ORIGINAL-Criton-1945-07-07 pdf
Le Courrier d’Aix – 1945-07-07 – La Guerre et le Monde.
Situation Générale
La rencontre imminente des trois grands consacrera des accords qui semblent tout prêts et fera apparaître de nouvelles difficultés qu’il faudra se préparer à résoudre. Ainsi va le Monde.
Turquie et Syrie
L’affaire des Détroits, longtemps retenue arrive enfin au jour. Les Anglo-américains paraissent résignés à faire la part très large aux ambitions russes. Ceux-ci reprendraient d’abord Kars et Ardahan. Mais ils annexeraient aussi l’Azerbaïdjan, province Perse qu’ils occupent depuis 1942 quand les Anglo-américains débarquèrent en Iran et que le pays fut envahi sans être consulté par les trois alliés. La Turquie serait ainsi coupée de la Perse et les Russes à peu de distance de Mossoul. On apprend que pour consoler les Turcs, on leur offrira une partie de la Syrie dont Alep comme en 1939 on lui avait offert, de notre part, Alexandrette. Cela explique pourquoi tout le monde était si bien d’accord pour nous évincer.
Cependant les Syriens et surtout les Libanais, leur xénophobie assouvie, s’aperçoivent que notre départ comportera pour eux pas mal d’inconvénients. On cherche à négocier. Les catholiques surtout se sentent menacés sans la protection de la France. L’Archevêque de Damas est venu à Paris. Le Vatican de son côté et les Etats-Unis s’emploieront pour qu’un peu de notre œuvre soit sauvé là-bas.
Reste la question des Détroits. Les Russes veulent s’installer là où les tsars n’ont pu le faire et réclament des bases sur le Bosphore et les Dardanelles. Londres et Washington veulent que les bases soient en commun aux trois grandes puissances, et proposent le même régime pour Suez et Panama. Réussiront-ils ou sont-ils trop faibles en Orient, pour faire prévaloir leur volonté ?
Belgique
On s’aperçoit maintenant, comme il était évident à priori, que le retour de Léopold III n’était qu’une feinte. Il s’agissait de faire accepter à tous les partis, comme un compromis, non la rentrée d’un roi impopulaire, mais le maintien de la monarchie comme symbole de l’unité nationale. Le régent Charles règnera en fait et les Anglais seront satisfaits.
On a très adroitement, à propos de Léopold, excité les passions jusqu’à la fièvre, en sorte que la solution qu’on n’aurait pu faire accepter il y a un mois, apparaît aujourd’hui comme un soulagement et rencontre l’approbation unanime.
Problème Tchéco-Slovaque
Après avoir abandonné aux Russes la Ruthénie, c’est la province de Teschen que les Tchèques vont devoir livrer aux Polonais. Ceci est grave, car Teschen c’est le charbon pour l’industrie tchèque. Les Russes appuient la Pologne ; et pour se concilier dans le pays les éléments nationalistes, et pour tenir sur les Tchèques dont ils ne sont pas sûrs, c’est un puissant moyen de pression. Quant à la Pologne, en effet, malgré compromis et discours, c’est bien une occupation permanente et une annexion déguisée que les Russes veulent imposer.
San Francisco
Maintenant que les feux sont éteints, il est bon de faire le point car on ne semble pas avoir saisi en France l’objet de ce vaste meeting. Les Etats-Unis ont décidé de jouer après la guerre un rôle dans tous les points du globe. Il leur faut imposer au peuple la conscription en temps de paix, dont on parle ouvertement ; or l’Américain déteste la guerre et n’a aucun goût pour le métier militaire.
On cherche à lui faire accepter cet impôt comme une charge morale destinée à assurer la paix dans le monde, en même temps que la sauvegarde de ses intérêts. L’armée internationale que San Francisco avait pour objet de proposer permettra à des troupes américaines d’intervenir partout où il sera nécessaire. Ainsi, serait assurée une paix américaine, paix fondée sur la justice, qui apporterait au monde un bonheur inconnu jusqu’ici. Parallèlement, s’établirait un ordre économique conforme aux intérêts américains, fondé sur la concurrence et un échange aussi libre que possible des produits ; triompherait ainsi le capitalisme libéral auquel les Américains dans l’ensemble ont conservé toute leur confiance et qui leur a assuré une puissance en même temps qu’un bien-être dont les autres régimes se sont avérés incapables.
Extrême-Orient
La lutte suit son cours régulier et sans surprises ; l’affaire d’Indochine activement menée par notre gouvernement se présente plus favorablement. Nous avons obtenu des Etats-Unis une participation très large dans les opérations futures. Bien que les Chinois aient pénétré dans notre colonie, notre souveraineté, au moins en principe, n’est pas en question. Cependant les Japonais, au dernier moment, ont expulsé nos administrateurs et installé à leur place des indigènes. Si la situation se prolonge, comment reprendre plus tard les leviers de commande ?
CRITON