. Elle n’en comporte pas davantage aujourd’hui. En sera-t-il de même demain ?

Voilà le problème tel qu’il se pose et qu’il faudrait étudier de concert entre grandes nations sans idée préconçue comme sans passion. Ce qui ressort de plus clair des déclarations d’Eisenhower et de Dulles, c’est que la politique américaine n’est fixée sur aucun problème essentiel, ni en Europe ni en Asie et que, comme il arrive malheureusement toujours, plus on consulte et moins on se résout. Les démocraties, faute de s’accorder jamais sur une conduite commune, demeureront-elles dans la discorde et l’impuissance ? S’il y a quelque chose de sûr, dans ces questions complexes c’est que c’est celle-là qui comporte pour tous les intéressés le maximum de risques.

Ces risques sont-ils comme le croit Burnham réellement mortels ? Tout est là. Sont-ils analogues à ceux courus entre 1932 et 1936 on peut en discuter : Le bolchévisme est en perte de vitesse ; moralement il s’affaiblit sans cesse, économiquement il comporte bien des points critiques. Il y a beaucoup de bluff dans ses airs de puissances. Si le danger n’est pas pressant, il faut cependant se tenir prêt à profiter du premier moment de défaillance propice et aussi penser aux dangers futurs que ce danger présent masque, à ce qui peut se passer sur le Rhin quand les Russes n’en seront plus à 150 kilomètres.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-02-14 – Mise au Point

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Le Courrier d’Aix – 1953-02-14 – La Vie Internationale.

 

Mise au Point

 

Il est des moments en France où les passions ordinairement alimentées par les querelles intérieures, se concentrent sur des antagonismes internationaux. L’Angleterre autrefois, l’Allemagne depuis et par accès les Etats-Unis. A l’origine de ces colères souvent une mauvaise conscience issue d’erreurs politiques. L’étranger devient responsable de nos hésitations et de notre impuissance. Nous sommes, à l’endroit des Américains, dans un de ces moments où l’opinion ayant perdu le jugement n’est plus en état de voir clairement les faits. Faisons quand même le point.

 

Les Résultats du Voyage Dulles-Stassen

Le voyage d’information de MM. Dulles et Stassen ne leur a rien appris qu’ils ne savaient déjà. Cependant, les Européens ont pu obtenir confirmation qu’en aucun cas, même si le traité de défense européenne n’était pas ratifié par les parlements, il ne serait question de former une armée nationale allemande indépendante. Tout le monde est là-dessus d’accord : Bonn, Paris, Londres et Washington. D’autre part, comme l’Europe est indéfendable sans une armée européenne comportant une participation allemande, il est indispensable de trouver à bref délai une formule satisfaisante pour la réaliser. Les Français soumettront donc à leurs partenaires des protocoles additionnels au traité signé consacrant la liberté d’action de l’armée française dans les pays d’outre-mer et sauvegardant certaines prérogatives de prestige militaire. Enfin, on demandera aux Anglais quelques engagements formels qui les associeront en principe plus étroitement à la défense du continent. Protocoles et garanties sans grande valeur pratique, qui ne soulèveront pas de grandes objections et permettront, espère-t-on, de rallier au projet un nombre suffisant d’hésitants.

La visite de Dulles à Paris a confirmé également un autre point d’importance : Washington est opposé à toute forme d’association bilatérale anglo-américaine dans le domaine économique. Tout projet monétaire ou tarifaire soumis par Londres devra être discuté et approuvé par les pays du continent ; aucune mesure préjudiciable à ceux-ci, qui par exemple menacerait le fonctionnement de l’Union Européenne des paiements, ou l’organisme européen de coopération économique, ne serait admise par les Etats-Unis. C’est en fonction de ce principe clairement exprimé à Londres que les ministres français vont discuter avec les britanniques.

 

La Situation en Extrême-Orient

Pour ce qui est de l’Extrême-Orient, la décision de déneutraliser Formose et de rendre par là sa liberté d’action à Tchang-Kaï-Chek n’a rien d’imprévu ni d’absolument nouveau. L’administration Truman, si elle était restée au pouvoir, l’aurait certainement adoptée et les changements qu’elle apporte à la situation en Extrême-Orient sont purement théoriques, Tchang n’étant pas en mesure de mener une action d’envergure sur le continent chinois.

Reste la question, écartée d’ailleurs pour le moment, du blocus naval de la Chine. On comprend qu’elle inquiète les Anglais et c’était le motif principal du voyage de Churchill aux Etats-Unis. Sauver leur position de Hong-Kong et le fructueux commerce dont ce port est le centre. On s’explique aussi que les Américains sont las de ces échanges plus ou moins licites qui alimentent la machine de guerre de Mao Tsé Tung en Corée et indirectement la résistance d’Ho Chi Min au Tonkin. Il est probable toutefois qu’Eisenhower se contentera d’appliquer une surveillance plus stricte sur les transactions des marchandises, sans recourir à un blocus véritable qui soulèverait plus de difficultés qu’il n’en résoudrait.

 

Les Intentions d’Eisenhower

Rien d’ailleurs ne laisse prévoir que le président Eisenhower prendra en Extrême-Orient des mesures dangereuses susceptibles d’étendre le conflit, tant avec les Communistes qu’avec ses partenaires. Il est beaucoup plus probable que, résistant à la pression du Congrès et de l’opinion, il sera bientôt taxé de faiblesse. On peut craindre en effet qu’il n’y ait pas de moyen de terminer la guerre de Corée sans grands risques et sacrifices, et nous avons de bonnes raisons de penser que les Soviets ne se laisseront pas enlever aisément l’initiative dans la guerre froide. Ils ne tarderont pas au contraire à prendre l’offensive, dont la rupture des relations avec Israël est le prélude, et qui pourra se continuer à Berlin et ailleurs.

En tout état de cause, les risques de guerre mondiale ne dépendent pas des initiatives locales de l’un ou l’autre adversaire. Seul compte l’équilibre des forces et la peur du conflit qui est égale de part et d’autre. Et quand a-t-on vu une démocratie prendre l’offensive en temps de paix et créer délibérément les conditions d’une guerre générale ? Elles ont toujours capitulé devant la menace et n’ont pris les armes que lorsqu’on leur avait enlevé le choix d’une autre solution. Toute crainte d’une provocation américaine est absolument sans fondement.

