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Le Courrier d’Aix – 1945-01-06 – La Guerre et le Monde.
Front de l’Ouest
Cette semaine a apporté à l’opinion française un soulagement sensible : l’offensive Rundstedt a été arrêtée partout. La reprise de Rochefort et le dégagement de la garnison de Bastogne ont montré l’efficacité des moyens militaires américains.
De même que le discours de Mussolini avait été préparé par une offensive en Italie, il fallait pour la rentrée d’Hitler une preuve évidente des moyens offensifs de la Wehrmacht. Cela pour donner un peu de vraisemblance à l’optimisme des dictateurs.
On se demande si ce n’est pas sur l’opinion française que ces attaques ont eu le plus d’effet ; des bruits alarmistes ont circulé ; les souvenirs de 1940 se réveillaient. Des esprits sérieux voyaient les Allemands à Sedan et à Liège. Menton allait être attaquée. Les routes de Paris et de Bruxelles, même de Marseille, pouvaient s’ouvrir à nouveau ; quelques parachutistes, sans doute fantômes, quelques tirs de D.C.A. sur des avions de reconnaissance, et voilà les saboteurs à l’œuvre et les bombardements à redouter.
Cela montre que le sentiment de notre faiblesse n’est pas encore surmonté, que la valeur militaire des Alliés est discutée.
Cependant, rien de tel n’est vraisemblable : les Allemands ont pu désorganiser une fraction des arrières américains, obliger l’Etat-major à reconsidérer ses plans offensifs, entraîner la perte d’un matériel important. Mais ils ont sacrifié un peu de leurs meilleures troupes et d’un outillage précieux, une partie considérable de ce qui leur reste d’aviation. De bons esprits prétendent, tout compte fait, qu’ils auront plutôt hâté leur défaite que retardé l’échéance.
Les Discours de Fin d’Année
Les discours de fin d’année ont entretenu notre confiance.
Churchill qui s’est rarement trompé, voit la décision cette année. Cet hiver sera bien le dernier. Le moment vient où les ressources matérielles des Allemands, grâce aux bombardements de plus en plus intenses, deviennent trop faibles pour supporter un grand choc. Ils ont su préserver leur moral et conserver des hommes. Mais l’heure fatale vient finalement, où les moyens de lutte sont trop disproportionnés.
Hitler n’est ni plus malade ni plus fou que l’an passé. On s’en doutait. Il est au contraire plus calme. Le parti nazi, comme l’avait prédit Goebbels, est encore capable d’entraîner l’Allemagne dans sa chute jusqu’à l’ultime destruction ; capable d’organiser après, comme nous le fîmes, une résistance intérieure que rendra pénible l’occupation.
Front de l’Est
Les Russes annoncent une grande offensive d’hiver. En pays étranger loin de leurs bases, leur tâche sera plus difficile que l’an passé. Sans une attaque parallèle à l’Ouest, il est imprudent de s’attendre à une décision de l’autre côté. La prise de Budapest, la menace sur Bratislava et sur Vienne sont des succès sérieux, mais de là à forcer la route de Berlin … On se bat encore, ne l’oublions pas, et sans résultat décisif, autour des ports baltes en Courlande. Et ces poches de résistance sont longues à réduire.
Front d’Extrême-Orient
Le théâtre d’opération du Pacifique nous intéressera bientôt davantage, la France y sera présente et notre attention se tournera vers les nôtres au combat. Les résultats obtenus par les Américains ont été réguliers et plutôt rapides, si l’on tient compte des distances. Le saut d’île en île jusqu’à portée d’avion de Tokyo, l’affaiblissement progressif de la flotte nipponne tant marchande que militaire, sans à coup grave prouve l’excellence de la méthode dans cette guerre lointaine, extrêmement dure, contre un ennemi qui ne se rend jamais.
Dans la jungle de Birmanie, les Anglais approchent d’Akyab et de Mandalay sans trop de difficultés, et les Chinois de Tchoung-King un instant menacés de désastre, se défendent mieux contre la poussée venue d’Indochine. Il semble que les Japonais dans ces pays difficiles, n’ont pas les moyens d’exploiter leurs succès à fond.
Affaires de Grèce
Les événements de Grèce demeurent obscurs. Les Anglais cherchent à tout prix à résoudre le conflit dont la Russie, diplomatiquement, semble absente.
L’Angleterre ne se résignera pas à abandonner l’ultime sphère d’influence qu’elle tient dans les Balkans après l’abandon de ses protégés en Yougoslavie et l’impossibilité de jeter la force turque dans la balance. Il lui faut coûte que coûte surveiller l’accès de la Méditerranée orientale et contrôler Salonique.
La partie n’est pas sans risques, mais l’Anglais est tenace et patient. Le jeu nous intéresse également, nous qui sommes en Syrie et pour qui Suez est une ligne vitale. Les Américains, eux-mêmes, semblent s’émouvoir. La question d’Orient n’a pas fini d’être brûlante.
CRITON