Criton – 1945-12-08 – La Situation

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Le Courrier d’Aix – 1945-12-08 – Le Chemin de la Paix.

 

La Situation

Sombre semaine. Peu à peu tombent les dernières fictions diplomatiques qui voilaient l’hostilité entre Russes et Anglo-Saxons : M. Truman a décidé que les trois Grands ne se réuniraient plus.

Toute chance d’entente directe écartée, on va revenir à la diplomatie dite publique : celle de la Société des Nations. Les « Nations Unies » vont avoir leurs assemblées pour la galerie, leurs intrigues dans les couloirs, peut-être leur parlement.

L’Amérique mènera le jeu, la Russie et ses satellites involontaires remplaceront l’Allemagne. Comme celle-là, elle finira par rompre ; on sait où cela mène.Truman a fait approuver par le Congrès une loi qui lui donne pouvoir de mettre à la disposition des Nations Unies toutes les forces militaires des Etats-Unis ; la menace est claire.

 

La France et la question allemande

Sombre semaine aussi pour notre diplomatie.

M. Couve de Murville, notre ambassadeur, avait à peine terminé ses conversations que, pour en marquer l’échec, M, Truman livrait à la presse le rapport Price où la France est accusée de faire une obstruction systématique aux relations interzones en Allemagne, de gêner la reprise dans le pays de conditions économiques supportables.

Ce procédé, plus que discourtois, eût en d’autres temps provoqué une vive émotion, voire une chute de ministère. Nos malheurs nous ont fait moins sensibles …

Nous avions annoncé ces déceptions : c’est que l’Allemagne devient le champ clos des rivalités Anglo-Saxonnes et Russes : la radio russe accuse l’Angleterre d’entretenir et d’armer un million et quart de soldats et d’officiers nazis dans sa zone, sans compter les Polonais, les Baltes et les Hongrois.

Le gouvernement du général de Gaulle reprend à sa solde les espions nazis (émission du 5 décembre 7h15).

Les journaux anglo-saxons et français, au contraire, croient que la Russie fait tous ses efforts pour s’assurer la coopération allemande et que le grand espoir des Allemands est dans une alliance Germano-Russe contre les puissances occidentales (voir Carrefour du 1er décembre).

La part faite à l’exagération, il reste que les Etats-Unis jusqu’ici patients, ont brusquement résolu de rendre à l’Allemagne son unité, non seulement pour empêcher la France de se constituer, tout le long du Rhin, un protectorat économique et militaire, qui eut été, avec 25 ans de retard, l’accomplissement du vœu de Foch, mais pour ne pas laisser la Russie agir à sa guise dans une large partie de l’Allemagne.

En rompant le glacis, les Etats-Unis comptent aussi reprendre contact avec la Pologne.

Pour faire céder la France, les moyens, hélas, ne manquent pas, ce qui nous faisait craindre qu’une politique indépendante ne soit impossible sinon désastreuse, si séduisante qu’elle soit pour notre amour-propre.

On aura tôt fait de nous couper le courant, au sens propre : voyez l’affaire trop ou pas assez obscure du charbon de la Ruhr, des wagons qui ne rentrent pas … demain l’essence. Point n’est besoin d’imagination.

 

L’Azerbaïdjan

La comédie qui s’est jouée autour de cette province persane – laissée à l’influence russe dès 1942 – nous laisse loin de la diplomatie sincère que souhaite M. Bevin.

La façon cynique dont la faible Perse est jouée et dépecée nous fait penser à La Fontaine.

 

L’Italie

Nous avons négligé l’Italie dans nos chroniques. Malgré l’anarchie qui est pour ce pays une seconde nature, malgré les discussions bruyantes, nous croyons que nos voisins savent où ils vont, ou qu’on le sait pour eux.

Voici la première étape : M. Gasperi premier ministre. Cet homme éminent est très lié avec le Vatican. Après la ruine du fascisme, le discrédit irrémédiable de la monarchie, l’impopularité des communistes pour leur attitude dans l’affaire de Trieste, l’Eglise reste l’autorité spirituelle qui peut arbitrer les divergences. Elle bénéficie en outre de l’appui moral et matériel des Etats-Unis.

 

Extrême-Orient

Nous regrettons de ne pouvoir exposer les impairs de M. Hurley, ambassadeur des Etats-Unis en Chine, claquant les portes et lâchant le morceau à la grande joie des journalistes. La liberté aux Etats-Unis n’est pas un vain mot. Quant à la courtoisie …. Cette affaire ne jette aucune clarté sur la politique américaine en Chine : a-t-elle cherché ou non à éviter la guerre civile ? L’un et l’autre demeurent plausibles.

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Explications

Certains lecteurs ont cru voir dans ces chroniques un parti pris d’hostilité à l’égard de la Russie et de son régime.

Il n’en est rien. Nous ne faisons pas ici de la politique, mais de l’histoire. Il est de fait que l’attitude intransigeante des Russes, ses annexions successives et constantes, le développement progressif de ses forces militaires, provoquent une vive anxiété dans le monde ; peut-on le nier ? Le problème à nos yeux se pose ainsi :

Ou bien le facteur économique est prépondérant, et la Russie, pourvue d’un territoire immense où abondent des richesses encore peu exploitées, demeurera en paix sinon pacifique ;

Ou bien une évolution mystérieuse pousse en dehors de toute contrainte matérielle les peuples, à un certain stade de leur évolution, à décharger l’excès de leurs forces et à se répandre en conquérants. Sans remonter à Attila ou à Gengis Khan, rappelons la France de Napoléon, l’Allemagne de Bismarck, …  alors ?

Ne mêlons pas la politique intérieure aux questions extérieures. La leçon de 34-39, où l’hitlérisme nous a neutralisés en jouant de nos rivalités partisanes, devrait suffire.

 

                                                                                                CRITON