 

L’Alliance Franco-Anglaise

Dans un article du « Monde », J.J. Servan Schreiber émet sur les relations franco-anglaises, à l’occasion des présentes négociations de Londres, un jugement lapidaire qui mérite d’être médité :

« Tout se passe, dit-il, comme si dans le tumulte de la guerre froide le peuple français faisait confiance d’abord à l’Angleterre. Or, rien dans le dossier de la conduite britannique ne justifie objectivement cette confiance. L’Angleterre avait à organiser l’Europe qui n’attendait que de suivre ses directives comme l’ont montré les congrès présidés par Churchill lui-même. Cependant, elle n’a rien tenté. Elle a laissé le problème allemand dériver jusqu’à ce qu’il soit posé dans les plus difficiles conditions. Aujourd’hui, elle en abandonne à la France toute la responsabilité, cherchant seulement qu’un fardeau militaire soit imposé à un rival commercial en plein essor.

Pour notre entreprise Indochinoise, sa vue est plus courte encore.

« Cependant l’Indochine protège la Malaisie qui rapporte autant de dollars aux Anglais que cette protection nous en coûte. Dans l’Alliance Atlantique, l’Angleterre a compromis chaque fois qu’elles se présentaient les chances d’un équilibre réel entre l’Amérique et l’Europe. Elle s’est fait le champion des négociations bilatérales, des plans de réarmement autarciques. Elle a rendu inévitable la misérable compétition pour les subsides américains. Quand on propose, comme à Strasbourg, un plan économique à présenter en commun aux Etats-Unis, l’Angleterre non seulement s’en désintéresse, mais s’emploie aussitôt à le discréditer à Washington ».

Qu’ajouter ou que répondre à ce réquisitoire ? M. Eden lui-même nous a loyalement avertis que son pays ne participerait jamais à une armée européenne et n’abandonnerait, en ce domaine comme en tout autre, une parcelle de sa souveraineté. Sans doute on conclura entre l’armée anglaise et l’armée européenne des accords techniques qui rendront la coopération plus efficace. Mais les Anglais ne maintiendront sur le continent qu’une troupe réduite, qui ne saurait changer le rapport des forces entre la France et l’Allemagne et les contingents anglais seront conçus de façon assez mobile pour qu’ils puissent être rapidement réembarqués si la situation tournait mal. A quoi bon se nourrir d’illusions ? On ne change pas la mentalité des peuples et encore moins la diplomatie qui la reflète. Qu’on le veuille ou non, il n’y a qu’une force au monde susceptible de nous sauver de l’invasion et de la défaite : celle qui est intervenue en 1917 et en 1941, sans laquelle Anglais et Français auraient pour une fois subi le même sort.

L’idée d’une armée européenne est une idée française ; peut-on reprocher aux Etats-Unis, qui ont eu quelque peine à s’y rallier, qu’ils aient adopté notre plan et qu’ils s’impatientent parce que nous avons changé d’avis, et qu’ils nous pressent un peu vivement de nous décider. Il n’y a pas de politique de rechange ; il n’y en a même pas de concevable.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-01-31 – La Conjuration contre l’Europe

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-31 – La Vie Internationale.

 

La Conjuration contre l’Europe

 

La grande offensive contre l’union européenne est à son paroxysme. Le prochain voyage de M. Foster Dulles va mettre à l’épreuve les forces en présence. Le moment est venu de faire le point.

 

La Coalition en France

C’est en France que la conjuration se montre à découvert. En première ligne du combat, c’est encore elle qui en subira les dommages. Si – ce qui est peu probable – on aboutissait à une rupture de la collaboration franco-américaine, les bénéficiaires seraient Staline d’abord, Churchill ensuite, et sans nul doute les nationalistes allemands. Les Français y perdraient, outre l’Indochine, peut-être l’Afrique du Nord, sûrement leur monnaie. Il suffit d’énumérer les risques pour évaluer l’enjeu. Mais au point où sont ici montées les passions, il est difficile de prévoir la formule de compromis qui prévaudra. La France heureusement est la patrie des Juristes.

 

Les Adversaires

On sait que se liguent ici contre l’Europe de puissants intérêts, et leur conjugaison disparate fait une majorité parmi les politiciens. Les communistes, comme c’est leur rôle en appuyant la politique moscovite feront tout pour mettre en échec une fédération européenne. Les socialistes également mais pour des motifs différents. L’Europe qu’on prépare est pour eux une Europe libérale ou tout au moins d’économie concurrentielle ; peu d’espoirs que les nationalisations s’étendent. Les politiciens y seraient mal placés pour s’emparer progressivement de l’économie par le truchement de l’Etat comme ils l’ont fait depuis un demi-siècle. Ce serait aussi l’arrêt provisoire des conquêtes sociales nécessaire pour donner aux autres partenaires européens, le temps d’avoir constitué des richesses suffisantes pour pouvoir les distribuer, au lieu d’avoir, comme en France, réparti par l’inflation, des richesses inexistantes, créé de faux revenus qui ont abouti à l’avilissement monétaire.

Les socialistes craignent aussi, non sans raison, que dans la nouvelle Europe, le rythme du travail ne doive plus s’accorder au moindre effort mais au contraire au meilleur rendement, ce qui explique qu’un grand nombre d’industriels français moyens qui vivent à l’abri du protectionnisme et la plupart des gros qui vivent à l’abri de ceux-là,  – les moins bien placés – qui protègent leurs bénéfices se sont joints à la coalition. Seules les affaires qui ont su moderniser leur outillage et abaisser leur prix de revient au niveau mondial, attendent avec faveur la constitution d’un grand marché européen de deux cent millions de consommateurs.

Mais cette coalition de communistes, socialistes et chefs d’entreprises serait encore impuissante, si ne s’y ajoutait la plus bruyante et sans doute la plus efficace des oppositions, celle des nationalistes de l’armée et de la diplomatie. L’armée qui craint qu’une fusion des forces militaires européennes ne lui enlève dans la nation le reste de prestige et d’influence qui a pu survivre à la défaite de 1940 ; la diplomatie du Quai d’Orsay qui pense en termes traditionnels comme d’ailleurs toutes les bureaucraties ; de même que Londres reconnaît que la formule division du continent et équilibre des forces antagonistes en Europe, nos diplomates ne rêvent que d’une Allemagne divisée et d’une alliance Franco-russe pour en garantir le morcellement. On se demande après cette énumération ce qui reste pour défendre l’idée européenne : peu d’hommes et peu de partis, mais quelque chose de plus fort : les faits. Et puis aussi les politiciens français seraient si consternés d’être d’accord avec leurs fidèles adversaires qu’ils finiront de diviser, pour l’honneur de leurs partis respectifs.

