Criton – 1958-05-31 – Nouveaux Horizons

original-criton-1958-05-31  pdf

Le Courrier d’Aix – 1958-05-31 – La Vie Internationale.

 

Nouveaux Horizons

 

L’émotion provoquée par la crise française commence à s’apaiser à l’étranger. On a conscience qu’elle s’achemine normalement vers la solution depuis toujours prévisible. Nous n’ajouterons rien à notre précédent commentaire que la suite des événements n’a pas contredit. Cependant, la crise résolue, les problèmes demeurent et entre les options qu’ils offrent, il n’est pas facile de choisir. On insiste, à Londres comme à Washington, sur les contradictions que le nouveau pouvoir porte avec lui, et devra surmonter Outre-Mer d’abord, et dans l’ordre économique aussi. Les hypothèses sont largement ouvertes.

 

La Réunion des Satellites à Moscou

L’activité internationale n’est pas suspendue pour cela. Voyons un peu. On n’a pas jusqu’ici analysé à fond l’objet et les conclusions du Comité politique et économique du Pacte de Varsovie qui s’est réuni à Moscou sous la présidence de Krouchtchev. Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, une assemblée de propagande ou de pure forme, mais un événement à longue portée.

 

La Réforme Industrielle et Agraire en U.R.S.S.

La croissance industrielle de l’Union Soviétique pose en effet des problèmes pressants. La centralisation des organes de direction à Moscou ne suffisait plus à assurer la marche des ensembles industriels dispersés de la Vistule au Kamchatka. On a vu que la réforme des Sovnarkhozes décidée par Krouchtchev il y a un an, a pour objet de donner une certaine autonomie aux régions aux dépens de la bureaucratie de la capitale. Cette réforme est en marche, tâche énorme pleine d’aléas dont nous ignorons le développement, mais qui sera nécessairement lent et complexe. De même, la réforme des Kolkhoses et des M.T.S. décidée ensuite, implique une réorganisation à la fois matérielle et morale de la structure agraire. On ne sait comment elle s’opère que par les bilans officiels, mais elle doit s’étendre sur de longues années ; la production alimentaire en sera-t-elle élevée au niveau prévu ? On en peut douter.

 

La Situation Économique des Satellites

La troisième grande réforme du régime actuel a précisément été débattue à Moscou ces jours-ci. Elle concerne exclusivement les Satellites. Staline s’était opposé à leur union économique, craignant non sans raison qu’un bloc économique en Europe centrale ne devienne la base d’un bloc politique dont la puissance pourrait menacer l’U.R.S.S. La rupture avec Tito en 1948 avait cette crainte pour origine. Tito voyait dans un bloc d’Europe centrale et balkanique, la chance de se tailler un empire.

Ainsi, les différents satellites durent constituer chacun à part l’industrie nécessaire à leur développement dans des conditions défavorables comportant un gaspillage énorme de travail et de capitaux qui est une des raisons de leur détresse. Cependant à la même époque, les Russes avaient repris le plan hitlérien d’une Ruhr orientale, c’est-à-dire d’un ensemble industriel commun à la Pologne et à la Tchécoslovaquie qui devait être l’arsenal militaire et le centre d’approvisionnement en matériaux de base, sidérurgiques et chimiques, de tous les Satellites. L’organisation en fut défectueuse, mal conçue, contrariée aussi par les besoins d’exportation de la Pologne, et les résultats furent déficitaires. Pratiquement, la Tchécoslovaquie reprit une large autonomie approvisionnée directement par les Russes, plutôt que par ses voisins. La révolte hongroise et la crise d’Allemagne orientale acheva de désorganiser les rapports industriels des pays de ce groupe. Après avoir été exploités avec une rigueur qu’aucun colonialisme n’a pratiquée dans le dernier siècle, les Satellites sont devenus, depuis deux ans, une charge de plus en plus lourde pour l’U.R.S.S., surtout la D.D.R., la Pologne et la Hongrie. Prêts en roubles, en devises, en marchandises se sont succédé sans grand résultat.

