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Le courrier d’Aix – 1947-10-25 – La Vie Internationale.
Le Plan de la Politique Soviétique
Dans la plupart des pays du monde, la cristallisation des deux blocs s’opère, accélérée par les manœuvres successives de la politique soviétique. Les semaines qui viennent montreront, par des actes nouveaux où tend cette politique et les répliques qu’elle peut susciter : essayons de la définir.
L’Extrême-Orient
Le Général Wedemeyer envoyé par les Etats-Unis en Chine déclarait « A moins d’un redressement total et de réformes fondamentales, la Chine, sera sous peu dans l’orbite de l’U.R.S.S. » C’est avouer l’échec complet de la politique des Etats-Unis sur le continent asiatique et, partant, le succès total prochain des Soviets. On se rappelle les étapes : en 45, annexion à peine déguisée de la Mongolie extérieure ; fin 46, celle de la Mongolie intérieure. Après l’abandon à la Conférence de Yalta, de Daïren et Port-Arthur au Sud, de Sakhaline et des Kouriles à l’Ouest, la Mandchourie était enserrée par les Russes, et les efforts du gouvernement Tchang-Kaï-Chek pour la reconquérir ont été vains ; les communistes chinois, appuyés par les Russes, la tiennent. Plus au sud, l’avance des communistes se poursuit sans arrêt ; le gouvernement national enregistre échec sur échec et se désagrège.
Récemment, le gouvernement soviétique qui avait fait échouer tous les pourparlers avec les Américains sur la Corée (dont on sait que le sud est occupé par les Etats-Unis et le nord par les Soviets) a fait une proposition sensationnelle : Evacuation simultanée de la Corée par les Russes et les Américains. Les Américains n’ont pas acquiescé. En effet, les Russes ont préparé le Gouvernement qu’ils souhaitent, constitué une armée rouge de deux cent mille hommes. En partant, les Etats-Unis laissent le pays aux Soviets, en demeurant, ils sont en position difficile pour s’y maintenir et risquent d’être chassés par un mouvement populaire. La chute de Tchang-Kaï-Chek, joint au départ des Anglais de Birmanie et des Indes, laisserait l’Asie Orientale entière à la pénétration soviétique. Eventualité particulièrement redoutable pour le dernier bastion : l’Indo-Chine Française.
Enfin, le départ des Anglais de Palestine ouvrira un nouvel espace libre. Seules la Perse et la Turquie résistent solidement malgré des infiltrations nombreuses. Là, les Etats-Unis ont un intérêt vital : le pétrole.
L’Europe
La même tactique se poursuit en Europe. Les Anglo-Saxons ne tiennent plus à la Grèce ; les Russes nous préparent à une action, peut-être violente de ce côté ; l’importance inusitée que donne la radio soviétique aux attaques de Vychinski où, entre parenthèse, il est parlé du bloc Franco-Anglo-Américain pour la première fois, montre l’intérêt capital que Moscou porte au problème. Vychinski somme les troupes britanniques et les conseillers américains de vider les lieux.
L’Allemagne
A la conférence de Novembre, il est probable que les Russes feront pour l’Allemagne la même proposition que pour la Corée : Evacuation des pays d’Europe par les Soviets et simultanément de l’Allemagne et de tous les Franco-Anglo-Américains ; l’heure serait bien choisie : la Hongrie, la Pologne, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie ont été mises au pas, l’affaire des démantèlements a dressé l’opinion allemande contre les Anglo-Américains en zone occidentale. Les Russes préparent l’installation d’un gouvernement central Allemand à Berlin, symbole de l’Unité allemande, et les 100.000 hommes de Von Paulus attendent sur les bords de la Mer Noire de faire leur entrée dans le Reich. Le départ des Américains laisserait cette armée allemande, la seule force militaire avec celle des Russes et des Yougoslaves sur le continent Européen ! La suite serait facile à prévoir. Evidemment ni les Américains, ni les Anglais, ni les Français ne partiront. Mais alors ils perdront la face ; on les accusera de s’opposer à la libération de l’Europe des forces militaires d’occupation et d’être responsables de tous les maux que les populations devront endurer. Ils seront maudits de tous ceux que la présence d’uniformes étrangers exaspère, et la propagande aura beau jeu. Ce n’est pas sans raison que le Kominterm a été reconstitué ces derniers jours sous couleur de « Kominform ». Les Russes savaient qu’à la veille d’élections en France et en Italie, ils porteraient un coup dur à leurs partisans dans tous les pays. Mais selon toute apparence, ils ont préféré leur donner un moyen d’action plus nette pour l’agitation révolutionnaire, les dirigeants futurs de ces deux pays étant des ennemis à combattre par tous les moyens. Un gouvernement nationaliste Français devient une très belle cible et un bon moyen d’influencer les Allemands qu’il s’agit maintenant de gagner à la cause Soviétique. On voit que les dernières barrières qui s’opposent à une hégémonie Russe sur l’Eurasie sont désormais bien fragiles et que les soviétiques sont plus près de réaliser sans avoir à combattre le rêve qui fit succomber Hitler. Il y a, comme nous le disions, beaucoup de témérité et de machiavélisme dans ces plans. Ils provoquent la réaction de tous ceux qu’ils menacent. Mais jusqu’ici, aucune opposition ne les a entravés ; tout est resté verbal et le succès pousse à plus d’audace. C’est comme cela que les malheurs arrivent.
CRITON