 

L’Article de « Life »

C’est l’article maintenant célèbre d’un magazine assez répandu aux Etats-Unis, article parfaitement vulgaire et incongru qui a donné le signal de l’attaque contre la politique des Etats-Unis. En réalité, la presse française avec plus de tact n’avait pas manqué de ridiculiser les kermesses de Chicago et de Washington à l’occasion de l’élection présidentielle. Les mœurs parlementaires et politiques dans tous les pays sont une source inépuisable de railleries trop bien fondées.

Sans vouloir à notre tour offenser les Américains, disons objectivement qu’il y a toujours eu dans leur Sénat et leur Chambre des Représentants un solide lot d’extravagants et d’énergumènes qui ont contrecarré avec une obstination stupide, tout au long du siècle, les plans souvent clairvoyants de la politique présidentielle, et que le niveau intellectuel des parlementaires américains est certainement inférieur à celui des nôtres. Mais toutes ces polémiques sont indignes de grandes nations et ne devraient pas servir de prétexte à des manœuvres politiques.

 

Le Programme de Foster Dulles

De son côté, M. Foster Dulles a mis le doigt sur la plaie en déclarant que si la communauté européenne de défense n’était pas réalisée, si France, Angleterre et Allemagne suivaient des voies divergentes, les Etats-Unis devraient réviser leur politique à l’égard de l’Europe.

Est-ce à dire que la France va de gaieté de cœur rembarquer ses troupes d’Indochine et faire faillite ? Que les Anglais retourneront au splendide isolement et se résigneront à laisser aller leur crise monétaire jusqu’à la dislocation finale du Commonwealth ? Les Etats-Unis peuvent-ils abandonner l’Asie du Sud-Est au communisme et risquer d’exposer la Ruhr à une manœuvre des Soviets ? Il faudra donc trouver une formule magique, y rallier une majorité. Plaignons celui qui en sera chargé.

 

D’autant que pour mieux compliquer les choses, l’ex-président Truman a fait dès son départ une déclaration aussi inattendue que perfide. Il a dit à la presse qu’il n’était pas sûr que les Russes aient réussi jusqu’ici à mettre au point une bombe atomique en état de fonctionner. Cette déclaration semble confirmer l’hypothèse que nous avions émise ici la semaine dernière, que les services secrets américains auraient réussi à s’emparer des documents relatifs aux constructions atomiques en U.R.S.S. et que, comme dans d’autres domaines, les Russes avaient l’outil mais qu’il n’était pas utilisable. Cette déclaration de Truman qui n’a pas été faite à la légère, est destinée à compliquer la tâche d’Eisenhower et de Dulles, car c’est la peur des Russes qui constituait le plus puissant mobile des Européens pour s’unir.

La communauté européenne de défense quand elle fut formulée par Pleven ne rencontrait pas beaucoup d’objections parce qu’on voyait les bolcheviks à huit jours d’étapes de la Mer du Nord. Plus le danger s’éloigne, plus les intérêts se réveillent, mieux chacun défend ce qu’il croit être ses avantages et son confort. Il est vrai que certains spécialistes vous diront que tout est faux chez les Soviets, même les documents les plus officiels et que personne n’y sait la vérité, pas même les responsables.

 

                                                                                            CRITON

 

Criton – 1953-01-24 – L’Avènement

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-24 – La Vie Internationale.

 

L’Avènement

 

Outre la série des complots et des purges qui s’allonge, l’événement du jour est l’accession au pouvoir d’Eisenhower et son discours d’inauguration. Mélange de fermeté et de prudence ; s’il ne nous apprend rien de plus que de ce qu’on pouvait attendre, il est bien équilibré pour satisfaire tout le monde, et de fait a été bien accueilli. Le nouveau Président ne se dissimule pas les difficultés. On sentait à l’entendre, sous un ton de résolution et de courage, l’appréhension d’endosser des responsabilités que peu d’hommes dans l’histoire ont pu trouver plus lourdes. On s’est d’ailleurs mépris à notre sens sur  la psychologie de l’homme, à cause sans doute du préjugé qui attribue aux militaires le goût de l’aventure et des décisions de force. L’avenir nous dira si nous nous trompons, mais du côté des principes, on verra Eisenhower intransigeant, on le découvrira dans la pratique diplomatique plus accessible aux compromis que Truman lui-même. Et un jour peut-être, reprochera-t-on à l’homme plus de faiblesses que de décisions hardies.

Réussira-t-il à vaincre cette hostilité plus ou moins nuancée qui s’est répandue dans le monde libre à l’encontre des Américains et qui rend suspects tous leurs plans même raisonnables ?

 

Les Purges en U.R.S.S. et chez les Satellites

Après le complot des médecins, la série des purges en U.R.S.S. a gagné en extension. C’est le tour d’Abakoumov, ministre de la redoutable sécurité d’Etat. Et en Ukraine, la destitution d’un bon tiers des ministres en exercices. Partout ce sont les officiels préposés au ravitaillement qui sont spécialement atteints, ce qui montre la gravité de la situation alimentaire dans toute l’Europe soumise à Moscou, et en Russie même. Les difficultés agraires sont le point le plus faible du régime.

Les hypothèses les plus diverses ont été émises au sujet de ces bouleversements dans les sphères dirigeantes. La majorité tend de plus à y voir, plutôt qu’un raidissement de la discipline, le signe d’un ébranlement profond. On se fait une idée de ce qu’il pourrait advenir si Staline qui maintient la cohérence relative du gouvernement venait à disparaître.

Un bruit assez curieux a couru qui pourrait à notre avis expliquer l’origine de la secousse : les services de renseignements américains auraient réussi à prendre connaissance des documents relatifs au développement des recherches atomiques en U.R.S.S. Le responsable russe aurait été exécuté. On conçoit l’importance que les Etats-Unis, pour l’orientation de leur politique, attachent à une connaissance exacte des progrès soviétiques dans ce domaine, et les documents en question auraient révélé les difficultés d’ordre industriel qui les entravent.

Dans un pays où les secrets sont si bien gardés, on devine la colère du Politburo devant une fuite de cette importance. Ce qui rendrait compte du désarroi des services de sécurité et la contre-attaque de Beria en mettant en cause les médecins et aussi la diversion antisémite.

 

Le Complot Nazi en Allemagne Occidentale

Autre complot, autres mœurs. Les Anglais ont arrêté à grand bruit, sept anciens nazis dans leur zone d’Allemagne ; l’activité de ces personnages était depuis longtemps connue. Elle n’avait qu’une portée assez limitée. Est-ce à dire que le souvenir d’Hitler hante à nouveau les imaginations d’Outre-Rhin ?