La situation devenait menaçante et c’est pourquoi une grande réforme va être tentée pour faire un marché commun des six satellites. Gomulka a visité les capitales ; les pourparlers préliminaires ont été laborieux, car les relations entre les Etats satellites sont aussi mauvaises et pleines de méfiance qu’avant leur annexion aux Soviets. Les échanges de ces pays entre eux étaient faibles plus qu’avant la guerre en proportion et se faisaient presque exclusivement avec l’U.R.S.S. On va entreprendre de modifier ces courants par l’édification d’un plan rigoureux établi sur la division des tâches. Chacun de ces pays produira exclusivement ce qu’il est le mieux placé pour faire. Ils deviendront interdépendants, ce qui permettra à l’U.R.S.S. qui n’a plus autant qu’avant besoin de leurs produits, de réduire considérablement l’assistance qu’elle était obligée de leur fournir. Bien entendu, ce planisme considérable ne sera pas réalisé en quelques mois. Il bouleversera la carte économique de l’Europe centrale.

Les conséquences politiques sont difficiles à prévoir. La nouvelle rupture avec Tito fait partie de ce plan. On élimine la Yougoslavie de l’ensemble et on lui coupe pur cinq ans l’aide promise, ce qui obligera Tito à se tourner vers l’Occident. La situation devait être sérieuse pour que Krouchtchev se soit décidé à cette transformation.

 

Remarques sur cette Réforme

Si nous nous sommes étendus sur cette question, c’est parce qu’elle appelle deux remarques d’une grande importance : l’expansion industrielle de l’U.R.S.S., ses plans d’assistance économique à l’Asie et à l’Afrique, la charge d’équiper la Chine aussi, mettent la Russie en présence de problèmes immenses et difficiles qui nécessitent des bouleversements d’organisation, l’équivalent au fond de ce qu’ont été les crises antérieures du capitalisme. Cette crise soviétique est pour la paix dans le proche avenir, la meilleure des garanties.

La seconde remarque n’est pas moins importante. Les réformes de Krouchtchev vont mettre à l’épreuve le système de planification économique qui a réussi, dans une certaine mesure, au prix des plus grands sacrifices en U.R.S.S., mais qui a échoué chez les Satellites pour des raisons économiques, politiques et aussi sociales. Le nouveau système sera, par la force des choses, plus compliqué que les précédents, plus difficile à mettre en œuvre et surtout à contrôler ; il peut être à l’origine de nouveaux conflits internes, conséquence normale du « gigantisme ». Les pays totalitaires s’engagent dans l’ordre économique dans une grande aventure. La confrontation des deux systèmes entre dans une phase nouvelle qui ne sera peut-être pas aussi triomphante que Krouchtchev le prédit.

 

Les Élections Italiennes

Un mot des élections italiennes dont les résultats sont à l’étude. L’avantage est aux grands Partis : la Démocratie chrétienne gagne sur la droite et les socialistes de Nenni, qu’on ne croyait pas si forts, réalisent l’avance la plus notable ; les communistes restent sur leurs positions. Ces élections ne semblent pas apporter l’espoir d’une plus grande stabilité. La Démocratie Chrétienne soulagée à droite sera plus qu’auparavant attirée par « l’ouverture à gauche ». Cependant, l’Italie a fait de remarquables progrès : la production industrielle a augmenté considérablement ; le niveau de vie s’est élevé. Ce qui dément une fois de plus le préjugé selon lequel le développement de la prospérité apaise les tendances révolutionnaires. Il se pourrait au contraire qu’elle les fortifie. C’est en Angleterre, pays de l’Etat providence que le climat social est aujourd’hui le plus mauvais ; les grèves y ont pris un caractère endémique malgré les menaces qu’elles font peser sur l’économie et la monnaie. Le régime de la démocratie parlementaire pose décidément bien des questions.

 

                                                                                            CRITON