Criton – 1946-04-06 – Le Chemin de la Paix

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Le Courrier d’Aix – 1946-04-06 – Le Chemin de la Paix.

 

Peu d’événements d’importance. L’affaire persane, à l’Assemblée de l’O.N.U. a été marquée d’incidents, de querelles de procédure, d’atermoiements et enfin l’ajournement. Le départ de Gromyko et de la délégation russe avait soulevé quelque émotion. Mais le retrait des troupes russes de certains secteurs de la Perse a compensé ce geste. Le jeu de la diplomatie suivra son cours ….

 

La Politique Russe

Cette affaire a donné aux observateurs l’occasion de sonder plus attentivement la politique soviétique.

L’ « impérialisme russe, disent les Américains, est celui du XIX° siècle, des sphères d’influence et des pénétrations militaires ; l’impérialisme d’aujourd’hui utilise d’autres méthodes ».

Aveu charmant et fort juste. La querelle russo-persane, avec ses cliquetis de sabre et ses marchandages, nous ramène en effet aux épisodes qui précédèrent le Congrès de Berlin de 1878 et d’autres postérieurs, jusqu’aux tractations secrètes Ribbentrop-Staline de 1939, sur lesquelles le récent interrogatoire de Ribbentrop au procès de Nuremberg jette une curieuse lumière.

Les Russes se sentent mal à l’aise devant cette diplomatie publique et radiodiffusée de l’O.N.U. Déjà, Gromyko a remplacé Vychinski ; un jour ou l’autre, Litvinov remplacera Gromyko. Dans ces débats, le prestige russe se perd. Une opinion internationale se forme qui voit dans l’U.R.S.S. l’obstacle à la paix.

C’est à cela que l’apparente modération des Anglo-Saxons veut en venir. Derrière ces incidents politiques, on commence à découvrir des vérités premières.

 

C’est d’abord que la Russie, que sa révolution paraissait porter à l’avant-garde du progrès social, demeure par ses habitudes un pays du siècle passé. Une révolution signifie un changement de personnes, un changement d’idéologie. Mais elle est impuissante à remplacer la durée, à faire bondir une civilisation qui date d’un siècle et demi à peine.

Si les hommes et les institutions changent, les mœurs et la mentalité demeurent. La Russie actuelle est – si paradoxal que cela semble – une société aristocratique, au sens politique et non moral du mot : la hiérarchie militaire constitue une caste analogue à celle de l’armée « orthodoxe », la hiérarchie civile des fonctionnaires conserve la structure de l’administration des tsars, et la méthode politique est celle des grandes puissances de l’Europe à la fin du siècle dernier.

Aujourd’hui, la puissance retrouvée, la tradition et les habitudes mentales se renouent. L’on s’aperçoit peu à peu que la révolution de 1917, en isolant la Russie des autres Nations du monde, loin d’avoir élevé sa civilisation, en a considérablement retardé le progrès. Ce qui explique en partie l’incompréhension entre les deux mondes russe et anglo-saxon que nous déplorons aujourd’hui.

 

La Question Allemande

La lutte d’influence en Allemagne est toujours aigüe. Les Anglo-Saxons ont pris deux initiatives pour répondre à l’activité russe.

Accusés de favoriser les nazis, ils ont procédé à l’arrestation spectaculaire des dirigeants de groupements nationaux-socialistes qui se reformaient dans la clandestinité.

Contre la tentative de fusion des partis socialiste et communiste voulue par les Russes, ils ont organisé un plébiscite qui a donné, contre la fusion, une majorité de 7 contre 1. Les Russes, dans leur zone, ont interdit le vote.

Enfin, comme tous les partis allemands mettent en tête de leur programme, l’ « Unité allemande », aucun des trois occupants n’ose risquer son prestige en s’y opposant.

C’est pourquoi les demandes françaises, réduites maintenant à la seule internationalisation de la Ruhr – primitivement appuyée par Moscou – se heurtent à une mauvaise volonté unanime. Jusqu’au charbon, dont on n’ose priver les Allemands !

 

Querelles Idéologiques

Cette lutte pour ou contre la fusion entre socialistes et communistes, aigüe en Allemagne, l’est plus ou moins dans tous les pays. Le socialisme occidental, égalitaire, humanitaire, doctrinaire, antimilitariste et internationaliste, prend de plus en plus conscience de ce qui l’oppose au communisme d’inspiration soviétique autoritaire, partisan des méthodes de force, opportunisme militariste et nationaliste.

Le Congrès socialiste français a confirmé les déclarations des partis similaires en Scandinavie, Belgique, Hollande, Suisse, Angleterre, etc.

L’issue de ce conflit, vieux de trente ans bientôt, est la passionnante énigme de l’histoire contemporaine.

 

Elections Grecques

Les Grecs ont voté monarchiste. Si les Russes avaient tenu la place, ils auraient voté communiste.

Changez d’occupant, et la Yougo-Slavie, la Bulgarie, seraient des royaumes constituants.

Cela ne prouve rien ; sinon que les peuples balkaniques ne sont pas assez évolués pour être maîtres de leur destin … Et nous-mêmes ?

 

                                                                                            CRITON