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Le Courrier d’Aix – 1945-11-24 – Le Chemin de la Paix.
La Crise Française
On prévoyait à l’étranger les difficultés du général de Gaulle. A Londres surtout, on en avait pesé les conséquences ; la décision de conclure avec les Etats-Unis des accords durables a été fonction de l’instabilité de notre situation.
Notre politique extérieure, comme c’est le cas depuis 1934, est à la merci d’un renversement toujours latent de la majorité parlementaire. Ce fut une des causes de la guerre et le principe de nos malheurs.
Dans les phases critiques de la vie internationale, comment conclure des accords durables avec un pays où tout peut être demain remis en cause ?
De plus, la politique d’équilibre et de conciliation entre les puissances rivales que le général de Gaulle nous dit avoir choisie, tout à fait judicieuse en soi, n’est réalisable – si elle l’est – qu’assurée de durer. Un peu comme la neutralité suisse.
Qu’arriverait-il si l’on craignait que l’arbitre pût choir à tout moment dans les bras d’un des adversaires ? Cette politique suppose plus que toute autre, une unanimité nationale qui seule donne à un chef du gouvernement l’autorité morale.
Le prestige de la France ira en s’effaçant si tous les Français, comme les Anglais le font, ne se rallient pas à la politique extérieure voulue par la majorité, qu’ils l’approuvent ou non en pensée.
Le Problème Allemand
L’avenir de l’Allemagne, notre principal souci, s’ébauche de plus en plus en dehors de notre contrôle. Point n’est besoin d’être prophète pour prévoir de prochaines déceptions.
Secret ou non, un des termes essentiels des accords anglo-américains est la restauration de l’unité allemande.
A défaut d’une France incertaine, utiliser le potentiel allemand pour rétablir l’équilibre européen est une nécessité politique à laquelle l’Angleterre compte revenir. Elle prépare discrètement les voies.
Le Procès de Belsen
Tandis qu’en France de fâcheux et retentissants procès n’étaient qu’une parodie de justice indigne d’un peuple civilisé, les Anglais ont minutieusement réglé le jugement des criminels de guerre allemands, accordant aux plus odieux accusés les plus rigoureuses garanties de justice.
Cela dans un double but : convaincre le peuple allemand des crimes nazis qu’il prétend ignorer, justifier par des preuves irréfutables les souffrances qu’il subit, mais aussi donner à l’Allemagne l’assurance que le peuple anglais, même cruellement meurtri, demeure juste et ne se venge pas, que la conduite future du peuple allemand sera toujours équitablement appréciée.
Ce procès de Belsen, où quelques accusés ont été, soit acquittés, soit très légèrement punis, a exaspéré les Russes, et leurs agents à l’extérieur en ont fait écho. Ils y voient un premier pas vers une collaboration de l’Allemagne nouvelle avec les Anglo-Saxons, lointaine encore, mais plausible.
La Politique Russe
Un certain flottement, une certaine nervosité sont perceptibles à Moscou. La succession de Staline est ouverte : grave échéance.
Les civils, avec Jdanov et Beria, doivent l’emporter sur les militaires, à moins de sanglantes intrigues toujours possibles.
La situation de la Russie devient de plus en plus difficile à mesure que s’affirme le bloc Anglo-Saxon. L’U.R.S.S. répond par un nouvel effort militaire, l’invasion de l’Azerbadjian, une propagande redoublée pour exalter la force russe et ses armes nouvelles.
Cependant, un très curieux article intitulé : « Rien ne saurait nous brouiller avec la France », paru dans le journal de Moscou, insinue à notre endroit un brusque retour de sympathie. On pourrait avoir de nouveau besoin de nous.
Nous serions surpris, bien qu’à l’heure où nous écrivons il n’y en ait aucun indice, si nos communistes ne recevaient pas sous peu des instructions les invitant à la conciliation. Parions.
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Idéal et Impérialisme
Puisque nous en sommes à des problèmes généraux, nous voudrions répondre à une critique. Si nous dénonçons ici, par amour de la vérité, de façon un peu rude, les ruses de la politique internationale, ce n’est ni pour un malin plaisir, ni par mépris des hommes, ni par scepticisme systématique envers l’idéal qui s’exprime.
Nous savons que Messieurs Staline, Truman et Attlee veulent le bonheur de l’humanité, chacun à leur manière, dans le plus juste des mondes.
Mais nous ne pouvons pas nous empêcher de constater que ces idéaux généreux et contraires s’adaptent merveilleusement aux intérêts égoïstes des nations qu’ils représentent.
Pour nous, idéalistes mais clairvoyants, cette utilisation des valeurs spirituelles à des combinaisons pratiques est simplement odieuse. Cet art savant du mensonge qu’est la politique de notre temps fera rouler l’humanité abusée de guerre en guerre.
Il faudrait faire retour à la sincérité, apporter à la cause de la paix des sacrifices considérables et évidents. Ce serait la suprême habileté.
D’ici là, il convient que les esprits libres ne soient pas dupes. Nous y veillerons.
CRITON