La renaissance rapide de l’économie allemande a certainement rendu à l’opinion un sentiment de puissance que la défaite avait écrasé. Mais conclure déjà à la nostalgie d’un passé récent est certainement excessif. On peut se demander si l’initiative des Anglais n’est pas une réponse indirecte au voyage de Churchill en Amérique, une manière d’ébranler l’opinion américaine sur les possibilités d’une coopération avec l’Allemagne, et surtout de rendre plus difficile la réalisation d’une fédération européenne dont les progrès, même modestes, effraient Londres.

En tous cas, le chancelier Adenauer a accusé le coup qui rendra plus difficile la réalisation de ses buts politiques. En fin de compte, il n’est pas mauvais qu’exagérée ou non, une renaissance de l’esprit nationaliste en Allemagne ait été mise en relief. Cela pourrait faciliter et non entraver l’accord sur les traités en suspens en obligeant les Allemands à ne pas trop appuyer leurs exigences. La démocratie allemande est et demeurera longtemps fragile. Elle ne se fortifiera pas en suivant les inspirations nationalistes, mais en acceptant le possible et le raisonnable, en donnant à ses anciens adversaires des garanties concrètes et inaliénables, dût l’amour-propre national en souffrir. Le passé demeure, et les fautes doivent être payées équitablement.

 

Les Difficultés de Naguib

Les événements d’Egypte sont fort intéressants à suivre. Le général Naguib qui au début se défendait de devenir un dictateur, en a pris bientôt toutes les méthodes. Il s’érige en fait en maître sans contrôle du pays pour trois ans. Il y a là une logique permanente du pouvoir personnel. Comme nous l’avions vu au lendemain du coup d’état, le pouvoir de Naguib paraissait très contesté : d’un côté par l’hostilité des partis politiques, tous sans exception ; de l’autre par une fraction importante de l’armée qui l’avait aidé à détrôner Farouk. C’est contre ces deux ordres d’ennemis qu’il a monté un complot pour les abattre ensemble. Après une vaine tentative d’accord avec le Wafd, il l’a décapité en la personne de Serag El Din qui avait remplacé Nahas à la tête du parti, et les trop ambitieux colonels ont fait partie de la même exécution.

La popularité de Naguib qui est forte sur les masses suffira-t-elle à le maintenir ? Ces masses en Egypte sont sans guide et le plus souvent sans volonté. Naguib a cependant réussi à remporter un succès politique d’importance en ralliant à son projet d’indépendance soudanaise les quatre partis du Soudan, y compris ceux qui jusqu’ici s’appuyaient sur l’Angleterre. Londres en a éprouvé une vive déception, non dissimulée d’ailleurs, et l’accord anglo-égyptien qui paraissait possible est à nouveau compromis.

Les Anglais ont en Egypte nombre d’atouts et, s’ils abandonnent l’espoir de s’entendre avec Naguib, ils peuvent lui susciter bien des difficultés à l’intérieur. D’ailleurs, la situation politique en Orient reste très instable même lorsqu’elle paraît solide. On sait ce qui s’est passé en Jordanie. Voici qu’en Syrie, au lendemain du voyage du colonel Chichakli au Caire, le régime de cet autre dictateur est de nouveau menacé. Un coup d’Etat préparé par les réfugiés Syriens au Liban aurait échoué de peu à Damas, et la guerre civile serait susceptible de se rallumer. Il n’est pas difficile d’imaginer que les mains occidentales ne manquent pas d’attiser le feu.

 

                                                                                  CRITON

Criton – 1953-01-17 – Ascension et Déclin

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-17 – La Vie Internationale.

 

Ascension et Déclin

 

Deux faits dominent l’actualité : la crise du communisme soviétique illustrée par la Conférence économique de Prague et le complot des médecins à Moscou ; le raidissement de la politique des Etats-Unis après le voyage de Churchill et les déclarations du sénateur Wiley. Après huit années d’une lutte incertaine, la période historique de la prépondérance américaine commencée à Hiroshima s’affirme. Le bolchévisme au contraire, à l’apogée de sa puissance à Postdam, semble entré dans la phase du déclin dont nous avons noté les symptômes ici depuis longtemps.

 

La Crise du Monde Communiste

La crise économique qui ébranle les pays d’Europe orientale soumis à Moscou est encore plus grave qu’on ne pensait. Désordre partout : dans les collectes des denrées agricoles dans la répartition sur les marchés ; absentéisme et relâchement dans le secteur industriel, impuissance des fonctionnaires – chefs d’entreprises, résistance passive de la population, sous-alimentation générale. Le système d’organisation collectiviste a fait une faillite que la convocation en toute hâte d’une conférence économique à Prague entre dirigeants soviétiques et sous-ordres satellites souligne.

Les réformes pressent. Mais quand  un régime dure depuis bientôt huit ans et qu’au lieu d’améliorer peu à peu son fonctionnement, il s’enfonce chaque jour dans le désordre, il y a peu d’espoir qu’il s’amende jamais. Il peut même arriver au point de rupture. Mais les états modernes autoritaires, grâce à la supériorité d’armements de leur police, ont reculé les limites du tolérable. En d’autres temps, une révolte paysanne aurait déjà mis fin à ces dictatures odieuses.

 

Le « Complot » des médecins

Ce qui se passe en Russie est aussi fort curieux. En accusant les plus célèbres médecins de l’U.R.S.S. d’avoir contribué à abréger les jours de tant de personnalités dont la mort avait paru suspecte, le Kremlin avoue ses propres crimes. On a dit partout qu’il s’agissait là d’une manœuvre de politique extérieure destinée à rallier l’opinion des pays où l’antisémitisme demeure, et à favoriser un rapprochement avec les pays arabes hostiles à l’Etat d’Israël.

Cela est exact, encore que secondaire. Le complot des médecins est surtout l’éclatement en surface d’une lutte d’influence acharnée dans les profondeurs du Politburo qui tourne autour de la succession de Staline. Il se pourrait que pour discréditer certains personnages, leurs adversaires aient fait circuler la liste de leurs victimes ; pour se défendre, ceux-là n’ont pas hésité, selon la tradition du bolchévisme, à rejeter sur des boucs émissaires Juifs par surcroît, les responsabilités qu’on leur attribuait. On se demande d’ailleurs qui cela peut tromper ? L’assassinat de Jdanov n’a jamais fait de doute nous en avions nous-mêmes ici informé nos lecteurs, tant l’événement était prévu.

