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Le Courrier d’Aix – 1946-09-14 – Le Chemin de la Paix.
L’Enjeu Allemand
L’évolution du problème allemand suit le développement prévu. Les Etats-Unis ont fait, par la voix de M. Byrnes, connaître leurs projets. Il n’y a rien là que nous ne connaissions déjà. Exactement comme en 1918-19, les rivalités des vainqueurs permettront l’avènement d’un nouveau Reich.
Nos lecteurs étaient préparés à cette fatale conclusion.
Le Discours de Byrnes
L’Allemagne est devenue, non une dépouille mais un enjeu. C’est à qui des Russes et des Américains rendra aux Allemands l’espérance. Aujourd’hui, les partis pro-anglo-saxons se réjouissent ; les pro-russes se taisent. Il ne faut pas cependant critiquer sans comprendre.
Le projet américain est beaucoup moins inquiétant pour l’avenir que ne l’étaient ceux de Wilson et de Lloyd-George.
La Sarre sera française et cette fois définitivement ; l’Allemagne serait une fédération d’états plus ou moins autonomes, ce que en 19 nous avions demandé et point obtenu. De plus, le contrôle de l’industrie allemande serait assumé et il ne tiendra qu’à nous d’y veiller. Nous n’avons pas de ce côté l’impression qu’on nous marchandera les garanties.
C’est sur un plan constructif dans le domaine où il faut faire de l’efficace et du définitif, que notre gouvernement doit porter son effort, bien plus que sur des revendications d’autonomie en Rhénanie et dans la Ruhr qui n’ont et n’ont jamais eu de chances d’aboutir. Une obstruction aux desseins anglo-américains serait là encore vaine et dangereuse.
En politique, quand on n’est pas le plus fort, il faut s’accommoder ; encore faut-il le faire avec adresse.
Les Elections en Saxe
Les Russes font la grimace.
Ils avaient organisé des élections « démocratiques » ; l’opposition n’avait ni journaux, ni papier, ni radio. Tous les fonctionnaires, comme au temps d’Hitler devaient, sous peine de révocation, faire de la propagande pour le parti unifié socialo-communiste. Celui-ci néanmoins n’a obtenu que 54% des voix.
Le peuple allemand se laisse flatter des deux côtés mais la peur du joug russe pèsera sur leurs suffrages. Pour enlever le morceau, on prêtait aux Soviétiques l’intention de rendre à l’Allemagne, aux dépens des Polonais, une partie des provinces de l’Est, sinon la Prusse Orientale. Mais c’était ranimer la haine chez les Polonais ; le risque était trop grave, d’autant que la division des partis en Pologne est toujours une menace de guerre civile.
L’Accord Austro-Italien
On ne s’attendait guère à ce que l’Autriche et l’Italie s’accordassent sur la question du Tyrol du Sud.
Sagesse des nations ou bien pression des Anglo-saxons ? Les deux sans doute.
Il fallait que le Brenner comme toutes les portes en Europe libre, disons plutôt libérale, fût ouvert. C’est une manière indirecte de lier l’avenir de l’Italie aux intérêts d’une fédération européenne de l’Ouest où l’Autriche serait un avant-poste et donner au commerce italien un espoir de développement en Europe Centrale, grâce à l’intermédiaire d’une Autriche amie.
C’était d’ailleurs, reconnaissons-le, la première politique de Mussolini.
Les Révélations du Fils Roosevelt
Franklin Roosevelt n’est pas le seul grand homme trahi par les siens.
Les mémoires de son fils Elliott contiennent trop d’invraisemblances pour qui a pénétré la politique de ces dernières années, pour mériter crédit. Elles ne prouvent qu’une chose à savoir qu’Elliott est un imbécile.
Il y a aussi là-dessous d’astucieuses combinaisons politiques à l’approche des élections.
Roosevelt était un grand homme d’Etat, d’une dissimulation peu commune. Son jeu, comme son sourire, étaient impénétrables. Ce qu’il disait n’était jamais sa vraie pensée. On s’en est aperçu d’après sa préparation de la guerre. Comme tout Américain, il avait quelques idées schématiques, abstraites qui ont nui à la souplesse de l’action, et même à la clairvoyance. Ce que nous apprenons aujourd’hui, si nous ne nous en doutions déjà, c’est que Churchill s’était opposé à la politique pro-russe de son interlocuteur. Celui-ci, ne voulant associer les Russes à la victoire, entendait sans nul doute limiter la puissance anglaise, lui conserver en Orient un rival pour l’affaiblir, et le plier ainsi plus aisément aux desseins américains. Churchill avait dit, si nos souvenirs sont justes, que si la Russie avait résisté en 17 et que les Cosaques étaient arrivés, comme cette fois, à Berlin en vainqueurs, une seconde guerre mondiale aurait rapidement suivi la première comme aujourd’hui menace la troisième. Churchill préfèrerait une victoire plus onéreuse et plus lente au prix même d’un effondrement des Russes à une foudroyante avance de ceux-ci. Hitler, lorsque tout parut perdu a laissé les Soviétiques avancer pour que l’Allemagne future profitât des dissensions entre les Alliés.
Churchill, qui pressentait tout cela, aurait voulu que les fournitures prêts-bails destinées à la Russie allassent aux Anglais. Beaucoup de politiques avisés étaient alors de cet avis. En tous cas, l’événement a donné tort à Roosevelt. Bon gré mal gré, les Etats-Unis d’aujourd’hui font la politique de Churchill, celle du bloc Anglo-saxon. Les accords de Yalta auxquels Churchill n’a pu s’opposer ont eu pour conséquence l’impossibilité de rétablir la paix. Nous n’avons pas fini d’en souffrir.
CRITON