Criton – 1946-08-03 – L’Orientation de la Politique Française

ORIGINAL-Criton-1946-08-03  pdf

Le Courrier d’Aix – 1946-08-03 – Le Chemin de la Paix.

 

L’Orientation de la Politique Française

 

 

On attend, sans grandes illusions et cependant avec curiosité, ce que proposeront les petites Nations à la Conférence de la Paix qui vient de s’ouvrir pour rétablir l’ordre international.

Elles sont simplement consultées. Les Grands ont fixé seuls le sort des vaincus.

La démocratie, que l’on n’a jamais tant invoquée, ne règne point dans les rapports internationaux. Tandis qu’à Paris, les discours vont se donner carrière, d’importants événements sont venus préciser et aggraver la situation internationale.

 

La Note Byrnes à Moscou

Byrnes a d’abord protesté en termes très vifs contre la politique russe en Hongrie. La Russie s’était engagée, à Potsdam, à donner aux satellites de l’Axe vaincus, des facilités pour réorganiser leur économie.

Au-delà de cela, les Russes se sont livrés à un pillage systématique et ont enlevé au pays ses moyens de production. La situation de la Hongrie est aujourd’hui catastrophique. En réponse à cette note, les Soviets se sont contentés de réduire la facture des réparations qu’ils présentent à la Hongrie.

 

Le Conflit Autrichien

Plus aigu encore est le différend qui oppose cette fois le Gouvernement autrichien aux autorités russes d’occupation. L’Autriche en effet est considérée comme pays libéré et non vaincu.

Les Soviets, sous prétexte que la plupart des industries autrichiennes appartenaient aux Allemands, se sont emparés de toutes les installations importantes de leur zone d’occupation, en particulier des puits de pétrole de Zistersdorf. C’est en fait enlever à l’Autriche son indépendance économique et politique.

Le Gouvernement autrichien, réagissant avec courage et soutenu sans doute par les Anglo-Saxons, a fait voter par le Parlement nouvellement élu une loi qui nationalise toutes les entreprises industrielles d’intérêt national et nommément celles que les Russes ont saisies.

Pour que cette loi ne puisse pas entrer en vigueur, il faut le veto des quatre occupants. Les Russes devront céder si les Anglo-Saxons approuvent tacitement la loi autrichienne. Quelle force alors pourra contraindre les Soviets à lâcher prise ?

Les Américains attachent au problème autrichien et à la libre navigation sur le Danube une importance capitale, plus même qu’au problème allemand.

On voit que si le conflit Russo-Autrichien ne se résolvait pas par un compromis, une épreuve de force ferait vite question.

 

La Politique Française

Ces deux discours simultanés du général de Gaulle et de M. Bidault ont mis au premier plan l’orientation de la politique française. En réalité, il n’y a pas de divergence visible entre les deux orateurs et notre politique demeure ce qu’elle fut depuis la libération : une politique de grande Puissance, celle du quatrième Grand.

Cette politique n’était pas la seule possible.

Sur le plan de la puissance, la position de la France, disent certains, s’est singulièrement diminuée. La Russie et les Etats-Unis ont grandi immensément. L’Empire français, au contraire, est menacé de désagrégation. Une politique économique et financière déplorable a réduit, bien plus que les destructions de la guerre et l’occupation ennemie, la capacité de la France. Sur les marchés mondiaux, le rôle de grande Puissance ne correspond plus à nos moyens. Nous conserverons l’illusion de le jouer pour notre amour-propre, mais nous serons en fait la mouche du coche.

Le rôle de la France eût été, disent ces mêmes critiques, de prendre, grâce à son passé et son autorité morale qui est encore grande, la tête des petites nations qui n’osent élever la voix, de les fédérer en une ligue puissante qui, elle, aurait pu imposer aux trois Grands le respect des principes qui doivent consacrer l’indépendance des peuples et obtenir la libération de l’Europe.

Il est probable que si nos dirigeants ont rejeté cette politique qui présentait des avantages évidents sur une politique de prestige, c’est qu’il y avait peu de chances d’obtenir une cohésion quelconque des petites nations : les unes bâillonnées par la Russie qui les occupe ou les serre de près, les autres, comme les Dominions, solidaires en définitive des intérêts britanniques, et les Américains du Sud pour la plupart les yeux fixés sur Washington.

On nous parle de la sécurité française. On préconise, une fois de plus, une Allemagne décentralisée, la résurrection des Etats germaniques, l’internationalisation de la Ruhr, le retour de la Sarre à notre économie.

Le discours du Général est interprété à l’étranger comme visant à une rentrée en faveur auprès des Anglo-Saxons que dans la lutte muette qui l’oppose aux partis semblaient peu favorables. Le passage où il forme des vœux pour l’alliance anglaise, est significatif. Enfin à l’égard des Soviets : l’ « expansion qui, selon l’usage se drape du manteau des doctrines » dit assez dans quel sens la politique française doit s’efforcer.

Cependant, l’idée d’une France médiatrice entre ces deux mondes hostiles ne paraît pas irréalisable aux yeux du Général. Souhaitons-le.

 

Le Cas Bevin

Pendant ce temps, Bevin est malade. Maladie diplomatique ? Cette personnalité puissante ne siègera pas à la Conférence de Paris. La jalousie des politiciens du parti travailliste, pontifes de Comité, présidents falots, l’a-t-elle emporté ? Mais Attlee et Liski pensent-ils apaiser Staline et réussir là où échoua Bevin ?

 

                                                                                                CRITON