Mais le fond du drame est ailleurs : la rivalité de l’armée et du régime n’a jamais diminué d’intensité à Moscou et nous avons signalé plusieurs fois le nombre élevé de décès d’officiers supérieurs encore jeunes, une cinquantaine en moyenne ces dernières années. Il est probable que ces disparitions ont provoqué des réactions. Quoi qu’il en soit, on peut compter l’événement comme un signe d’ébranlement intérieur.

 

Difficultés Economiques en U.R.S.S.

A la base, ce sont les difficultés économiques qui minent le régime. Le mécontentement, comme l’on dit, est général en U.R.S.S.

Les colonnes des journaux réservées aux plaintes des citoyens, si atténuées qu’elles soient, donnent une idée suffisante de la diversité et de l’étendue des griefs. Mauvaise qualité des biens de consommation, laideur et malfaçon des articles d’habillement qui sont à la fois chers et de mauvais goût, à tel point qu’ils restent dans les magasins d’Etat. Mauvaise organisation des transports, irresponsabilité de la bureaucratie, denrées périssables impropres à la consommation, on retrouve toutes les tares reprochées au régime Tsariste aggravées par l’omnipotence de l’Etat soviétique. Mais ce qui domine, c’est l’indifférence et l’apathie des jeunes générations à l’égard du régime, et l’absence de soutien populaire.

 

L’Echec de M. Churchill

Le voyage de M. Churchill aux Etats-Unis a été un échec plus complet encore que nous ne l’avions pressenti. Le vieux leader est loin d’avoir trouvé l’accueil d’autrefois et même celui de l’an passé, déjà assez froid. S’il avait encore quelque illusion sur la renaissance d’un « partnership » entre l’Amérique et l’Angleterre, il devra y renoncer.

Les Etats-Unis de 1953 n’entendent partager avec personne la direction du monde libre et les responsabilités qui en dérivent. Et ils sont décidés à exiger par tous les moyens en leur pouvoir la réalisation des mesures qu’ils estiment indispensables à la sécurité collective, comme la communauté européenne de défense.

L’avertissement lancé par le sénateur Wiley à la France et à l’Allemagne d’avoir à régler leurs différends et à ratifier sans délai les traités déjà signés est certainement un avis inspiré par les chefs de la nouvelle Administration. Les récentes décisions du nouveau Gouvernement français à la suite des entretiens avec M. Bonnet, ambassadeur à Washington, montrent qu’on a compris à Paris que la politique de M. Schuman devait être poursuivie et accélérée, sous peine de sanctions financières que la situation de la France ne peut supporter.

Une pression a dû être également exercée sur l’Angleterre pour qu’elle cesse de se réfugier dans un isolement périmé et participe de façon ou d’autre à l’armée européenne. Le ballon d’essai lancé par le maréchal Montgomery – inclusion de 3 divisions anglaises dans la communauté européenne de défense – bien que désavoué officiellement est à une collaboration avec l’Europe la preuve que Londres se résignera.

Le raidissement de la politique des Etats-Unis peut être interprété comme une manifestation de l’influence des Taftistes qu’Eisenhower devra ménager. Il s’accorde bien aussi avec une certaine brutalité dont la diplomatie américaine est coutumière. Mais surtout (et c’est ce que Churchill a eu tort de ne pas considérer), il est clair que la nouvelle administration, au moment de s’installer, ne peut pas donner devant partisans et adversaires une impression de faiblesse … Il est au contraire indispensable de s’affirmer d’emblée, et de donner à la nation un sentiment d’autorité, de décision et d’énergie pour fortifier la confiance.

Il est probable que cette lueur d’impérialisme s’étendra par la suite, et qu’après des affirmations un peu dures, on en viendra à rechercher des compromis. Cependant, il ne faut s’y tromper. L’Angleterre comme la France ont, par la faute de leur position intérieure, affaibli à tel point leur position dans le monde qu’elles n’y pourront prétendre désormais qu’à un rôle subordonné.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-01-10 – Déviationnismes

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-10 – La Vie Internationale.

 

Déviationnismes

 

Il est assez singulier que ni la presse, ni la radio française n’ait fait mention de l’important discours diffusé de M. Eden où, avec une ironie particulière, il raille le désir manifesté par Staline dans la récente interview de mettre fin à la guerre de Corée après avoir rejeté les propositions indiennes. Et Eden a ajouté qu’une rencontre avec Staline ne serait pas raisonnable dans les circonstances présentes. Quant au risque de guerre, a-t-il dit, il n’a pas diminué parce que les Soviets ont renoncé à la domination du monde, mais parce que nous sommes plus forts. Voilà nos munichois du Quai d’Orsay nettement avisés. Ils pourront en informer les burgraves du parti radical.

Ce qui est intéressant dans ce discours d’Eden, c’est qu’il est destiné à appuyer les démarches de Churchill auprès d’Eisenhower. Le vieux leader a fait assaut d’amabilité, peut-être trop ostensiblement, auprès de la presse et des notabilités américaines. Il a flatté l’anticommunisme du public. Ayant beaucoup à demander, il a mis l’accent sur les points d’accord entre les deux pays anglo-saxons.

Une extrême fermeté à l’égard du bolchévisme est un point bien acquis dans la future politique anglo-américaine. Il faudrait que Staline offre de très larges concessions et les plus sérieuses garanties pour que ses paroles puissent être prises en considération. Churchill a eu à sa coutume un mot malheureux qui a gâté toutes ses habiletés. Il a fait entendre qu’il préférait que la guerre de Corée dure plutôt que de voir s’étendre le conflit. Les combattants et leurs familles ont trouvé le propos un peu désintéressé. Il est curieux d’ailleurs combien l’opinion américaine est restée méfiante à l’égard des Anglais, surtout quand il s’agit d’un homme qu’ils admirent, comme Churchill, et dont du même coup, ils redoutent l’habileté.

 

Les Progrès de la Solidarité Occidentale

Ces étincelles ne doivent pas cependant dissimuler les progrès de la solidarité occidentale depuis que la nouvelle administration américaine est sortie de la phase de gestation. On l’a vu à l’O.N.U. dans l’affaire Tunisienne et Marocaine, et surtout à Tunis et à Fez, dans l’attitude des monarques hésitants. Ce n’est pas sans avertissement sérieux de Washington que Sidi Lamine a signé les décrets de réformes. La menace du communisme international, le terrorisme africain aussi bien arabe en territoire français que noir au Kenya en colonie britannique, le développement du nationalisme en Moyen-Orient, la floraison de dictatures militaires en terre musulmane, les progrès du Péronisme en Amérique Latine, autant de menaces contre la puissance des pays du Pacte Atlantique auxquelles il est nécessaire d’opposer un front commun.

