Criton – 1946-08-31 – Le Conflit Diplomatique et l’Affaire yougoslave

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Le Courrier d’Aix – 1946-08-31 – Le Chemin de la Paix.

 

Le Conflit Diplomatique et l’Affaire Yougoslave

 

L’ultimatum des Etats-Unis à la Yougoslavie à la suite des attaques d’avions américains a soulevé dans le monde une vive émotion et ouverts les yeux d’un public las et mal informé sur la gravité de la situation internationale. Nous avons vu l’hostilité entre Russes et Anglo-saxons se manifester d’abord comme une rivalité autour de zones d’influences, devenir peu à peu une lutte diplomatique sourde puis ouverte. Elle en est aujourd’hui au stade des incidents locaux dont chacun, s’il était à dessin envenimé, suffirait à déclencher une guerre sans qu’on puisse, comme toujours, prendre l’agresseur sur le fait.

 

La Conférence de Paris

La discorde est aussi aigue à la Conférence que les Russes ont réussi à stériliser complètement. Ils ont mené le jeu avec obstination, une vigueur d’arguments et une mauvaise foi si énorme qu’on est forcé d’admirer cet art du procureur Vychinski de donner aux contre-vérités les plus évidentes un air de vraisemblance. La réplique lui a été fournie par le Dr Evatt, représentant de l’Australie qui fut la révélation de cette Assemblée. L’Australie ayant avec les deux pays Anglo-saxons des liens également étroits pourrait les représenter, ce qui éviterait le danger de chocs trop directs entre Molotof et Byrnes. On a beaucoup remarqué le silence de Bevin. Bien qu’il demeure ministre, on se demande s’il conserve une autorité au gouvernement. Le Dr Evatt a présenté contre la Russie qui occupe et contrôle les états satellites, la défense des petites nations et leur droit à la libération territoriale politique et économique.

Discussions complexes, habiles et sans portée pratique.

 

La Politique Russe

Le caractère de plus en plus agressif de la politique du Kremlin inquiète les esprits. On se l’explique mal. On voit en effet, par la publication du dernier plan quinquennal que les résultats de la reconstruction sont loin d’être satisfaisants et qu’il faudra encore trois ans de labeur au moins pour que l’industrie russe retrouve son niveau d’avant-guerre. De plus, en Russie comme ailleurs, la lassitude et le mécontentement se traduisent, non par des manifestations qui seraient vite réprimées, mais par une baisse de rendement très sensible.

 

Le Renvoi de Litvinoff

Le limogeage du vieux diplomate soviétique qui symbolisait la sécurité collective et l’entente avec l’Occident est considéré comme symbolique. La publicité que les Russes lui ont donné signifie qu’ils renoncent à rechercher avec leurs adversaires un terrain de collaboration. En Angleterre et en France où Litvinoff était très connu et apprécié, la nouvelle a été pénible. Les partis communistes du continent en ont été très affectés car il y voient une preuve nouvelle, si besoin est, de la désinvolture avec laquelle le Kremlin les laisse lutter seuls. Jamais Moscou n’a fait dévier en quoi que ce soit sa politique pour favoriser l’action de ses cinquièmes colonnes.

 

Orage sur les Balkans

Poursuivant la même tactique qui consiste à déplacer constamment la zone orageuse d’un point du globe à l’autre, c’est sur la Grèce que va se concentrer la prochaine lutte. Les accusations de Manonilsky, délégué de l’Ukraine contre ce pays servent de prélude ; les émeutes vont suivre, fomentée par les partisans. Un conflit avec l’Albanie, sinon officiel du moins par l’intermédiaire de bandes, pourrait amener une invasion déguisée du territoire grec. Les troupes anglaises, là comme en Perse, sont prêtes à intervenir. Les barils de poudre ne manquent pas. Où veut-on en venir ? Staline, on le sait et il ne s’en est pas caché dans son discours de février, considère qu’un conflit avec les puissances capitalistes est inévitable tôt ou tard. Les Anglo-saxons en sont aussi convaincus que lui et s’y préparent. Les Soviétiques savent-ils par leur espionnage, la date probable où les Etats-Unis, après avoir fait preuve d’une grande modération (comme dans le conflit avec la Yougoslavie qu’ils voulaient déférés  au Conseil de Sécurité de l’O.N.U.) frapperont sans ménagement. Les Soviétiques pensant qu’ils ne risquent rien d’ici là, en profitent-ils pour s’assurer ce maximum d’avantages stratégiques ? Pensent-ils pouvoir maintenir la paix au moment crucial par une volte-face ? Ou bien pensent-ils que dans l’état de lassitude où est le monde, les armées terrestres anglo-saxonnes étant très affaiblies, les partisans assez forts dans chaque pays, un coup de force a le maximum de chances de réussir. Ont-ils trouvé chez les Allemands et mis au point avec eux les armes secrètes qu’Hitler préparait ? Voilà les hypothèses qui peuvent expliquer une politique de plus en plus audacieuse. En tous cas, si les Anglo-saxons sont vraiment persuadés comme il semble, qu’une entente ou un « modus vivendi » est impossible, quoi que fassent plus tard les Soviétiques, les chances de la paix sont exactement nulles.

 

                                                                                                CRITON