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Le Courrier d’Aix – 1947-08-30 – La Vie Internationale.
Les Causes Profondes de la Crise
L’optimisme est difficile ; la crise économique qui s’abat sur l’Europe Occidentale croit avec une rapidité qui effraie. Les Américains savent qu’ils seront atteints eux-mêmes et hésitent devant l’ampleur de la contribution qu’ils devraient fournir et qui peut-être excède leurs forces. Cela influe sur les négociations en cours où les partenaires inquiets se raidissent désespérément sur leurs positions. Crainte et irritation vont de pair.
Les Cinq Conférences
Les Soviétiques ont beau jeu de se rire de tant de palabres ! Effectivement il y a cinq conférences en cours en attendant la sixième à laquelle les Russes doivent obligatoirement être conviés.
A Paris, c’est la conférence des seize nations qui devait remettre lundi son rapport : on arriverait bien à fixer les besoins de chaque pays, mais chacun hésite à offrir ce qu’il pourrait fournir pour le salut commun. Dans ces conditions le plan Marshall n’a plus de sens.
A Washington, Anglais et Américains discutent de leurs relations financières : convertibilité de la livre en dollars, non discrimination des achats britanniques. Sur ces deux points, les Anglais ont gain de cause ; la livre n’est plus convertible et ils pourront acheter, à prix et qualité égaux, aux pays du bloc sterling ou à monnaie faible ce que les autres leur offraient en dollars. Par contre, les Etats-Unis cherchent des garanties ; ils insistent pour que les Anglais renoncent à la nationalisation des industries de la Ruhr, qu’ils participent plus largement au relèvement du continent, enfin et surtout que la politique intérieure anglaise ne compromette pas l’efficacité de l’argent qu’on leur prête. C’est là-dessus que l’orgueil britannique se dresse.
Troisième conférence, celle, à trois, sur le niveau industriel de l’Allemagne. Pas très facile non plus : les Français acceptent que l’Allemagne produise dix millions de tonnes d’acier, à condition que les livraisons de coke allemand à l’industrie française permettent à celle-ci de n’être ni paralysée, ni surpassée. Les Américains n’entendent pas lier automatiquement les progrès de l’industrie allemande aux besoins de l’industrie française. Si laborieuses que soient les négociations, il nous semble toujours que l’on finira par s’accorder.
Une quatrième conférence entre Anglais et Américains seulement, sur le problème du charbon allemand. Elle n’aboutit pas vite non plus. On parle même d’un ajournement.
Une cinquième conférence discute à Genève du ravitaillement et du commerce international. Les Etats-Unis n’y participent pas. Résultat négatif là encore ; on constate l’impossibilité de revenir aux échanges multilatéraux, c’est-à-dire à la liberté dans l’état présent du monde.
La Crise Economique
Le cabinet anglais multiplie les réunions secrètes : les mesures de rationnement vont pleuvoir sous peu. M. Attlee, décidément fatigué, va démissionner. Bevin lui succède. Avec MM. Bevin, Bevan, Shinwell, anciens mineurs, ce sont les mineurs anglais qui accèdent au pouvoir. Le problème du charbon est justement la clef de la crise. Or les chiffres d’extraction de juillet-août sont catastrophiques. Bien plus, on annonce qu’une grève vient d’éclater dans deux mines.
Disons-le bien clairement : une classe sociale doit prouver son aptitude au pouvoir par son travail au profit de la nation. En prenant la tête, elle se doit d’assurer le salut commun. Si la révolution russe a réussi, c’est grâce à ses pionniers, ses stakhanovistes. Aussi, parce qu’il n’y avait peu là-bas de bourgeoisie active, mais des propriétaires paresseux. Mais en Angleterre, et ceci est aussi vrai en France, il faut que les classes dites laborieuses fassent ce qu’a fait la bourgeoisie, avec son esprit d’entreprise, ses expéditions lointaines, son goût du risque, son sens commercial et financier. Ce n’est pas en devenant fonctionnaire avec retraite à date fixe et travail au ralenti qu’on sauve une nation en des temps difficiles. L’avenir le prouvera et bientôt. Il faut des dévouements et de l’enthousiasme si l’on ne veut ni de la police secrète et de la Sibérie, ni du profit personnel comme mobiles des énergies humaines.
L’Union Douanière Européenne
Les difficultés rendent les nations égoïstes comme les hommes. Le projet d’union douanière européenne que les Américains verraient favorablement a buté contre toutes sortes d’objections. M. Courtin, dans un remarquable article écrit :
« Le problème est beaucoup plus politique qu’économique. Il impliquerait pour les états une cession de leur souveraineté au profit de la collectivité. Dans l’Etat actuel de l’Europe, une simple union douanière serait insuffisante. Le rapprochement économique recherché suppose l’adoption d’une politique commune en matière économique, financière, fiscale et même sociale ».
Ce que nous disions.
France et Italie
Au sujet du projet d’union douanière franco-italien, M. Courtin écrit :
« Un tête-à-tête franco-italien serait hautement dommageable à notre pays. L’Italie n’a à nous offrir que des denrées et des produits que nous avons : vins, fruits, légumes, automobiles. Elle nous ferait donc une concurrence ruineuse sans rien nous apporter de ce qui nous manque, nous nous dépouillerions à son profit de façon d’autant plus désavantageuse qu’elle ne pourrait guère nous acheter qu’à crédit. Nous ne sommes pas assez riches pour cela. L’adaptation directe des deux économies paraît impossible ». Parfaitement juste.
En Allemagne
Au moment où on parle de relever le niveau de production allemande, deux des occupants en profitent pour rendre la chose impossible. Les Anglais qui devaient suspendre les démantèlements d’usines, les reprennent à un rythme accéléré, non pas celles d’industrie lourde, mais d’usines qui travaillent pour la production pacifique des biens de consommation. Les Allemands protestent ; les autorités militaires d’occupation prétendent n’y être pour rien. Mais les autorités de Londres se hâtent de supprimer un concurrent à leur exportation. Les Russes qui avaient promis d’arrêter les démontages d’usines, recommencent à les expédier en Russie en pièces détachées. Prévoient-ils que tôt ou tard, ils devront évacuer l’Allemagne ? La politique Russe en Allemagne est assez contradictoire. Entre temps, les arrestations d’adversaires politiques continuent, comme dans tous les pays que la Russie occupe. Les camps de concentration regorgent.
Autriche et Grèce
Encore deux usines saisies par les Russes en Autriche. Protestations platoniques des Anglo-Saxons, mais jusqu’à quand ? En Grèce, crise ministérielle ; les guérillas rouges continuent leurs attaques. On parle sérieusement d’un envoi de troupes américaines.
CRITON