Il n’y a pas très longtemps que M. Gross à l’O.N.U. donnait au nom des Etats-Unis ce qui pouvait être pris pour des encouragements par l’Istiqlal et le Néo-Destour, pas très longtemps non plus que les Américains jetaient le blâme sur la politique anglaise en Perse et donnaient à Mossadegh l’impression qu’il pouvait jouer sur les divergences entre Anglais et Américains et sur les rivalités des grandes compagnies pétrolières. L’Orient est tellement habitué à spéculer sur les antagonismes des Occidentaux qu’il faut des faits évidents et réitérés pour qu’il croie à leur solidarité.

 

Vers une Solution du Conflit du Pétrole Persan

Nous avions dit au début de la querelle anglo-persanne du pétrole qu’il faudrait une longue patience avant qu’une base d’accord soit trouvée. Il semble que nous soyons au terme de cette longue attente, de ces ruptures, reprises, évanouissements (au propre et au figuré) de la politique Mossadegh.

Mossadegh a perdu, et les Anglais ont eu raison de s’obstiner. Le jeu du premier persan ne pouvait réussir que si la fermeture des raffineries d’Abadan n’entraînait dans le monde une pénurie de pétrole. Or, le pétrole est présentement en surproduction et les grandes sociétés ne sont nullement pressées de voir couler à nouveau ce flot supplémentaire.

Néanmoins, le plan américain entériné par les Anglais et qui prévoit un arbitrage rendra à la Perse une solvabilité qu’il était grand temps pour elle de recouvrer. Artificielles ou spontanées, les manifestations pro-communistes se multipliaient à Téhéran et les Etats-Unis ont grande hâte à remettre le pays sur pied. Beaucoup de persans sont du même avis.

 

Changement de Politique Alimentaire en Pologne

La crise alimentaire dans les pays satellites de l’U.R.S.S. a atteint des proportions telles que les dirigeants communistes apeurés parlent de « demi famine » (Geroë, en Hongrie, dans son dernier rapport) et qu’en Pologne, du jour au lendemain, une véritable révolution s’est produite dans le régime des prix et des salaires. D’un trait de plume, le rationnement a été aboli, les taux du marché officiel alignés sur ceux du marché noir c’est-à-dire relevés de près de 50 pour cent, taux atteint pour la farine, le charbon et le savon doublent tout simplement. En contre-partie, les salaires sont élevés de 12 à 40 pour cent, les allocations de 20, les pensions de 25 à 40. Reste à savoir si les travailleurs trouveront leur compte dans cette valse arithmétique, et si le marché noir ne va pas prendre le large et défier l’officiel suivant les mauvaises habitudes contractées naguère en pays capitalistes.

S’il y a encore en France et parmi nos lecteurs des esprits que le snobisme d’extrême gauche n’a pas contaminés, ils goûteront cet aveu contenu dans les motifs du susdit décret pris en conseil des ministres à Varsovie.

« Le rationnement des produits de premières nécessité a empêché la liberté d’achat et en conséquence réduit les stimulants économiques qui poussent à la productivité du travail, et du même coup abaissé le niveau de vie de la classe laborieuse. Il a causé le gaspillage, augmenté le coût de la production et donné lieu à des transgressions commerciales (euphémisme pour marché noir) ».

Je ne sais si la purge et la corde attendent pareils propos. A notre avis, ce n’est plus du déviationnisme, mais du tête-à-queue.

 

Méthodes Economiques en Pays Totalitaires

Ce qu’il y a de plus frappant dans ces méthodes et ces propos, c’est qu’ils se contredisent périodiquement. Un jour on institue le rationnement en Pologne ; on l’abolit peu après en Hongrie ou inversement après d’inutiles expériences.

Même incohérence dans la politique des prix. En Russie, en Roumanie, c’est le système de la baisse des prix qui accompagne une lessive monétaire de l’ordre de 90%. En Pologne c’est au contraire la hausse des prix qui s’accorde avec le maintien ou l’accroissement de la masse monétaire. Mais nous n’avons rien compris à ces opérations si nous ignorons que les grands responsables de tant de malheurs ne sont autres que les intempéries.

C’est curieux comme dans les pays totalitaires les conditions atmosphériques s’acharnent sur les récoltes. La Yougoslavie a eu deux sécheresses consécutives et la population n’a été sauvée de la famine que par le blé américain. En Hongrie, à la sécheresse s’est ajoutée la gelé printanière sans parler des doryphores semés par les avions américains. Il y a mieux : à l’autre bout du monde, en Argentine, l’agriculture du général Perón a été ruinée par la sécheresse et l’on a dû rationner la viande au pays du corned-beef. La Providence ne favorise pas les pays totalitaires et les abreuve de calamités. Elle a peut-être ses raisons.

 

                                                                                            CRITON

Criton – 1953-01-03 – En l’Absence de la France

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Le Courrier d’Aix – 1953-01-03 – La Vie Internationale.

 

En l’Absence de la France

 

En cette fin d’année, les déclarations de Staline à un journaliste américain, et le départ anticipé de Churchill pour les Etats-Unis ont donné à l’actualité un certain relief en cette période ordinairement calme.

 

Les Déclarations de Staline

Ce n’est pas la première fois que Staline s’adresse aux dirigeants américains par les voies de l’interview ou du questionnaire. On n’a pas remarqué que ces manifestations avaient lieu lorsque, sur le terrain proprement diplomatique, l’U.R.S.S. venait de décevoir l’opinion internationale par un refus ou un veto.

Cette fois-ci, c’est au lendemain du rejet des propositions indiennes d’un règlement en Corée. A toujours se dérober aux tentatives de compromis ou d’apaisement, la diplomatie soviétique risquerait de lasser ses partenaires, et l’U.R.S.S. veut au contraire éviter qu’on abandonne tout espoir de conversation avec elle.

En sortant de son silence, Staline est sûr de ranimer l’intérêt, et de faire renaître une attente sans cesse découragée mais tenace. Bien qu’il ait fait pressentir une entrevue possible avec Eisenhower et un règlement conditionnel de la guerre de Corée (sans doute pour prévenir les initiatives du nouveau Président), ces déclarations ont rencontré un scepticisme unanime qui marque bien le discrédit où l’U.R.S.S. est tombée.

 

Le Voyage de Churchill aux Etats-Unis

Churchill de son côté n’a pas voulu attendre que les plans américains soient au point pour rencontrer Eisenhower. Il espère toujours ressusciter l’ancienne « Partnership » du temps de guerre qui assurerait à l’Angleterre et au Commonwealth une place prépondérante dans l’Alliance Atlantique.

Le moment est particulièrement opportun. La France est sans gouvernement. On ignore si sa politique extérieure ne va pas subir de changements majeurs. Dès lors, Eisenhower peut être enclin à douter d’une collaboration efficace avec notre pays. Chaque crise ministérielle et particulièrement celle-ci renforce ce sentiment si cruellement exprimé par un journaliste français de retour des Etats-Unis : « On ne nous prend pas au sérieux ».

Il est certain qu’au moment où va se décider l’orientation de la nouvelle Administration républicaine aux Etats-Unis, il est plus que fâcheux que la France n’ait ni ministre des Affaires étrangères, ni politique définie. Il est de bon jeu que Churchill profite de l’occasion sans délai. Remportera-t-il de grands succès de sa mission ? Nous en doutons. Les sujets les plus pressants comme le relèvement du prix de l’or qui renforcerait la position du Sterling ne trouvera pas d’écho favorable. Eisenhower est délibérément hostile à toute mesure qui impliquerait une dévaluation du Dollar. En politique pure, ni lui-même, ni Dulles, ne veulent d’immixtion anglaise trop précise dans les affaires du Pacifique, de Chine et de Corée. Dans le domaine économique, l’Administration républicaine paraît hostile au renchérissement des matières premières qui accroîtrait les ressources du Commonwealth, mais qui pèserait sur les prix de revient aux Etats-Unis. Eisenhower s’est fait le champion du maintien du pouvoir d’achat du Dollar.

Un point cependant où la position de Churchill paraît forte : s’il offrait une collaboration plus précise de l’Angleterre aux projets d’union européenne auxquels les Etats-Unis tiennent beaucoup. L’Angleterre est favorable au traité de défense européenne et à la reconstitution de l’armée allemande parce que les grosses dépenses que le gouvernement de Bonn  devrait assumer pour s’armer freineraient l’expansion économique de la République fédérale dont le rythme accéléré effraie les Anglais. La clef de la ratification des traités de Bonn et de Paris est à Londres, car les Français ne s’engageront que sur garanties de l’Angleterre. C’est pour Londres un atout majeur.

 

Après la Session de l’O.N.U.

Le rideau est enfin tombé sur la session de l’O.N.U. Il était temps. Cette institution qui se propose de former une opinion internationale et d’unir les peuples pour la compréhension mutuelle et la paix évolue de plus en plus en sens contraire. Les Etats-Unis qui en ont fait leur œuvre le ressentent péniblement. On voit se former des blocs qui cherchent à faire une politique propre pour lutter contre l’influence et les intérêts des blocs adverses. Au cours de la dernière session, le bloc arabo-asiatique a pu se cimenter contre la politique française en Afrique du Nord. On voit se souder un bloc latino-américain qui ne tardera pas à s’affirmer dans un futur débat où il défendra des intérêts communs contre les puissances dirigeantes du bloc atlantique. Et le bloc soviétique en tirera grand profit pour sa propagande.

 

Le Vote en Faveur des Nationalisations

Récemment, les Etats-Unis n’ont pu empêcher le vote d’une motion qui reconnaît aux petites nations plus ou moins sous développées le droit de nationaliser leurs ressources naturelles : l’exemple de Mossadegh ne les a pas découragés. Ainsi tout investissement étranger, et américain en particulier, serait à l’avenir menacé d’éviction chaque fois qu’un dictateur décrèterait que les intérêts étrangers doivent céder au droit de l’Etat. C’est un coup dur pour la politique des Etats-Unis.

En Amérique Latine, le Péronisme fait tache d’huile. La Bolivie a nationalisé ses mines d’étain ; le Chili pourrait en faire autant pour le cuivre, et le Vénézuela a bien failli suivre pour le pétrole et le fer. Comme les Etats-Unis seront de plus en plus tributaires de l’extérieur pour leur approvisionnement à mesure que les ressources de leur propre sol s’épuisent, on prévoit à quelles difficultés les Américains vont se heurter si le mouvement s’amplifie. Il n’y aura plus un coin du monde en dehors de l’Amérique du Nord où les grandes compagnies américaines pourront s’installer sans risque.

Politique mise à part, cela est fâcheux pour l’avenir des pays dépourvus de capitaux et que le point IV du Plan Truman avait pour but d’aider à tirer profit de leurs ressources naturelles. L’exemple particulièrement désastreux de la Perse et de la décadence économique de l’Argentine auraient dû tempérer les ardeurs nationalistes. Mais ici, comme ailleurs, l’idéologie est plus forte que l’intérêt. C’est ce qui fait la force du communisme. Le nationalisme des dictateurs devient un atout dans son jeu.

 

Anecdote

Cependant, on se prend à douter du bon sens des hommes quand on voit entre autres dans quel état de misère économique et morale la dictature soviétique a plongé des pays autrefois prospères comme l’Allemagne orientale, la Hongrie, la Tchécoslovaquie où la nourriture manque aujourd’hui là où de larges excédents de produits alimentaires étaient exportés. En Allemagne orientale et en Tchécoslovaquie, les ouvriers sont obligés de quitter leur travail pour faire la queue afin de toucher des pommes de terre sur les terres mêmes qui en fournissaient à toute l’Allemagne alors que dans la zone de Bonn, qui en produisait peu, elles abondent. Un fait de ce genre en dit plus long que toutes les statistiques sur la capacité d’organisation et les méthodes de production des maîtres du Kremlin. Mais cela n’empêchera pas l’U.R.S.S. de demeurer pour beaucoup la patrie des travailleurs.

 

                                                                                            CRITON

 

 

Criton – 1952-12 27 – Gouverner, c’est Prévoir

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Le Courrier d’Aix – 1952-12-27 – La Vie Internationale.

 

Gouverner, c’est Prévoir

 

On pouvait prévoir dès la fin de l’année dernière que la menace soviétique serait plus pressante en Asie qu’en Europe. Deux faits cependant avaient détourné l’attention de Washington vers le théâtre européen : la présence d’Eisenhower à la tête du Nato et les démêlés de Truman avec Mac Arthur, et plus généralement la rivalité entre l’Administration démocrate et l’opposition républicaine qui avait toujours donné la priorité au théâtre d’opérations asiatique. Sous la pression des faits, la tendance apparaît plus claire, et c’est en Asie que l’effort pour contenir l’impérialisme rouge va se prononcer.

 

Le Plan Américain en Asie

C’est, outre la Corée où une nouvelle stratégie se prépare pour le printemps prochain, l’Indochine qui devient pour les Etats-Unis la préoccupation numéro deux. La déclaration du Nato en fait foi. La France épuisée par une lutte qui avec les moyens actuels apparaît sans issue va sans doute recevoir les moyens de dominer son adversaire. On a fait état d’un plan révélé dans le « New York Herald Tribune », par les frères Alsap. Les Français enverraient en Indochine deux divisions de plus que les Américains équiperaient. Une aide militaire et financière accrue considérablement viendrait soutenir cette force supplémentaire. En contre-partie, la France souscrirait au plan de communauté de défense européenne avec la participation allemande, achèverait d’accorder aux Etats associés d’Indochine l’indépendance promise, tandis que les Etats-Unis s’emploieraient afin que la situation en Afrique du Nord évolue pacifiquement en faisant pression sur les pays arabes, en ne soutenant plus les nationalistes du Maroc et de Tunisie. En gros, il semble bien que telles soient les intentions de l’Administration Eisenhower.

D’autre part, les déclarations du général Chase, assistant militaire auprès de Chang-Kaï-Chek à Formose, laissent prévoir que l’armée chinoise du Maréchal serait mise en mesure de débarquer sur le continent au cours de 1953 pour détourner le Gouvernement de Pékin des frontières du Tonkin en rallumant la guerre dans les provinces du Sud, ainsi on espère rétablir l’équilibre des forces en Asie, sauver de la conquête communiste les riches provinces de l’Asie du Sud-Est et peut-être forcer les Soviets et les Chinois à conclure la paix en Corée. Bien des difficultés restent à résoudre, tant politiques que militaires, pour que des objectifs aussi ambitieux soient atteints.

 

La Stratégie du NATO

On a beaucoup discuté des résultats de la réunion des Ministres du Nato. Malgré l’opposition du général Ridgway dont la tâche est de renforcer la défense européenne, il ressort clairement que les pays européens, l’Angleterre surtout ne voient plus qu’il est urgent d’accroître l’effort militaire en Europe au rythme précédemment prévu.

Churchill n’a pas hésité à étaler le réarmement de l’Angleterre, mettant l’accent sur la nécessité d’améliorer la qualité et l’équipement des effectifs plutôt que de les accroître. Certes, l’armée européenne n’est pas en mesure actuellement de repousser un assaut soviétique, mais cet assaut apparaît de moins en moins probable dans le proche avenir. Les difficultés des Russes dans les pays satellites se sont considérablement accrues. Une guerre lancée avec des arrières si peu sûrs n’est pas concevable.

D’autre part, comme nous l’avons fait remarquer depuis longtemps, les armes nouvelles ont modifié les données stratégiques. Les grosses concentrations de troupes seraient demain trop vulnérables dans l’étroit espace entre la Méditerranée et la Mer du Nord, pour pouvoir opérer en masse. L’avenir militaire est aux formations dispersées techniquement très entraînées, dotées d’une grande puissance de feu à longue portée. Des forces nombreuses seraient plutôt nécessaires sur les arrières pour annihiler l’action d’éventuels parachutistes, protéger les aérodromes et les communications. En outre, une force aérienne considérable serait indispensable pour fermer la route aux assaillants de l’air. Ces indications sommaires suffisent à montrer que la stratégie Atlantique est en pleine révision tout comme celle du Pacifique et que des décisions dans ce sens seront prises au printemps quand Eisenhower enverra ses représentants.

 

Le Réarmement Allemand

Il apparait de plus en plus évident (et les entretiens de Draper, futur ambassadeur à Bonn avec le chancelier Adenauer le prouvent) que l’intégration d’une armée allemande au système de défense est inévitable et prochaine. Les Américains tâchent en ce moment de forcer à un compromis l’opposition socialiste et son chef Ollenhauer avec le Chancelier pour tourner les difficultés soulevées par la sentence redoutée de la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe.

Malgré l’apparente impasse, nous n’avons jamais douté que la discipline germanique finirait par trouver les moyens d’une action nationale commune à tous les partis. Comme tous les Français, nous ne voyons pas sans appréhension la résurrection, même sous forme intégrée, de la Wehrmacht. Au risque de nous répéter, vainement sans doute, nous nous étonnons qu’au cours de tant de débats, personne n’ait posé la question sous son véritable jour, ni les ministres responsables, ni l’opposition pourtant fertile en arguments. La participation allemande à l’armée qui doit défendre l’Europe est une nécessité présente contre laquelle rien ne prévaudra, si les circonstances demeurent ce qu’elles sont. Inutile d’en douter.

D’autre part, cette formation allemande, même si elle se trouvait en fait la plus forte de la coalition, ne présente aucun danger pour les autres nations européennes, tant qu’une armée anglaise et une armée américaine seront stationnées en Europe. Toute l’attention des négociateurs devait s’attacher à ce qui se passerait après. Imaginons que d’ici peu d’années, à la suite d’événements graves en Russie même, ou dans les pays qu’ils occupent, l’Europe soit libérée, l’Allemagne réinstallée dans ses frontières, Anglais et Américains n’auraient rien de plus pressé que de rentrer chez eux. Il resterait en Europe une armée européenne où les Allemands seraient en fait la force prépondérante. Tous les dangers que nous avons connus ne manqueraient pas de réapparaître. Pense-t-on, en particulier, que la Sarre alors ne ferait pas retour au nouveau Reich ?

On n’aurait dû consentir à la reconstitution d’une force militaire allemande qu’à titre provisoire et pour le temps où les Anglo-Saxons demeureraient en Europe continentale. Ces derniers auraient dû s’engager à réduire cette force, le danger passé, à un niveau assez bas pour qu’elle ne puisse jamais redevenir menaçante. De plus, si les mesures de recrutement militaire en Allemagne avaient eu ce caractère essentiellement provisoire, on aurait pu détourner le conflit avec la Cour de Karlsruhe, qui aurait trouvé le moyen juridique d’accorder la constitution fédérale avec une mesure temporaire née d’un état de danger exceptionnel.

Au lieu d’envisager un avenir lointain sans doute mais certain, et un péril non moins clair, on s’est battu sur des principes, on a polémiqué contre l’inévitable. Il y a là une lourde responsabilité dont on ne semble  pas s’être avisé. Est-il trop tard pour y songer ?

 

                                                                                                       CRITON